Il est temps d’écrire sans fin
ce que l’Inachevé ne veut pas me dire
ce que le temps efface et agace
Il est temps de gaspiller en flocons de papier
les minutes qui tombent de mes yeux fatigués
Il est temps d’écrire sans fin
ce que l’Inachevé ne veut pas me dire
ce que le temps efface et agace
Il est temps de gaspiller en flocons de papier
les minutes qui tombent de mes yeux fatigués
La lutte fut acharnée. Je connus toute la palette des affres de l’anxiété. Je connus aussi la joie qui jaillit de certains bonheurs d’expression. Sensations extrêmes, avancées épuisantes, progression inégale faite de hauts et de bas. Comme sur les montagnes russes, il fallait avoir le coeur bien accroché. Quand je savais ce que je voulais dire, je ne parvenais pas à l’écrire, quand je croyais l’avoir bien écrit, ce n’était pas tout à fait ce que j’avais voulu dire… Le temps limité de l’exercice n’était plus une consolation. Ce rêve, maintenant, je l’avais pris à coeur et je voulais rendre une copie qui lui serait fidèle, un texte qui serait capable, à partir de ce rêve, de faire rêver quelqu’un d’autre que moi-même… Si je réussissais à faire rêver la maîtresse, je le saurais par la note qu’elle inscrirait en rouge en haut de mon devoir devant son appréciation. Mon rêve le plus cher se doublait de celui de toucher la maîtresse en plein coeur et je ne savais plus lequel des deux était le plus important… Ce que je racontais? Pourquoi je l’écrivais?
Le temps passait, j’imaginais d’ici peu le désastre, le moment venu de rendre les copies, la maîtresse qui ramasse ma feuille toute blanche… Et si mon rêve le plus cher était de parvenir à écrire cette maudite (maldite) rédaction?… La taille de celle-ci s’amenuisait inexorablement dans la mesure exacte où je laissais le temps qui m’était imparti se rétrécir comme une peau de chagrin… J’interrogeais le génie des auteurs de nos dictées, dont les textes paraissaient gravés dans de la pierre comme les tables de la Loi… VINCENT Raymonde vint à mon secours. Ma rêverie s’agrippa à la couleur d’émeraude dont elle avait peint la campagne entière, au printemps… Je tenais mes premiers mots: « Elle serait couleur… » Je ne gardai pas le vert émeraude, trop voyant, mais il fallait commencer comme cela, je sentais que c’était bon: « Elle serait couleur… » Je rectifiai: « Elle serait de la couleur… » Je tenais ma première phrase, il en vint ensuite assez facilement tout un plein paragraphe: « Elle serait de la couleur de ses yeux… »
Le vide s’insinuait partout dans les fissures, les lésions s’aggravaient, elles lézardaient les façades, crevaient les apparences, derrière, il y avait rien… Ou plus rien, cet autre nom de la mort…
Leurs yeux étaient cernés et leur chagrin m’encerclait… Je souffrais de leur souffrance, je manquais de leurs manques, je doutais de leurs paroles, de toute parole…
La vie consisterait à lutter avec des riens contre le Rien, avec des mots contre le Verbe, avec des créations contre la Création, à dresser des digues contre le Vide, à renflouer la barque, à écoper, à fabriquer des rêves, des robes et des bijoux, à en remplir les coffres de la Mémoire, à se souvenir, à essayer de retrouver le fil, le sens, la trame d’une histoire, à s’efforcer d’y croire, à parier sur le Ciel, à y lancer des bulles de bonheur, des défis à l’Enfer, comme au début de cette soirée-là, après la fin de cet après-midi-là, quand cette mère dont le père était mort (un héros de la guerre 14-18 qui…) et qui maintenant expliquait à sa fille, vous les voyez toutes les deux sous la lampe, enveloppées par la bulle de lumière qui éclaire les éléments épars d’une oeuvre en gestation, heureuses, elle d’expliquer, elle d’écouter, elle de montrer, elle de regarder, en attendant le retour de l’époux et du père (elles entendront son solex et…), elles ne sont pas pressées, elles prennent ou reprennent le temps, celui qu’elles n’avaient pas pris au début de l’après-midi et qu’elles reprisent maintenant, à petits points, délicatement, soigneusement, rien n’est encore fait, tout est donc possible, le meilleur