mémoire

Cette part d’enfance… dans toute fascination douce et calme pour le langage

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Tu sais, ce sont ces mots, ou plutôt, cet étrange lien avec le langage que certains mots nous apprennent. Il y a quelque chose qui se tisse ici, que je voudrais aussi te laisser aux bords des mondes.

Je me souviens, et c’est cela seulement que je cherche aux bords des mondes, je me souviens de la force magnétique de certains mots autrefois. Je me souviens de certains mots, qui déployaient une force magnétique. Il suffisait de les invoquer, et de les répéter pour qu’ils exercent leur intense pouvoir de rêverie.

Quelques mots, égrénés dans ma mémoire …

Que je ne comprenais pas. Il est si clair que les souvenirs et les fascinations et les bonheurs de l’enfance voltigent et se fixent sur le mystère profond et transparent du monde, transparent comme ton regard.

Métamorphose … Oh, ce mot … Métamorphose … Qui lui-même métamorphique revient dans les strates de la conscience comme des pépites, aurifères et éclatantes. Éclatantes et éclatées. Pépites, éclatantes et éclatées. Et lieu aussi, dessinant des espaces et des mesures, et les mesures de ces lieux. Dans la belle absorption en spirales que seul un mot peut emporter par son mouvement immobile.

Et psychique aussi, comme une effervescence, je n’y comprenais rien. En explosion.

Et pantagruélique. Ces mots-là, enfant, on ne les comprend pas, on n’en saisit pas le sens, mais on en suit la ligne mélodique. Et l’esprit s’ouvre. Immensément.

Le langage est un jeu. Et cette extension lui est demeurée. Il est, de ce monde, la seule chose qui ait gardé le sérieux immense et souriant des jeux de l’enfance. C’est cela que je cherche aux bords des mondes, et sans doute aussi, et en quelque manière, je cherche aux bords des mondes cette part d’enfance qui demeure, dans toute fascination douce et calme pour le langage.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2012.

 

Comme un sable d’or entre mes doigts

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je me demande ce qu’il me restera de cette journée. Quelles impressions sont entrées suffisamment loin en moi pour ne pas passer s’effacer disparaître.

La question prend forme dans mon esprit, et sans prévenir, elle y reste. Elle s’y installe, y déploie ses volutes. Je me retourne sur elle. Elle se déploie.
Je m’assieds aux bords des mondes, au soleil. Il y en a un peu. C’est un des premiers vrais soleils de l’année. J’allume une cigarette, les pieds dans le vide, assise aux bords des mondes. Les pieds dans le vide, tu sais, les jambes ballantes, comme pour retrouver un peu de la légèreté d’autrefois.

Comme quand tu t’assieds sur une chaise, et qu’il reste encore tout l’espace des possibles laissé libre entre les pieds et le sol. Tes pieds qui se balancent dans le vide de la chaise … Toi, jambes nues, en short, les pieds qui se balancent dans un rayon de soleil ; il filtre à travers les persiennes. Tu es passée prendre un fruit ou faire un dessin sur la table de la cuisine et tu protestes en me montrant les traces que dessinent sur ta cuisse le rebord de la chaise.

Maintenant que je suis assise aux bords des mondes, à fumer une cigarette dans la lumière du soir, je sais ce qu’il me restera de cette journée. Il me restera encore une autre image de toi. Surimposée aux autres. Une de ces images de lumière. Surimposée dans ma mémoire, à cette autre image de toi. Toi, de dos, t’éloignant dans la cour étroite et longue de l’école, toi, de dos, tirant ton cartable, et ta tresse longue et dorée dessine un trait de lumière dans l’espace de la cour. Je la saisis par intermittences ; par intermittences, elle vient frapper mes pupille et je me souviens très précisément qu’elle contraste avec le violet de ton manteau et qu’elle marque le rythme de tes pas, et de ta course, et de ta crainte aussi, ta crainte que je devine d’être en retard.

Tes pieds qui se balancent, dans le vide, et ta tresse qui danse au rythme de tes pas. Ces images-là, de toi, mouvantes et émouvantes, comme les reflets dorés de tes cheveux, au matin, quand je les tresse les jours d’école. Images mouvantes et émouvantes, comme un sable d’or entre mes doigts dans la lumière impressionnante du monde.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mars 2012.

L’infini que nous portons en nous

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Fragmentation. De soi.

J’ai remarqué cela. Il y a un temps de la vie où les étés sont infinis. Je me souviens de ce temps. Et de ces élans. Il ne s’est pas éloigné suffisamment pour que j’en perde le souvenir. L’oublie-t-on jamais ? La dernière journée d’école marquait le début d’un temps infini. L’été. Le retour de la rentrée, de l’automne, de la classe, la réiteration des jours, des semaines, paraissaient si lointains qu’ils en devenaient inexistants. Je me souviens de ce temps infini. Le temps infini de l’été. Il n’y avait qu’un seul jour qui se déclinait sous toutes ses formes possibles.

Je ne sais pas comment ça c’est passé, mais peu à peu l’été s’est trouvé pris s’est trouvé enserré, ainsi, étouffant, entre les fins d’année et les débuts d’année. Entre des recommencements. Des réitératons. Comme si des crochets s’étaient fichés dans le temps. Le tenaient. L’avaient arrimé solidement. Je ne les ai pas vus se planter et arracher des possibles. La métamorphose sans doute, même, m’a paru intéressante. Les liens tissés entre l’avant et l’après ont estompé l’été.

Étirement de soi.

