colère

Personnages de roman

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     La foule avance en ondulant à perte de vue, une myriade de pancartes fixées à des mâts portés à bout de bras surmonte les vagues immenses de la manifestation, mille et un corps défilent serrés les uns contre les autres sous un gilet jaune, orange ou rouge, une robe noire ou une blouse blanche, des milliers d’hommes et de femmes offrent l’énigme de leur visage aux caméras qui les filment, les bouches entonnent des refrains, scandent des slogans, les yeux se cherchent et se rencontrent, je suis comme toi et toi comme moi, nous sommes la vie, la solidarité et la fraternité, le partage, n’est-ce pas le sel de la vie?… elle a les cheveux blancs, elle n’avait jamais manifesté de sa vie, elle a découvert sur les ronds-points qu’elle n’était pas la seule à souffrir, des amitiés se sont nouées, on lui a fait retrouver le goût de vivre et même une certaine fierté, personne ne devrait jamais mépriser les petites vies anonymes!… il est au chômage, sur le dos de son gilet jaune il se déclare « Indigné mais pas voyou », c’est un grand jeune homme blond qui ne croyait plus en l’avenir mais se sent traversé par une vague d’espoir… elle est aide-soignante, se sent usée alors qu’elle n’a même pas cinquante ans, l’enthousiasme de la foule la galvanise et la rend heureuse de clamer avec les autres son désir d’une vie meilleure!… vieux, voûté, presque cassé en deux, obligé pourtant de travailler pour survivre, il brandit sa canne devant le mur compact des forces de l’ordre et l’agite en martelant les mots de sa révolte!… les messages inscrits sur le dos des gilets jaunes résonnent dans toutes les têtes : « Le gâteau, pas les miettes! », « S’unir pour ne plus subir! », « Quand tu sèmes la misère, tu récoltes la colère! », « Halte à la casse sociale! », « Halte à la répression contre le peuple! », « RIC pour une vraie démocratie! », « Éteins ta télé, enfile ton gilet!»… les barrières invisibles qui séparent habituellement les gens sont rompues, les égoutiers, caristes, cheminots, routiers, femmes de ménage, caissières et autres femmes et hommes exerçant un métier de service ou de logistique discutent avec les avocat-e-s, professeur-e-s, musicien-ne-s, informaticien-ne-s, kinésithérapeutes, orthophonistes, médecins ou autres titulaires de professions perçues comme prestigieuses, les artistes de l’Opéra de Paris et de la Comédie Française, solidaires de la lutte, organisent des spectacles dans la rue, des pompiers tentent de parlementer avec des policiers, l’ambiance est festive, l’ambiance est bon enfant, on se demande pourquoi un tel déploiement de force voulu par les plus hautes instances d’un peuple pacifique?… on se reconnaît à la fois différent et semblable, les vies se ressemblent mais chacune est singulière, des individus émergent de la foule à l’occasion d’un incident, leur photo fait la Une des journaux, les vies minuscules mises en lumière deviennent celles de personnages hors du commun, des romans pourraient s’écrire, l’un raconterait les exploits d’un boxeur dégingandé au visage d’enfant, l’autre ceux d’un vieillard aussi vieux que Mathusalem, tous deux auraient terrassé des armées d’agresseurs…

Trajet, petites tragédies

(suite…)

L’étranger

Brume
l’esprit les yeux
brume
lourd matelas d’impuissance
mur mou de mots impossibles à dire
cris étouffés de rage inutile
coeurs lacérés devant les barbelés
poings fermés
nom de Zeus
dans l’épaisse viscosité de l’air ambiant
faire éclater l’orage
souhaiter la colère et la justice divines

Décryptage

Pourquoi lui avoir donné l’adresse de Franz à ce moment-là précisément? « Au cas où tu aurais des ennuis »… Regrets, sentiment de culpabilité, crainte réelle, crainte de quoi? Ce bout de papier à l’écriture rapide et déformée – il l’avait griffonné debout sur le marchepied – ce bout de papier tendu au dernier moment – c’était l’avant-dernier geste de Stéphane, ensuite, il avait claqué la portière – pouvait exprimer aussi bien une certaine tendresse inquiète que le souci de se désengager, de la quitter sans la laisser vraiment seule, de rompre en douceur de façon à laisser agir le temps, comme s’il craignait de lui faire mal, car il avait probablement l’intuition de cette forme de fragilité qu’elle s’efforçait pourtant de dominer…