et surtout pas le pire, l’essentiel, de toute façon, est là, dans ce présent pétillant de bonheur, dans leur plaisir à rêver coude à coude, à se trouver ensemble du côté rêvé de l’existence, au milieu des bijoux, des robes et des dorures, loin des devoirs et de l’obéissance, à l’autre bout de la boue du terrain vague, à bonne et respectable distance des monstres et des tractions avant, à l’intérieur d’une bulle de temps ronde comme un monde à part entière, planète, étoile, grain de poussière, Soleil-Dieu, légère et insaisissable comme une bulle de savon soufflée dans un jardin par un enfant, comme les arabesques d’un papillon dans la lumière de tous les mois d’août, comme une note de musique dans le silence, comme un baiser sur une tempe…
Il ne fallait pas que ma mère échoue car il ne fallait pas que la mort gagne, pas trop vite, pas tout de suite…
Je me souviens, enfant, d’avoir subi d’interminables ennuis dans lesquels le temps, distordu comme un élastique, semblait avoir modifié son cours : « De manière générale, l’élasticité est la qualité d’un objet à être déformable tout en reprenant sa forme d’origine lorsque la contrainte qu’on lui applique disparait » [1]. Je te vois, et parfois, même si tu n’en dis rien, ton petit visage le manifeste si bien : ton regard alors, se porte au plafond, et je sais dans ce cas que tu as presque atteint le point du rupture d’un autre élastique, celui de ta patience.
Précisément, les contraintes, de toutes sortes, déformaient le passage du temps. Le marché du samedi matin, à tenir à hauteur très inégale avec les adultes, la main de ma mère, instillait l’attente, sur laquelle la curiosité des couleurs et des formes effaçaient l’ennui, mais il y avait ces rencontres avec des amies qui ponctuaient le temps d’attentes immobiles, sans rien sous les yeux, d’envasements dans l’ennui.
Dimanches après-midis pluvieux, des temps de l’enfance où dessiner sur la buée des carreaux ne suffisait plus à distraire, et le temps avait cette qualité d’être déformable, de s’étirer jusqu’au soir, puis soudain, dans le temps du repas, de la sociabilité familiale, dans l’espace de la cuisine, il reprenait sa forme et même accélérait le pas.
Je me souviens de cette tonalité du temps de mon enfance.
Je me souviens, enfant, d’avoir joué avec des élastiques pour tromper l’élasticité du temps. Assise au fond des salles de cours, et regardant la pluie tomber dehors, et déformant entre mes doigts un élastique, qui finissait par ne plus reprendre sa forme. Je t’ai demandé si tu regardais, par la fenêtre de ta classe, les grands arbres perdre leurs feuilles à la rentrée, les reprendre à présent, et tu as eu l’air étonné que je partage cette connaissance de toute stratégie possible.
Puis, cette impression s’est presque effacée de ma vie, je ne le retrouve plus que teintée d’exaspération, dans des attentes qui rompent le rythme des jours. Et dans ton regard perdu, et songeur.
Or ainsi, très ainsi, et sans cette pointe d’irritation, descendant la vallée du Rhône dans le sens du fleuve, je parcourais en voiture un trajet presque parallèle que j’accomplis si souvent, entre Paris et Lyon, j’ai retrouvé cette distorsion du temps. Il lui manquait seulement la pointe d’ennui qui l’accompagnait autrefois puisque je conduisais.
Je reconnaissais, à distance – les trajets se frôlaient parfois sans être parallèles – les paysages que je traverse d’habitude à trois cents kilomètres heure … et qui soudain, par une translation de l’élasticité du temps à l’espace, occupaient beaucoup plus d’espace qu’il ne leur en est alloué habituellement.
Pendant qu’à intervalles réguliers, tu demandais de ta voix claire : « on arrive bientôt, hein, maman ? ».
Lancinant lent si lent silence si lancinant si lent le temps silencieux vide
Sans les cieux sans les yeux larmes qui ne coulent plus qui ne coulent pas à force
Ligne silencieuse d’une mélodie chuchotée devinée à peine
Tant de peine tant de pleurs qui ne coulent pas qui ne coulent plus sans toi
Sans foi ni loi sauvage le chagrin me déchire
Fragmentation. De soi.
