enfance

Tu as le droit d’être toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ils ne comprennent pas tes larmes.

Parfois, c’est désarmant, les adultes tournent en boucle autour d’une seule idée :
— C’est de la comédie, il ne faut pas se laisser avoir.
Tes larmes coulent, et ils ne comprennent que cela, ils ne savent dire que cela, c’est leur seule défense, leur seule parade, il y a des années que je les observe, et ils n’ont que cette pauvre stratégie. Toujours la même. Elle est tellement usée qu’on devine leurs détresses inconsolées, et le béton brut qu’ils ont dû mettre par dessus. Je les regarde et je n’ai pas l’impression de leur ressembler. Je les regarde et je n’ai pas non l’intention que tu leur ressembles.

Tu pleures, parce qu’à l’école un enfant dans la cour t’a bousculée, c’est de la comédie, disent-ils, il faut t’endurcir, t’apprendre la vie, ajoutent-ils en se retournant vers moi, il ne faut pas se laisser avoir par tes pleurs, tu veux seulement le faire punir, voilà tout, et il faut bien t’apprendre la vie, et t’endurcir.
Je rassemble tes forces en te tenant dans mes bras, je te protège du bruit de leurs paroles, n’écoute pas, viens, pense à autre chose, pense seulement qu’on ne les a pas assez consolés quand ils étaient à ta place, et que cela, ils ne savent pas le faire parce que personne, jamais, ne les a consolés ; je t’assure que le monde n’est pas toujours comme ça, viens, oublie-les, même si le monde est comme ça, que le monde n’est pas tout entier comme ça, même s’il y a des gamins idiots et des adultes qui le sont encore plus, des adultes fossilisés dans leur idiotie de gamins idiots, ça me met en colère, tu sais, mais le monde n’est pas comme ça, le monde n’est pas tout entier comme ça, puisque toi, tu n’es pas comme ça. Il suffit que tu sois différente pour que le monde tout entier soit différent.

Tu pleures parce que tu ne veux pas mettre la tête sous l’eau. Ils disent que c’est de la comédie, qu’il faut te laisser avec eux, et qu’ils t’apprendront à mettre la tête sous l’eau. Ils disent que je dois te laisser, que c’est plus facile si je te laisse. Avec eux ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi, que tu ne veuilles pas, pas tout de suite, pas maintenant, que tu n’aies pas ton brevet d’aisance aquatique, comme ils disent, comme ils jargonnent, ce sont les mêmes tu sais, les premiers qui me reprocheront de jargonner parce que je parle d’objets anhoméomères et qui me demanderont si tu as ton brevet d’aisance aquatique, et qui prendront un air navré quand je leur dirai que tu adores prendre ton bain le soir et que tu y passes des heures, et que tu es très à l’aise avec le gel douche, surtout quand tu inventes de nouveaux parfums en les mélangeant tous, et que le brevet d’aisance aquatique, oui, moi, je te le donne, avec deux étoiles et un sourire.

Je rassemble mes forces. Le plus compliqué, c’est de te faire comprendre une chose, une seule. Tu as le droit. C’est tout. C’est tout simple. Tu as le droit de prendre quatre ans pour apprendre à nager, tu as le droit de t’embrouiller dans l’orthographe, et de confondre ce et se, et je te l’ai déjà dit, si tu arrives à avoir zéro et à ne pas pleurer, tu as un cadeau, j’aimerais tellement que tu t’en souviennes, tu as le droit de faire des bêtises, et de cacher mes clefs dans ta boîte à trésors, avec des carrés de chocolat et un échantillon de fond de teint, j’ai le droit de protester et tu as le droit d’expérimenter, tu as le droit de prendre du temps, tu as le droit de ne pas filer droit tout le temps, tu as le droit de musarder sur ta route, et d’en dessiner toi-même le déroulement à la surface du monde, et aussi de mettre du vernis à ongle pour aller à l’école, oui, même du vert pomme, tu as le droit de chaparder des biscuits dans le placard, et moi je te courrai après, petite voleuse, tu as le droit de ne pas être sage, tu as même ce droit-là. Tu as le droit d’être un enfant. Tu as le droit d’être toi.

Je me demande bien tout ce qu’on leur a interdit, à ces adultes, pour qu’ils soient devenus ce qu’ils sont.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2012.