Au dernier moment, sur le marchepied :  » Tiens, voici l’adresse de Franz, c’est un chic type « … Et la portière avait claqué. Ce claquement, elle l’entendait encore, plus sec, plus nerveux que jamais, plus déterminé, plus douloureux, plus cruel. Il retentissait dans sa tête comme une gifle, avait sa force violente, arbitraire, insolente. Il était le signe ou le signal sonore qu’elle était de trop. Stéphane avait claqué la portière comme on claque une porte, dans un mouvement d’exaspération, de colère, de refus… Il n’avait pas besoin d’elle, elle s’était enfoncée pendant des mois dans le refus d’admettre des évidences, cette façon qu’il avait de la tenir à l’écart de ses amis, de ses activités même banales, d’éluder les questions, les échéances, ou au contraire d’imposer des ultimatums :  » Si tu n’es pas d’accord, on n’a plus rien à faire ensemble…  » Oui, c’était cela le véritable sens d’un geste qui n’avait rien d’extraordinaire en lui-même puisqu’il s’insérait dans une suite d’actions logiques, cohérentes, prévisibles : il avait grimpé dans le camion puis claqué la portière, mais à cet instant précis, il était vraisemblablement sorti définitivement de sa vie…

L’avenir improbable

Tu as le droit d’être toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Ils ne comprennent pas tes larmes.

Parfois, c’est désarmant, les adultes tournent en boucle autour d’une seule idée :
— C’est de la comédie, il ne faut pas se laisser avoir.
Tes larmes coulent, et ils ne comprennent que cela, ils ne savent dire que cela, c’est leur seule défense, leur seule parade, il y a des années que je les observe, et ils n’ont que cette pauvre stratégie. Toujours la même. Elle est tellement usée qu’on devine leurs détresses inconsolées, et le béton brut qu’ils ont dû mettre par dessus. Je les regarde et je n’ai pas l’impression de leur ressembler. Je les regarde et je n’ai pas non l’intention que tu leur ressembles.

Tu pleures, parce qu’à l’école un enfant dans la cour t’a bousculée, c’est de la comédie, disent-ils, il faut t’endurcir, t’apprendre la vie, ajoutent-ils en se retournant vers moi, il ne faut pas se laisser avoir par tes pleurs, tu veux seulement le faire punir, voilà tout, et il faut bien t’apprendre la vie, et t’endurcir.
Je rassemble tes forces en te tenant dans mes bras, je te protège du bruit de leurs paroles, n’écoute pas, viens, pense à autre chose, pense seulement qu’on ne les a pas assez consolés quand ils étaient à ta place, et que cela, ils ne savent pas le faire parce que personne, jamais, ne les a consolés ; je t’assure que le monde n’est pas toujours comme ça, viens, oublie-les, même si le monde est comme ça, que le monde n’est pas tout entier comme ça, même s’il y a des gamins idiots et des adultes qui le sont encore plus, des adultes fossilisés dans leur idiotie de gamins idiots, ça me met en colère, tu sais, mais le monde n’est pas comme ça, le monde n’est pas tout entier comme ça, puisque toi, tu n’es pas comme ça. Il suffit que tu sois différente pour que le monde tout entier soit différent.

Tu pleures parce que tu ne veux pas mettre la tête sous l’eau. Ils disent que c’est de la comédie, qu’il faut te laisser avec eux, et qu’ils t’apprendront à mettre la tête sous l’eau. Ils disent que je dois te laisser, que c’est plus facile si je te laisse. Avec eux ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi, que tu ne veuilles pas, pas tout de suite, pas maintenant, que tu n’aies pas ton brevet d’aisance aquatique, comme ils disent, comme ils jargonnent, ce sont les mêmes tu sais, les premiers qui me reprocheront de jargonner parce que je parle d’objets anhoméomères et qui me demanderont si tu as ton brevet d’aisance aquatique, et qui prendront un air navré quand je leur dirai que tu adores prendre ton bain le soir et que tu y passes des heures, et que tu es très à l’aise avec le gel douche, surtout quand tu inventes de nouveaux parfums en les mélangeant tous, et que le brevet d’aisance aquatique, oui, moi, je te le donne, avec deux étoiles et un sourire.

Je rassemble mes forces. Le plus compliqué, c’est de te faire comprendre une chose, une seule. Tu as le droit. C’est tout. C’est tout simple. Tu as le droit de prendre quatre ans pour apprendre à nager, tu as le droit de t’embrouiller dans l’orthographe, et de confondre ce et se, et je te l’ai déjà dit, si tu arrives à avoir zéro et à ne pas pleurer, tu as un cadeau, j’aimerais tellement que tu t’en souviennes, tu as le droit de faire des bêtises, et de cacher mes clefs dans ta boîte à trésors, avec des carrés de chocolat et un échantillon de fond de teint, j’ai le droit de protester et tu as le droit d’expérimenter, tu as le droit de prendre du temps, tu as le droit de ne pas filer droit tout le temps, tu as le droit de musarder sur ta route, et d’en dessiner toi-même le déroulement à la surface du monde, et aussi de mettre du vernis à ongle pour aller à l’école, oui, même du vert pomme, tu as le droit de chaparder des biscuits dans le placard, et moi je te courrai après, petite voleuse, tu as le droit de ne pas être sage, tu as même ce droit-là. Tu as le droit d’être un enfant. Tu as le droit d’être toi.

Je me demande bien tout ce qu’on leur a interdit, à ces adultes, pour qu’ils soient devenus ce qu’ils sont.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2012.