J’ai remarqué cela. Il y a un temps de la vie où les étés sont infinis. Je me souviens de ce temps. Et de ces élans. Il ne s’est pas éloigné suffisamment pour que j’en perde le souvenir. L’oublie-t-on jamais ? La dernière journée d’école marquait le début d’un temps infini. L’été. Le retour de la rentrée, de l’automne, de la classe, la réiteration des jours, des semaines, paraissaient si lointains qu’ils en devenaient inexistants. Je me souviens de ce temps infini. Le temps infini de l’été. Il n’y avait qu’un seul jour qui se déclinait sous toutes ses formes possibles.
Je ne sais pas comment ça c’est passé, mais peu à peu l’été s’est trouvé pris s’est trouvé enserré, ainsi, étouffant, entre les fins d’année et les débuts d’année. Entre des recommencements. Des réitératons. Comme si des crochets s’étaient fichés dans le temps. Le tenaient. L’avaient arrimé solidement. Je ne les ai pas vus se planter et arracher des possibles. La métamorphose sans doute, même, m’a paru intéressante. Les liens tissés entre l’avant et l’après ont estompé l’été.
Étirement de soi.
Il était possible, aux temps de l’enfance, de s’imaginer dans un été infini. Tout disparaissait du monde hormis le soleil et les jeux de l’été. Les impressions de l’été. Tout s’effaçait hormis le sable sous les pieds et le goût du sel sur les lèvres, le goût du sel sur les doigts. L’été avait le goût du sel et la mer laissait sur la peau des filets et des entrelacs de sel, qu’on ne voulait pas abandonner comme un serment fait aux vagues de revenir le lendemain. Entrelacement de rêves et des jours et des nuits et des attentes et des possibles et de l’immense de l’océan.
Il était possible de les tisser ensemble. Rien n’échappait dans la perspective ouverte des jours aux gestes minuscules. Je me souviens de ce sel sur la peau ; il donnait la certitude de l’infini. Il était l’assurance de l’infini. Face à laquelle chaque fin d’été était une trahison. Chaque retour dans la voiture familiale un déchirement de toutes les promesses de l’aube. Chaque été se terminait par la trahison violente et sans appel de l’été.
Effacement.
Je me souviens de ce temps. Je n’ai pas osé te demander si tu avais la même certitude en partant. Si tu croyais aussi que chaque été abolissait tout ce qui n’était pas lui. Si tu regardais la mer en te disant qu’il en serait toujours ainsi. Que plus rien ne serait jamais comme avant. Que la mer emporterait retiendrait protégerait et qu’à elle, il était possible de confier l’infini que nous portons en nous. Je n’ai pas envie de te dire que j’en ai perdu la trace.
Je ferme les yeux
La tête appuyée contre mon poing fermé
Encore consciente
Pour combien de temps
Un jour je glisserai ainsi
Tout doucement je l’espère
Dans le grand sommeil inimaginable
Qui ferme la vie
comme un métronome assourdi mais parfois assourdissant rythme de la vie tempo de l’oubli Je s’absente au rythme de ses souvenirs jeu fictionnel frictionnel de la mémoire la déchirure au cœur le cœur en bandoulière Je joue du banjo Je s’amuse avec Mnémosyne mimesis jeu sérieux jeu principal Je, prince de la Mémoire composition partition partage MIDI minuit nuit lumière Lucifer pièges tombeau de la Mémoire tombe eau de l’oubli flux clapotis de l’écoulement pulsation pluie de sensations oubliées qui tambourinent doucement contre les vitres de l’oubli écran écrin mettre à l’abri gouttes de souvenirs élixir poison douceur douleur émotions intactes refoulées passage interdit frontière infranchissable barricades insurrection passages souterrains terrain miné guerre et Paix combat mortel de la vie lutte à mort Mémoire vivante soubresauts soulèvements apaisement fatigue usure trame effilochée raccommodage va-et-vient de l’aiguille dessus dessous de-ci de-là vocalises voix voie Lactée regarder le ciel la durée du ciel depuis le big-bang TOUT d’un seul coup d’oeil en écoutant le chant des étoiles