 

 

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte …

Isabelle Pariente-Butterlin

 

… et parfois, ces grosses larmes dont toi seule a le secret, elles commencent à couler, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, sans même qu’on ait le temps de réaliser ce qui vient de se passer, ce qui t’a touchée en plein cœur. Si tu savais alors, les reproches que je me fais, et comme je me sens maladroite et brutale, quand ces larmes énormes et transparentes se suivent les unes après les autres, sur l’arrondi de ta joue, soudain en feu.

J’ai des excuses et je n’en ai pas.

Tu sais, c’est toujours comme ça, je rentrais de loin, j’étais fatiguée, je titubais de sommeil, tu étais contente de me revoir, nous avions tardé, repoussé dans les lointains le sommeil, raconté des histoires, encore une autre, toi d’abord, ensuite moi, ri, toutes les trois, échangé des secrets, puis, pourtant je le savais, l’heure avançait, soudain elle m’a rattrapée, je m’étais rendue compte que le jour m’échappait, le monde adulte m’a saisie, avec cette emprise froide et angoissante qu’il sait opposer à tous les élans, parfois, je le sens, quelque chose se resserre, et il n’y a plus moyen de faire autrement, il y avait encore des choses à faire, je ne te raconte pas cela de la vie d’adulte, mais elle est aussi tissée de ces mouvements contradictoires et inverses qui s’annulent et s’éteignent, c’est comme ça, la vie d’adulte, je déteste,

ce n’est pas une excuse.

Je suis partie faire ces choses idiotes qui usent le jour jusqu’à la corde, et qui s’inscrivent dans la série continue des « il faut », « il faut … », opérateur modal de la vie adulte, toute phrase introduite par « il faut » est la phrase asservie d’un adulte qui plie l’échine devant la vie, je les déteste et je déteste plus encore m’entendre les prononcer, et me les opposer toute la journée, là j’en étais à un « il faut » absurde qui devait être de l’ordre « il faut faire la vaisselle et ensuite il faudra que je réponde à mes mails et après il faudrait pas que je me couche trop tard », parce que en général ils ont la perversité de se contredire et de tendre des pièges dans lesquels on tombe.

Et quand je suis revenue, un peu plus tard, parce qu’il y avait des petits bruits que je ne comprenais pas, que je n’identifiais pas, tu m’es apparue, toute petite, minuscule, perdue dans la nuit dont je pensais qu’elle t’enveloppait doucement, ton petit visage dévoré de larmes et crispé sur les oreillers creusés et qui commençaient à être humides, m’a saisie, il est venu se graver dans ma mémoire. Tu pleurais à chaudes larmes, parce que je ne t’avais pas embrassée.

Si tu savais comme je m’en veux d’être adulte …

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mai 2012.

 

à la lumière de ta présence

Isabelle Pariente-Butterlin 

 

— Qu’est-ce que tu fais, mon écureuil ?

Tu as des comportements de chat. Tu ne viens jamais quand je t’appelle, mais tu me tournes autour quand je suis occupée. Je sens, quand je travaille, ton menton qui s’appuie sur mon épaule, tu regardes par dessus ce que j’écris, qui ne peut avoir pour toi strictement aucun intérêt, mais tu me sens absorbée, ce qui contrarie visiblement tes plans, et tu laisses tomber d’une voix désapprobatrice, je perçois très bien la critique :

— Je comprends rien à ce que tu écris … « dispositisionnelle », c’est quoi ?
— Oh, c’est un peu compliqué, tu sais, et puis ça n’intéresse pas grand monde …
— Dis-po-si-ti-tio-nnelle ?
— Non, pas tout à fait, là tu compliques encore : dis-po-si-tio-nnelle. Ça suffit comme ça, tu ne crois pas ?

Mais tu insistes, tu détestes que je t’exclus de mon monde, et tu as flairé une histoire intéressante. Tu n’as aucune intention de reculer même si je n’enlève pas mes lunettes et que je continue à regarder l’écran, en évitant de croiser ton sourire. Tu restes là, et ton petit menton insiste contre mon épaule. Je sens bien qu’il va falloir affronter la discussion et tenter le tout pour le tout :

— Ben tu vois, c’est comme le sucre. Le sucre, il peut fondre mais il ne fond que s’il y a de l’eau. Si tu ne mets pas d’eau, tu ne sais pas qu’il peut fondre. Personne ne le voit. Ton sucre, il est solide. D’ailleurs, une fois, je me suis fait mal en coupant un morceau de sucre avec les doigts. Et puis si tu mets de l’eau, alors il fond. On appelle ça une disposition. Une disposition à fondre.
— Comme le caramel ?
— Oui, exactement, comme quand on fait du caramel.
— Le dernier était raté.
— Oui, complètement, il était complètement raté, je savais même pas que ça pouvait se rater, mais il était raté !
— Il y en a d’autres, des disposititions ?

