Martin possédait un secret que nous emporterons avec nous dans les ténèbres. Se pourrait-il que son mystérieux pays soit resté indemne ? Les habitants de cette enclave préservée seraient les héritiers de notre Terre en ruine. Une terre dévastée, polluée, irrespirable, radioactive, devenue en lieu et place de territoires qui avaient été si riches plus sèche et plus inhospitalière qu’un désert. Qu’en feraient-ils? Redécouvriraient-ils nos bibliothèques? L’état de leurs connaissances scientifiques leur permettrait-il de reconquérir les verts paradis perdus de la planète? Démiurges, mauvais génies, nous sommes à l’origine de dégâts irréversibles, du moins pourraient-ils vivre à l’abri de scaphandres ou dans des espèces de bulles semblables à celles qui s’étaient multipliées dans les parcs de loisir, au début du millénaire, pour les citadins stressés des classes moyennes qui cherchaient à se ressourcer dans un ersatz de nature… où à ces stations orbitales expérimentales dans lesquelles restaient confinés pendant plusieurs mois des astronautes volontaires pour tester la résistance humaine et préparer de futurs voyages au long cours dans la galaxie. Les humains modernes rêvaient de coloniser l’espace, leur planète est devenue un astre mort qui accueillera peut-être d’improbables explorateurs…
riche
La vie devenait impossible
Comment expliquer mon propre aveuglement à cette époque incroyablement révolue où les plus privilégiés d’entre nous pouvaient vivre avec insouciance? Il existait pourtant au sein même des pays riches des situations d’extrême pauvreté qui auraient pu nous aider à ouvrir les yeux, mais elles ne faisaient jamais la une des journaux et restaient relativement cachées sans jamais devenir la priorité des hommes et des femmes politiques. Les pays émergents évoluaient, sauf exception, comme les pays riches, avec une classe moyenne de plus en plus nombreuse qui réclamait sa part de richesse sans vraiment remettre en cause les fondements d’un système qui avait besoin, pour prospérer, d’exploiter les plus pauvres et de piller la planète. La vie devenait impossible pour des millions d’êtres humains qui ne trouvaient plus ni à manger ni à boire dans les endroits du monde que les conditions climatiques avaient toujours rendus difficiles et arides, mais que les pratiques ancestrales respectueuses de l’écosystème avaient pourtant presque toujours réussi, jusqu’alors, à apprivoiser. Des cohortes d’hommes, de femmes et d’enfants avaient commencé de migrer dès le début des années 2000 pour échapper à la famine et aux guerres que se livraient les populations pour tenter d’accaparer ce qu’il restait de ressources, mais les gens comme moi vivaient dans une cage dorée qui les rendait insensibles ou inconscients. J’en ai aujourd’hui terriblement honte et je voudrais pouvoir demander pardon. Pourquoi nos erreurs sont-elles irréversibles? Pourquoi la fatalité de nos comportements nous a-t-elle conduits à notre propre destruction? Les esprits forts s’étaient moqués des récits religieux sans parvenir à leur substituer une sagesse humaine universelle qui aurait pu nous protéger de nos errements. Orgueil suprême sans doute de penser que nous nous suffisions à nous-mêmes! Le chemin était étroit entre les illusions religieuses et l’intolérance qu’elles suscitent, et la croyance en notre toute-puissance. Pourquoi les humains se sont-ils comportés si souvent au cours de l’Histoire, mais d’une façon inégalée dans la dernière période, de façon aussi irrationnelle?
Drôle d’Histoire…
La Russie n’en finissait pas de vivre au temps de Boris Godounov, l’Occident surfait tout entier sur la Toile, l’Orient continuait de se déchirer dans des guerres de religion qui ne donnaient pas tort à Malraux, des catastrophes écologiques avaient commencé de ravager la planète, mais les écrans d’ordinateur et de télévision crachaient tous des images de paradis terrestre. Un serpent à l’apparence inoffensive tendait obligeamment à des humains jeunes et beaux les pommes concoctées par les multinationales toutes-puissantes qui possédaient les vitrines du monde entier. Les vieux, les malades, les miséreux, d’une certaine façon, n’existaient plus, ils ne figuraient jamais sur les belles images diffusées par les écrans, leur présence gênait, ils faisaient tache et se sentaient indésirables, on pensait vraisemblablement qu’ils feraient mieux de débarrasser le plancher… Ce que les puissants n’avaient pas prévu, c’est que les masses de laissés pour compte, les chômeurs et précaires de toutes sortes qui avaient grossi le nombre des misérables dans les pays dits riches, finiraient par se soulever et par faire vaciller l’ordre établi. Drôle d’Histoire… Qui ne dit jamais son nom quand elle se présente… On la croit toute petite, insignifiante, inoffensive, elle a l’air si touchante, si jeune, si belle, si amusante, oui, d’une certaine façon, à cette époque-là, on s’amusait beaucoup, enfin ceux comme moi qui le pouvaient, c’était, oserais-je dire, en soi, une très belle époque… Ce qu’il y a de terrible, vous voyez, c’est que l’on n’est jamais quitte!… On a payé très cher pour des fautes qui, d’un certain point de vue, n’étaient que vénielles… Comment voulez-vous savoir à l’avance ce qui sera grave? Nous avions une très grande envie de vivre. Vivre, n’est-ce pas cela, au fond, qui est très grave? Nous avions tellement envie de vivre à notre façon insouciante que nous n’avons rien vu venir. Nous n’avons pas voulu voir, voilà notre faute impardonnable.
