mots décousus

Mot(s)(t)us

Si lence silence si

la ssitude lassitude la

sol itude solitude sol

soleil  un deux trois rois

pourquoi

silence  si do

récit  pas de mots

chants

champs de prières en pierre

si lence  maestro

opus en fa mineur  famine

fond de la mine  triste

Toccatas

et fugues

 

 

 

Fa si la

Simplifier plier lier lierre lire lyre

relire relier replier retirer restreindre s’astreindre

atteindre un banc de pierre

respirer s’étirer tirer un trait de plume

gommer effacer faire comme si décider séparer trancher

refuser fuir rêver abandonner délier délirer délivrer

souffler sur les mots  laisser les pages s’envoler   vivre léger

le cœur en bandoulière

l’air de rien

 

 

 

 

 

Repérage

Lui qui était si économe de mots, dans cette lettre étonnamment prolixe du mois d’octobre, il s’était laissé aller à lui décrire les splendeurs du Tiergarten qui flamboyait à cette époque sous les feux de l’automne. Il disait s’y promener fréquemment le jour et s’amuser la nuit du clinquant colossal de l’avenue du « Ku’damm », qui hypnotisait la multitude des flâneurs par les néons démesurés de ses enseignes lumineuses qui paraissaient les happer comme de malheureux papillons. La vitrine du monde libre étalait ses trésors de pacotille et dressait son propre mur de verroterie pour camoufler ses tares. Il disait aussi avoir un copain militaire qui avait le privilège de se rendre souvent à l’Est. Malgré l’interdiction de communiquer avec la population, celui-ci en rapportait des impressions, des anecdotes, et qui sait, mais là, elle s’était rendu compte qu’elle s’était mise à délirer, des contacts pour Stéphane… Cette lettre du mois d’octobre avait été envoyée de l’aéroport de Tempelhof. Toutes les autres, même les cartes postales, l’avaient été de l’arrondissement du Wedding, à proximité, semblait-il, du quartier Napoléon où résidaient les militaires français.

L’avenir improbable

Lieu de transit

Il séjournerait quelques semaines à Amsterdam puis se rendrait à Berlin. Il lui enverrait des lettres laconiques, juste le nécessaire. En regard de la limpidité des mots qu’il emploierait, elle se demanderait si la mécanique de ses propres sentiments n’était pas faite de rouages un peu trop compliqués. Elle avait voulu retarder le moment de le quitter, ils s’étaient installés à une table située dans un coin du snack-bar de la station-service. La scène était restée figée dans sa mémoire comme un tableau de Hopper. Juché sur un tabouret près du comptoir, un homme en costume-cravate et grosses lunettes d’écaille lisait un journal en fumant une cigarette. Au centre de la salle, deux chauffeurs routiers mangeaient face à face. De longues minutes s’étaient écoulées dans un silence interrompu seulement par le cliquetis des couverts, le froissement du papier et le choc de la vaisselle lavée par l’employé du snack. Soudain, l’homme aux lunettes avait replié son journal et payé son dû. On avait entendu ronronner le moteur de la belle Peugeot 504 blanche garée en face de la baie vitrée, puis on l’avait vue s’éloigner avec élégance et sobriété. Stéphane s’était approché des routiers quand ils avaient réclamé l’addition. Ils avaient entamé une discussion sur les délais difficiles à tenir, les réglementations qui diffèrent d’un pays à l’autre, la vie familiale perturbée. Mais il y avait aussi leur plaisir à travailler sans supérieur hiérarchique, au volant d’un mastodonte, seuls maîtres à bord après Dieu. Sur la banquette de moleskine où elle était restée assise, elle écoutait la musique des voix. Les yeux fermés, elle voyait défiler des images de villes aux noms évocateurs qui se déployaient sur un vaste territoire où se jouaient les destins des uns, des autres… Dans le creux de sa main droite, elle avait serré le petit miroir rond qu’au moment de sortir pour accompagner Stéphane jusqu’à la bretelle de l’autoroute elle avait glissé dans une poche un peu comme s’il s’était agi d’un talisman. Côté face, elle aurait donné quelques années de sa vie pour connaître l’avenir. Côté pile, pour ressusciter les bonheurs perdus…