Oui, il y en a d’autres, et certaines dont j’ignorais complètement l’existence. La disposition de la vie à la légèreté et au bonheur quand simplement tu entres quelque part. La disposition du monde à être doré et coloré quand je suis avec toi. C’est étonnant, toutes ces dispositions inconnues qui se révèlent peu à peu à la lumière de ta présence.

— Et toi, tu travailles là-dessus ?
— Euh oui, parfois, pas seulement, tu sais.
— Oui, tu travailles aussi sur les doughnuts !

Je ne vais pas m’en sortir. Si on aborde cette discussion, je sens que je vais perdre la partie. Je n’aurais jamais dû t’expliquer que la question du doughnut était très difficile d’un point de vue ontologique, parce qu’il faut décider si le trou du doughnut fait ou non partie du doughnut. Depuis ce jour-là, tu me regardes d’un air soupçonneux quand je travaille …

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2012.

 

J’ai tant d’images de toi dans le cœur

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il m’arrive de fermer des les yeux et de laisser remonter à la surface de ma conscience, comme des bulles, les images de toi.

Bien sûr, j’ai des portraits de toi, des images photographiques, sur mon ordinateur, dans une rubrique qu’il a spécialement ouverte, pour toi, même si parfois, il vous confond, et range sous ton nom les portraits de ta sœur, et inversement. Il arrive que ce très léger désordre se produise et je ne m’en plains pas.
Parfois, quand l’une de vous me parle ou m’appelle, il y a dans sa voix la vibration de la voix de l’autre, je sais qui m’a appelée, mais j’entends très sûrement la ressemblance, et avec les visages, il se produit un autre phénomène qui se mêle aux erreurs et aux approximations de iPhoto. Certains portraits captent des expressions très anciennes de toi. Je t’y retrouve, mais dans une strate de ton enfance qui est terminée et dans laquelle tu ne navigues plus. Ou bien dans une strate de ton enfance que tu as traversée, et qui maintenant est en toi, mais un peu lointaine, et recouverte sous un autre épisode de toi devenant toi.

Tu sais, je ne les regarde pas très souvent.

En fait, je ne les regarde que quand je suis au loin, mais alors, elles éveillent finalement plus le sentiment de l’absence et de la distance qu’elles ne le comblent. J’ai toujours pensé que, pour cette raison, les photographies sont un peu cruelles. Il leur manque tes rires, et la continuation de ton mouvement, et les ponctuations joyeuses de ton monde, et des éboulements que tu produis dans le sable, en descendant vers la plage, et tes protestations, il y manque aussi le vent de la mer, et le soleil sur la peau, et ton obstination à continuer à courir dans l’eau même quand, évidemment, tu as froid. Il y manque tout cela, et votre connivence dans les rires.

Si je descends un peu plus loin au cœur de moi, je m’aperçois que ce que je regarde est un peu autre et plus tremblé, au fond, qu’une image de toi.

Souvent je me souviens sans les regarder des images que j’ai de toi. Toi, tenant en laisse un petit chien, tu portais une robe à rayure qui me faisait rire parce qu’on t’aurait tout droit sortie d’un magazine des années 60, tendance swinging London, c’était l’été et tu parlais encore à peine. Toi, glissant dans la boîte aux lettres des cailloux que tu allais grappiller chez le voisin et que je lui rendais au soir, quand tu avais fini de jouer. Je les remettais devant chez lui. Tes boucles contrastaient sur le gris du béton, et de toute ta taille, tu arrivais à peine à glisser ta main, en te levant très haut sur la pointe des pieds, dans la fente de la boîte aux lettres. Et tu accomplissais très sérieusement la suite de tous ces efforts inouïs à seule fin d’entendre le cliquetis de la dégringolade des cailloux dans la boîte aux lettres.

J’ai tant d’images de toi dans le cœur. Tout un répertoire d’images, dont le classement, me semble-t-il, se fait en moi, dans les méandres de ma mémoire, au regard des émotions qu’elles ravivent. Certaines teintes ne se saisissent pas encore dans la mémoire de mon iPhone, et les invoquer avive les souvenirs des émotions qui les accompagnaient. Il me semble alors les ressentir de nouveau, comme elles me traversaient au moment où je me suis saisie de cet instant du monde.

La mémoire photographie des émotions.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2012.

