Il est temps d’écrire sans fin
ce que l’Inachevé ne veut pas me dire
ce que le temps efface et agace
Il est temps de gaspiller en flocons de papier
les minutes qui tombent de mes yeux fatigués
Il est temps d’écrire sans fin
ce que l’Inachevé ne veut pas me dire
ce que le temps efface et agace
Il est temps de gaspiller en flocons de papier
les minutes qui tombent de mes yeux fatigués
Les mots ne faisaient pas de cadeaux. Ils dépassaient ou rétrécissaient ma pensée. Ils aiguisaient exagérément ou amollissaient mes sentiments. Ils freinaient mon inspiration à moins que ce ne fût l’inverse… Ce rêve que j’avais entrepris de raconter était peut-être dérisoire, il offrait trop peu de matière pour les mots compliqués du dictionnaire, ma vie et les expériences qu’elles engendraient étaient bien trop simples pour faire l’objet d’un texte… Les grands écrivains relataient toujours des choses extraordinaires, même Zola que mon père citait souvent quand il évoquait la vie de ses parents et de ses grands-parents… Nous, nous ne vivions plus comme au temps de Zola, la preuve, puisque j’étais en train de me battre avec des mots, dans l’enceinte d’une école, pour raconter un rêve. Mais comme nous n’étions pas non plus des châtelains et que je ne vivais pas au milieu des princes, je n’avais pas plus de citrouille à transformer que de carrosse, et je sentais qu’à mon rêve le plus cher il manquait du piquant. J’avais pris le parti de la sincérité et le sujet au pied de la lettre. Je racontais vraiment mon rêve le plus cher. Je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’il m’était loisible de l’inventer, de le créer de toutes pièces et d’affabuler totalement en me prêtant gratuitement pour une heure, le temps de les écrire, les désirs les plus fous, les plus délirants et les plus écrivant, fauteurs d’écriture et créateurs délictueux de songes et de mensonges magnifiques, qui auraient eu le pouvoir de déclencher dans mon encrier une bénéfique tempête, une frénésie d’inspiration époustouflante, un raz-de-marée de mots inouïs encore jamais écrits qui auraient tonné sur le papier au point de réveiller, d’étonner et de faire se lever les morts… Debout les mots! Je n’avais pas compris que les sujets de la maîtresse n’étaient que des prétextes. Je passais à côté de la littérature…
La lutte fut acharnée. Je connus toute la palette des affres de l’anxiété. Je connus aussi la joie qui jaillit de certains bonheurs d’expression. Sensations extrêmes, avancées épuisantes, progression inégale faite de hauts et de bas. Comme sur les montagnes russes, il fallait avoir le coeur bien accroché. Quand je savais ce que je voulais dire, je ne parvenais pas à l’écrire, quand je croyais l’avoir bien écrit, ce n’était pas tout à fait ce que j’avais voulu dire… Le temps limité de l’exercice n’était plus une consolation. Ce rêve, maintenant, je l’avais pris à coeur et je voulais rendre une copie qui lui serait fidèle, un texte qui serait capable, à partir de ce rêve, de faire rêver quelqu’un d’autre que moi-même… Si je réussissais à faire rêver la maîtresse, je le saurais par la note qu’elle inscrirait en rouge en haut de mon devoir devant son appréciation. Mon rêve le plus cher se doublait de celui de toucher la maîtresse en plein coeur et je ne savais plus lequel des deux était le plus important… Ce que je racontais? Pourquoi je l’écrivais?
Je ne serais pas raisonnable, je reprendrais l’ascension, mais l’air, les mots, me manqueraient et au bord de l’asphyxie, sans voix, sans forces, il faudrait que je redescende, ivre d’avoir essayé, la prochaine fois, c’est sûr, j’irai plus haut et peut-être qu’un jour, quand je serai grande, j’atteindrai le sommet… En attendant, je retrouvais les mots de la rédaction à faire et je m’efforçais de deviner leurs intentions. A leur allure, à leur parole, au ton, aux intonations qu’ils se donnaient… Ce n’était pas facile… La confiance n’est pas facile… Les mots ont besoin de notre confiance… Souvent, ensuite, ils font le reste… Ils s’interpellent, ils forment des groupes, des bandes, des attroupements, ils créent l’événement, la surprise, ils déclenchent le rire ou le rêve, ils donnent à profusion tout ce qu’ils sont capables d’inventer, y compris le pire… Faire confiance en craignant le pire?… C’est par cette étroite porte qu’il fallait se glisser pour avoir une chance de trouver le premier mot de la rédaction à faire, c’était là le salut si je ne voulais pas sécher lamentablement devant ma feuille désespérément blanche… Je devais oser, me lancer, écrire et suivre les mots dans toutes les directions, prendre le risque de quelques escarmouches qui pouvaient dégénérer en bagarre généralisée, mais auparavant, j’avais à surmonter un obstacle de taille…
Parfois pour presque rien.
Pour des éclaboussures d’eau dans tes cheveux, dans un rayon de soleil. Parce que tu déclares qu’une glace est trop froide et que je proteste qu’elle ne sort pas du four. Parce que le bateau sur lequel tu avais un petit air inquiet vient de bouger et que tu n’es pas tombée.
Tu ris, de découvrir que le monde, finalement, est plus solide qu’il n’en a l’air. Qu’on peut sauter à pieds joints dans les flaques. Qu’il ne résiste pas si mal que ça, même si parfois on glisse, on tombe, on trébuche. Tu investigues.
C’est quand tu éclates de rire pour rien que ton rire est le plus délicieux.
Tu aimes mes maladresses et mes erreurs. Tu adores que je me trompe de mot, que je dise « café » pour « dentifrice », par exemple, quand je t’envoie te brosser les dents, ou que je te tende mon expresso au lieu de ton lait au chocolat. Les cartes s’embrouillent.
Ils ont beau dire, tu joues avec des choses minuscules, celles dont on dit que les enfants ne savent plus jouer avec, celles dont on dit que les jouets électroniques les ont remplacées. Des emballages froissés de bonbons colorés. Des rubans de couleurs. Des cailloux qui deviennent des personnages de conte. Tu joues avec. Tu leur inventes des épopées qui commencent toutes par « Et alors on disait … ». Ils ont beau dire, tu accomplis parfaitement l’enfance en toi.
En sorte que tu pleures aussi pour presque rien.
Une inflexion dans ma voix qui te déplaît (derrière tes pleurs, il y a la possibilité d’un sourire, je le sais, mais je ne peux pas faire autrement que de croire à tes larmes et de les essuyer sur ta joue ronde). Une petite toupie luciole qui, tournoyant trop vite trop bien, s’est brisée sur le sol, contre une irrégularité trop prononcée. Parfois le monde dit des choses incompréhensibles et qu’on préférerait ne pas entendre.
Tu portes en toi l’enfance toute entière, et ses élans dans le monde.
Et puis ton rire, de nouveau, éclate. Simplement parce que tu as respiré le grand air tout le jour et que tu n’en peux plus, et que tout te ferait rire, et il suffit de te regarder et de t’entendre pour être aussi pris d’un fou rire. Puis, quand tu te calmes un peu, tu me dis que tu voudras l’écrire et que c’est ton inspiration du jour. Ta main est dans la mienne. Et tu ajoutes très subtilement :
— Tu peux aller faire un petit tour aux bords des mondes, tu sais, maman, si tu veux ?
S’inventer, s’éventer avec les mots.
Passer par le tamis des mots.