Le côté rêvé de l’existence

     Le vide s’insinuait partout dans les fissures, les lésions s’aggravaient, elles lézardaient les façades, crevaient les apparences, derrière, il y avait rien… Ou plus rien, cet autre nom de la mort…

     Leurs yeux étaient cernés et leur chagrin m’encerclait… Je souffrais de leur souffrance, je manquais de leurs manques, je doutais de leurs paroles, de toute parole…

     La vie consisterait à lutter avec des riens contre le Rien, avec des mots contre le Verbe, avec des créations contre la Création, à dresser des digues contre le Vide, à renflouer la barque, à écoper, à fabriquer des rêves, des robes et des bijoux, à en remplir les coffres de la Mémoire, à se souvenir, à essayer de retrouver le fil, le sens, la trame d’une histoire, à s’efforcer d’y croire, à parier sur le Ciel, à y lancer des bulles de bonheur, des défis à l’Enfer, comme au début de cette soirée-là, après la fin de cet après-midi-là, quand cette mère dont le père était mort (un héros de la guerre 14-18 qui…) et qui maintenant expliquait à sa fille, vous les voyez toutes les deux sous la lampe, enveloppées par la bulle de lumière qui éclaire les éléments épars d’une oeuvre en gestation, heureuses, elle d’expliquer, elle d’écouter, elle de montrer, elle de regarder, en attendant le retour de l’époux et du père (elles entendront son solex et…), elles ne sont pas pressées, elles prennent ou reprennent le temps, celui qu’elles n’avaient pas pris au début de l’après-midi et qu’elles reprisent maintenant, à petits points, délicatement, soigneusement, rien n’est encore fait, tout est donc possible, le meilleur et surtout pas le pire, l’essentiel, de toute façon, est là, dans ce présent pétillant de bonheur, dans leur plaisir à rêver coude à coude, à se trouver ensemble du côté rêvé de l’existence, au milieu des bijoux, des robes et des dorures, loin des devoirs et de l’obéissance, à l’autre bout de la boue du terrain vague, à bonne et respectable distance des monstres et des tractions avant, à l’intérieur d’une bulle de temps ronde comme un monde à part entière, planète, étoile, grain de poussière, Soleil-Dieu, légère et insaisissable comme une bulle de savon soufflée dans un jardin par un enfant, comme les arabesques d’un papillon dans la lumière de tous les mois d’août, comme une note de musique dans le silence, comme un baiser sur une tempe…

     Il ne fallait pas que ma mère échoue car il ne fallait pas que la mort gagne, pas trop vite, pas tout de suite…

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