 

Tu vas où tu veux, tu marches, c’est tout simple

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ta petite voix résonne dans ma tête comme un écho.

Je sais que tu veux un cadeau. Je sais aussi ce que tu veux, des petites choses colorées, pailletées, spectaculaires que l’on trouve dans les boutiques pour les touristes où je n’entre avec toi qu’à contre-cœur. Je sais. Sauf qu’ici, où je suis sans toi, entrer dans ces boutiques de souvenirs ne me pèse pas, parce que j’imagine facilement tes regards, et la tentation de ta main qui se tendrait. Et aussi, cette inflexion très particulière que tu as, quand tu vas demander quelque chose, et alors il sonne un « Maman … « , reconnaissable entre tous, suspendu dans l’air, un peu interrogatif, très légèrement plaintif, et aussi souriant et espiègle, et immédiatement je sais que tu vas me demander une horreur colorée qui me fera protester.

Sauf qu’ici c’est moi qui les cherche.

Je sais bien, je les ai repérés dès le premier jour, j’irai te chercher quelque chose à ton goût, et puis aussi je mélangerai tout, tu sais, comme je sais faire et comme je voudrais t’apprendre à le faire. Tu as de bonnes bases, déjà, avec les soupes dans lesquelles tu mélanges tous les ingrédients qui te tombent sous la main et que je balance dans les fleurs en été (je ne sais jamais quel effet ça va leur faire).

Je te rapporterai des images d’ici et des impressions.

Je te raconterai un autre monde possible. Et la possibilité du départ. Il y a d’autres choses que je voudrais te rapporter d’ici, des possibles, et des attentes, une autre saveur de la vie, un espace, un air, tu sais, j’imagine le froid et les grandes plaines, et les routes immenses, tu sais, ici, on pourrait aller voir les baleines quand elles remontent du sud, on pourrait voir des arbres immenses, et je te promets qu’il y a des écureuils dans les rues, même si ici on ne les aime pas, ça n’a pas d’importance, ce sont quand même des écureuils, et tu trouverais à ton goût la confiture de myrtilles.

On pourrait mélanger tout un tas de choses, comme tu m’as appris à le faire.

C’est loin et je m’y sens bien. Il y a des mots anciens qui affleurent dans le langage. Je ne les avais jamais entendus. C’est facile d’être bien. De prendre un café. De parler. C’est facile, ça vient tout seul. Tu vas où tu veux, tu marches, c’est tout simple, tu verras, et les perspectives s’ouvrent, et les lignes se déploient, comme dans ton regard.

Et c’est comme ça qu’on obtient le goût de la liberté.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 avril 2012.

 

J’ai besoin que tu marches d’un pas serein…

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Toi, du haut de ta colère :
— Tu me fais même pas peur !
Moi :
— Tant mieux, je ne veux pas te faire peur. Je n’ai aucune envie de te faire peur.

Tu en as des idées étranges, je ne veux pas te faire peur, je te regarde grandir, je te tiens la main dans le monde tant que tu ne peux pas encore tout à fait avancer toute seule, je ne veux pas te faire peur, je ne serais pas à ma place. Quel sens cela aurait de te faire peur ? Je m’effacerai quand il sera temps, et pour pouvoir m’effacer, je n’ai pas besoin que tu aies peur. Ce n’est pas de cela que j’ai besoin. J’ai besoin, pour pouvoir m’effacer, que tu marches d’un pas serein à la surface du monde. C’est cela qu’il me faut. À moi. Tu comprends ?

Ça continue comme ça a commencé, c’est bien ainsi. La note est là. Elle est tenue ainsi depuis des années. Parfois nous faisons les comptes, nous évaluons notre amour en mois, en semaines, en jours, tu es un peu trop grande pour que nous comptions les minutes sans prendre la calculette de l’iPhone. Tu aimes te découvrir centenaire en mois, et je creuse les écarts ainsi, en te montrant que je suis une vraie ancêtre en mois … Tu compares, tu argumentes, mais n’empêche, j’ai une sacrée avance.

Tu t’es tout de suite retenue à moi, de tes minuscules mains. Tu t’apaisais contre moi. Je sentais que j’étais à ma place quand tu apaisais tes pleurs et que tu t’endormais près de moi. Puis tu as commencé à explorer le monde, tu t’es relevée, tu as esquissé des pas hésitants, il était normal que mes mains soient là pour recevoir ta chute, et t’épargner le sol. Tu te penchais aux limites du déséquilibre pour me cueillir des myriades de pâquerettes au printemps, il y en avait un peu partout, dans toutes mes poches, dans les sacs de promenade, tu te penchais, sans fléchir les jambes, tu te penchais encore et parfois tu plongeais dans l’herbe, et ton poing bien serré écrasait un peu les fleurs que tu me tendais.