L’avenir improbable

Meilleur des mondes

La rumeur martèle tous les mots

il n’est plus permis de penser haut

dans le siècle ambiant la voix se perd

les médias ont tout dit

ils ont relégué le médium à la porte du rationnel

rassasiés de néant et couronnés par la logique de l’absurde

les hommes rois fléchissent

sous le faix de leur conscience

hypertrophiée

et les morts n’ont plus qu’à se taire

ils ont voulu fermer les portes aux voyants du mystère

on n’entend plus à longueur de vie que les béatitudes des spots publicitaires

ont fini de crier entre les murs de notre     corps

les molécules de l’infiniment grand ou petit

et ne suinte plus

à la surface de notre    peau

à force de calmants

l’angoisse d’être nu

ils nous ont habillés de verroterie luisante

et nous admirons notre reflet fétiche

en rendant le présent éternel

l’homo sapiens a perdu la mémoire

de son avenir

son regard vers les étoiles

est quelquefois davantage

que celui d’un astronome studieux

Objecteurs de conscience

En perpétuel étonnement et questionnement, bouillonnement inquiet et lucidité déferlante, Véronique commençait ses phrases par « je ne comprends pas », les ponctuait de « pourquoi? », sollicitait ses interlocuteurs par des « n’est-ce-pas? », et, lorsqu’on prononçait devant elle une formule banale telle que « ça va? », y faisait voir une somme de réalités informulées. Elle dénonçait la fausse monnaie qui circule entre les hommes, mots vides de sens, truqués, tronqués, au service de l’égoïsme et de l’hypocrisie qui régnaient, selon elle, en maîtres à tous les stades de la vie sociale. L’entresol où elle vivait avec Ali était illuminé par les peintures de celui-ci. Le jour où elle avait déchiré la convocation qu’elle avait reçue de l’Université pour passer sa licence de philo, ils avaient réuni leurs amis autour d’un thé à la menthe pour annoncer qu’ils allaient « faire la route ». Ils partaient pour ne plus être contraints de vivre eux-mêmes comme des faux-monnayeurs. Ils rejetaient tous les systèmes, se refusaient définitivement à toute compromission. Ils avaient fait le choix de la liberté absolue, celle qui avait sans doute inspiré les nomades ou les prophètes de tous les temps. Les mots libérateurs dansaient et chantaient en dessinant l’horizon. Comment le bonheur serait-il possible entre quatre murs de béton ? Bonheur-mirage, opiacé comme la religion, qui avait besoin de se voiler la face, à l’Est comme à l’Ouest, pour prétendre à l’existence… Sur les chemins d’Ali et de Véronique, le soleil levant ou couchant n’apportait pas le bonheur, il donnait la paix…

L’avenir improbable

Partage

C’était un bonheur inouï, insoupçonné, une véritable naissance… Etre vraiment ce que l’on est sans rien soustraire, dire l’inconnu comme le connu, se révéler, se dévoiler à sa propre conscience comme à celle de l’autre, partager enfin l’Etrange et le rendre familier, promettre de ne jamais cesser d’explorer, et se donner ainsi une chance, plus tard, de retrouver le lien qui relie à soi-même… Voilà ce que l’amitié lui avait offert. Pour la première fois, quelqu’un l’écoutait, la comprenait. Elle donnerait à lire à son amie les quelques mots qu’elle avait griffonnés à la hâte sur la route en ce dimanche pluvieux de mars. Il pleuvait, elle marchait, les rues étaient grises… Elle portait une attention extrême au battement de ses pas. Un homme arrivait en sens inverse, penché vers le sol. Il s’était engouffré dans la porte de l’une de ces maisons de briques aux murs uniformes. C’était simple. Il avait disparu, il restait une vision. Elle-même était devenue pluie, un ruissellement de larmes…

L’avenir improbable

7. Un rêve à raconter

     Les mots ne faisaient pas de cadeaux. Ils dépassaient ou rétrécissaient ma pensée. Ils aiguisaient exagérément ou amollissaient mes sentiments. Ils freinaient mon inspiration à moins que ce ne fût l’inverse… Ce rêve que j’avais entrepris de raconter était peut-être dérisoire, il offrait trop peu de matière pour les mots compliqués du dictionnaire, ma vie et les expériences qu’elles engendraient étaient bien trop simples pour faire l’objet d’un texte… Les grands écrivains relataient toujours des choses extraordinaires, même Zola que mon père citait souvent quand il évoquait la vie de ses parents et de ses grands-parents… Nous, nous ne vivions plus comme au temps de Zola, la preuve, puisque j’étais en train de me battre avec des mots, dans l’enceinte d’une école, pour raconter un rêve. Mais comme nous n’étions pas non plus des châtelains et que je ne vivais pas au milieu des princes, je n’avais pas plus de citrouille à transformer que de carrosse, et je sentais qu’à mon rêve le plus cher il manquait du piquant. J’avais pris le parti de la sincérité et le sujet au pied de la lettre. Je racontais vraiment mon rêve le plus cher. Je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’il m’était loisible de l’inventer, de le créer de toutes pièces et d’affabuler totalement en me prêtant gratuitement pour une heure, le temps de les écrire, les désirs les plus fous, les plus délirants et les plus écrivant, fauteurs d’écriture et créateurs délictueux de songes et de mensonges magnifiques, qui auraient eu le pouvoir de déclencher dans mon encrier une bénéfique tempête, une frénésie d’inspiration époustouflante, un raz-de-marée de mots inouïs encore jamais écrits qui auraient tonné sur le papier au point de réveiller, d’étonner et de faire se lever les morts… Debout les mots! Je n’avais pas compris que les sujets de la maîtresse n’étaient que des prétextes. Je passais à côté de la littérature…