Il était possible, aux temps de l’enfance, de s’imaginer dans un été infini. Tout disparaissait du monde hormis le soleil et les jeux de l’été. Les impressions de l’été. Tout s’effaçait hormis le sable sous les pieds et le goût du sel sur les lèvres, le goût du sel sur les doigts. L’été avait le goût du sel et la mer laissait sur la peau des filets et des entrelacs de sel, qu’on ne voulait pas abandonner comme un serment fait aux vagues de revenir le lendemain. Entrelacement de rêves et des jours et des nuits et des attentes et des possibles et de l’immense de l’océan.

Il était possible de les tisser ensemble. Rien n’échappait dans la perspective ouverte des jours aux gestes minuscules. Je me souviens de ce sel sur la peau ; il donnait la certitude de l’infini. Il était l’assurance de l’infini. Face à laquelle chaque fin d’été était une trahison. Chaque retour dans la voiture familiale un déchirement de toutes les promesses de l’aube. Chaque été se terminait par la trahison violente et sans appel de l’été.

Effacement.

Je me souviens de ce temps. Je n’ai pas osé te demander si tu avais la même certitude en partant. Si tu croyais aussi que chaque été abolissait tout ce qui n’était pas lui. Si tu regardais la mer en te disant qu’il en serait toujours ainsi. Que plus rien ne serait jamais comme avant. Que la mer emporterait retiendrait protégerait et qu’à elle, il était possible de confier l’infini que nous portons en nous. Je n’ai pas envie de te dire que j’en ai perdu la trace.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2012.

 

 

Je me souviens si bien de la légèreté de ces jours

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je me souviens trop de moi, enfant ; je ne sais pas toujours te répondre en adulte.

Je me souviens de ma terreur devant la porte de bois bleu gris. Il y avait les instants du trajet en voiture, à l’avant. La tartine entre les doigts jusqu’aux derniers moments. Puis il fallait bien abandonner et affronter son sort. À présent, la petite porte bleue est éternellement fermée. Elle donne latéralement sur la cour. Je la poussais sous le regard que je devinais encore sur moi de mes parents. Se retourner. Un geste de la main. Un baiser dans l’air. Puis il fallait aborder le perron, l’escalier, la rampe de fer forgée. Quand nous les redescendions le samedi, c’était avec la gloire des médailles ou des croix que nous portions. Ou l’opprobre de nos tabliers vides. Nous sortions devant la haie immense des parents.

Je me souviens trop de ma terreur pour lâcher ta main aujourd’hui.

Tu ne te pencheras pas sur tes cahiers. Tu ne t’appliqueras pas à tracer des traits à la règle. Tu n’auras pas peur du contrôle qui plane comme une menace sur ta petite tête ébouriffée. Tu n’affronteras pas la cour, la cantine, les autres. Pour une fois. Tu ne recopieras le tableau d’une main appliquée. Tu ne repousseras pas les copeaux de ton crayon. Ni ceux de ta gomme. Ce n’est pas grave.

Je me souviens si bien de la légèreté de ces jours.

Tu n’iras pas, c’est tout. Il n’y a pas d’excuse. Pas de raison non plus. Tu n’iras pas. Tu garderas ma main. J’irai travailler avec toi. Nous prendrons le bus. Nous traverserons le jardin. Je te montrerai les narcisses et les jonquilles des premiers moments du printemps. Tu n’iras pas, c’est tout. C’est comme ça. Tu n’iras pas comme moi j’aurais pu ne pas y aller. Il n’y a pas de raison. Ou peut-être les crocus sont-ils la meilleure excuse que je puisse donner. Et le soleil qui demain aura disparu.

Tu n’iras pas, c’est tout, et je te montrerai la différence entre les narcisses et les jonquilles qu’autrefois mon père m’a apprise.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 mars 2012.

 

Reconnaissance

Marie-Thérèse 1936

Lille, 1936, photo de Marie-Thérèse Keneut.

Elle était née en septembre 1920, elle est décédée en février 1974, c’était ma mère, et je me souviens encore, c’était il y a quarante ans.

Cette photo m’a été transmise il y a seulement quelques mois par mon frère via un cousin, et je ne sais pas vraiment pourquoi, je m’y suis reconnue au même âge, seize ans, une expression, un air, un regard, la silhouette, un je ne sais quoi…

Suzanne_Cécile_Marie-Thérèse

Suzanne et Marie-Thérèse, les deux soeurs, donnent le bras à Cécile, la future épouse de leur frère Marcel, et j’imagine que cette photo a été prise par mon oncle, heureux de photographier sa fiancée au milieu de ses soeurs.

Il me semble que cette photo me restitue une image vivante de ma mère pour avoir volé au continuum de la vie cet instant fugace où, jeune et gaie, elle m’offre si longtemps après, et évidemment sans le savoir, le cadeau d’elle-même.

Le coeur battant de la Mémoire

comme un métronome assourdi mais parfois assourdissant rythme de la vie tempo de l’oubli Je s’absente au rythme de ses souvenirs jeu fictionnel frictionnel de la mémoire la déchirure au cœur le cœur en bandoulière Je joue du banjo Je s’amuse avec Mnémosyne mimesis jeu sérieux jeu principal Je, prince de la Mémoire composition partition partage MIDI minuit nuit lumière Lucifer pièges tombeau de la Mémoire tombe eau de l’oubli flux clapotis de l’écoulement pulsation pluie de sensations oubliées qui tambourinent doucement contre les vitres de l’oubli écran écrin mettre à l’abri gouttes de souvenirs élixir poison douceur douleur émotions intactes refoulées passage interdit frontière infranchissable barricades insurrection passages souterrains terrain miné guerre et Paix combat mortel de la vie lutte à mort Mémoire vivante soubresauts soulèvements apaisement fatigue usure trame effilochée raccommodage va-et-vient de l’aiguille dessus dessous de-ci de-là vocalises voix voie Lactée regarder le ciel la durée du ciel depuis le big-bang TOUT d’un seul coup d’oeil en écoutant le chant des étoiles