Ensuite il a fallu lâcher ta main devant l’école, puis un jour, ne plus t’accompagner à l’école. Il a fallu, il le faudra. Il faut que j’apprenne à lâcher ta main. Je n’ai vraiment pas envie que tu aies peur. Si tu as peur, je ne pourrai pas lâcher ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2012.

8. Un rêve à raconter

     Je dus passer aussi à côté du sujet car la note ne fut pas bonne. L’appréciation souligna mon application et ma bonne volonté à traduire un rêve qui, malheureusement, n’était pas le mien… Comment pouvait-elle le savoir? J’avais raté ma cible, elle n’avait rien compris. Je n’avais pas su trouver les bons mots, ceux qui auraient réussi à lui faire comprendre que… N’était-ce pourtant pas évident? Evident que ce rêve était aussi le mien, que je l’avais fait mien tout entier et que je désirais de toutes mes forces qu’elle réussisse?… N’aurait-elle pas dû, elle aussi, y mettre un peu de bonne volonté? Mieux me lire? Plus attentivement?… Ma déception était profonde, douloureuse… C’était moi que la mauvaise note avait touchée en plein coeur… Circulez, les mots! Vous n’êtes pas à votre place ici, pas dans ce texte-ci pour ce sujet-là, partez, allez-vous en, vous êtes mauvais et vous gâtez le paysage… Je le savais bien que ce pensum était inutile, que la rêverie valait mille fois mieux que la fixation d’un rêve. Je savais bien que jouer à ce jeu-là était dangereux, que la maîtresse n’avait pas besoin de connaître mon rêve le plus cher, que seul Dieu pouvait comprendre… Ma mère, d’ailleurs, était toujours déçue du résultat. C’était sans doute fatal. Un rêve, ce n’était pas fait pour la réalité. Intraduisible. Hors jeu. Circulez, les rêves! Vous n’êtes pas faits pour notre monde. Ici, il faut du concret, il faut du tangible, il faut toucher et palper! Du beau et bon tissu, un bon texte, une belle rédaction, de belle facture et de bonne confection! Un objet de luxe, bibelot rare ou drapé talentueux, tableau coté, gravure musicale, de l’art, surtout, de l’art! Un « je » sans artifice qui tente quand même d’extirper sa petite âme ou son petit rêve, quelle gageure, quel gag, quel gâchis, quelle gabegie!… Le seul vrai « Je« , l’absolu, l’incontestable, le chef, c’est la maîtresse, le directeur, le contremaître, la contredame, le collectionneur, le détenteur, le rétenteur, le contempteur, tout ce qui prend, tout ce qui vole, tout ce qui tue, tout ce qui toise!… Mon rêve le plus cher avait été remis à sa place, trois sur dix, ni plus ni moins, il n’y avait pas à discuter… Moi, j’étais comme mise à la porte de la littérature en herbe, classée mauvaise, incompétente, inapte à la traduction de ce que j’avais de plus cher, mes rêves… Mes rêves avaient soudain un goût de brûlé comme les soupes de mon père depuis que son patron l’avait licencié. Renvoyé comme le plus mauvais des tisseurs. Zéro. Rien à en tirer, nul, copie, navettes et bobinettes à revoir. Mauvais fil, tissu de foire, à l’aune du bon goût de la maîtresse, mon tissu était bien trop grossier… La robe de ma mère aurait été de la couleur de ses yeux, cette robe-là, elle l’aurait réussie à la perfection et je n’aurais pas vu dans ses yeux l’écart habituel qui séparait ses rêves du résultat qu’elle obtenait… Coïncidence idéale entre le fond et la forme… Moi, à ma mère, dans mon rêve le plus cher, je lui avais mis dix sur dix. Et si elle avait pu venir à bout de ce chef-d’oeuvre, c’était parce que dans mon rêve, je m’étais arrangée pour que mon père retrouve du travail. La maîtresse avait ponctué son appréciation par plusieurs points d’exclamation. Ce n’était plus un rêve personnel mais les rêves de toute une famille!!!… Evidemment, je n’avais pas bien montré qu’il y avait une unité d’action… Notre famille, soudée par les rêves réussis de chacun, évidemment, c’était du collectivisme… Sur le chemin du terrain vague, sur le chemin de mes allers et venues, de mes allers et retours, de mes impasses, je réfléchis beaucoup à ce manquement, à ce défaut de ma personne, dont les rêves n’étaient pas personnels… Je décidai que plus jamais, jamais plus, je ne raconterais mon rêve le plus cher

7. Un rêve à raconter

     Les mots ne faisaient pas de cadeaux. Ils dépassaient ou rétrécissaient ma pensée. Ils aiguisaient exagérément ou amollissaient mes sentiments. Ils freinaient mon inspiration à moins que ce ne fût l’inverse… Ce rêve que j’avais entrepris de raconter était peut-être dérisoire, il offrait trop peu de matière pour les mots compliqués du dictionnaire, ma vie et les expériences qu’elles engendraient étaient bien trop simples pour faire l’objet d’un texte… Les grands écrivains relataient toujours des choses extraordinaires, même Zola que mon père citait souvent quand il évoquait la vie de ses parents et de ses grands-parents… Nous, nous ne vivions plus comme au temps de Zola, la preuve, puisque j’étais en train de me battre avec des mots, dans l’enceinte d’une école, pour raconter un rêve. Mais comme nous n’étions pas non plus des châtelains et que je ne vivais pas au milieu des princes, je n’avais pas plus de citrouille à transformer que de carrosse, et je sentais qu’à mon rêve le plus cher il manquait du piquant. J’avais pris le parti de la sincérité et le sujet au pied de la lettre. Je racontais vraiment mon rêve le plus cher. Je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’il m’était loisible de l’inventer, de le créer de toutes pièces et d’affabuler totalement en me prêtant gratuitement pour une heure, le temps de les écrire, les désirs les plus fous, les plus délirants et les plus écrivant, fauteurs d’écriture et créateurs délictueux de songes et de mensonges magnifiques, qui auraient eu le pouvoir de déclencher dans mon encrier une bénéfique tempête, une frénésie d’inspiration époustouflante, un raz-de-marée de mots inouïs encore jamais écrits qui auraient tonné sur le papier au point de réveiller, d’étonner et de faire se lever les morts… Debout les mots! Je n’avais pas compris que les sujets de la maîtresse n’étaient que des prétextes. Je passais à côté de la littérature…

6. Un rêve à raconter

     La lutte fut acharnée. Je connus toute la palette des affres de l’anxiété. Je connus aussi la joie qui jaillit de certains bonheurs d’expression. Sensations extrêmes, avancées épuisantes, progression inégale faite de hauts et de bas. Comme sur les montagnes russes, il fallait avoir le coeur bien accroché. Quand je savais ce que je voulais dire, je ne parvenais pas à l’écrire, quand je croyais l’avoir bien écrit, ce n’était pas tout à fait ce que j’avais voulu dire… Le temps limité de l’exercice n’était plus une consolation. Ce rêve, maintenant, je l’avais pris à coeur et je voulais rendre une copie qui lui serait fidèle, un texte qui serait capable, à partir de ce rêve, de faire rêver quelqu’un d’autre que moi-même… Si je réussissais à faire rêver la maîtresse, je le saurais par la note qu’elle inscrirait en rouge en haut de mon devoir devant son appréciation. Mon rêve le plus cher se doublait de celui de toucher la maîtresse en plein coeur et je ne savais plus lequel des deux était le plus important… Ce que je racontais? Pourquoi je l’écrivais?

5. Un rêve à raconter

     Le temps passait, j’imaginais d’ici peu le désastre, le moment venu de rendre les copies, la maîtresse qui ramasse ma feuille toute blanche… Et si mon rêve le plus cher était de parvenir à écrire cette maudite (maldite) rédaction?… La taille de celle-ci s’amenuisait inexorablement dans la mesure exacte où je laissais le temps qui m’était imparti se rétrécir comme une peau de chagrin… J’interrogeais le génie des auteurs de nos dictées, dont les textes paraissaient gravés dans de la pierre comme les tables de la Loi… VINCENT Raymonde vint à mon secours. Ma rêverie s’agrippa à la couleur d’émeraude dont elle avait peint la campagne entière, au printemps… Je tenais mes premiers mots: « Elle serait couleur… » Je ne gardai pas le vert émeraude, trop voyant, mais il fallait commencer comme cela, je sentais que c’était bon: « Elle serait couleur… » Je rectifiai: « Elle serait de la couleur… » Je tenais ma première phrase, il en vint ensuite assez facilement tout un plein paragraphe: « Elle serait de la couleur de ses yeux… »