infini

Si tu n’existais pas

Isabelle Pariente-Butterlin

 

C’est parce que tu me manques que je reviens ici, aux bords des mondes. Je ne peux pas faire autrement.

Tu me manques presque moins quand j’installe mes phrases dans les impressions de toi, dans les images de toi. Les photos ne changent rien à l’absence. Elles sont parfois même un peu cruelles. Je ne pars pas longtemps mais tu me manques. Les impressions de toi me manquent.
Et les phrases déroulées aux bords des mondes, comme des vagues venues de l’infini, du si lointainement infini que je ne peux même pas dire où elles se sont formées, je ne peux rien dire d’elles sinon que je les ai vues se dérouler là, sur ces rivages, et que je les ai regardées faire, et ces phrases déposées aux bords des mondes, comme les ondulations horizontales que les mouvements de la mer dessinent sur le sable, dans la fluctuation calme des impressions de toi et des images de toi et des souvenirs de toi peu à peu prennent corps et soudain se saisissent dans les nuances marines de ton regard.

Ressac des impressions de toi.

Tu es la seule à planter ton regard clair dans le mien comme tu le fais. Et en retour je me plonge dans ses certitudes. Tu me donnes une force que je n’ai pas simplement parce que tu crois la trouver en moi. Et des certitudes aussi. Quelques unes. Je ne suis pas très forte en certitudes.
Elles sont des élans et des attentes confiantes. Tu crois que je sais tout faire, que je connais la réponse à toutes les questions et tu m’attribues quelques pouvoirs magiques qui ne me déplairaient pas. Il y a dans tes yeux quelque chose de limpide que j’ai du mal à comprendre. Je n’ai pas vraiment, tu sais, l’intention de le saisir. Je n’essaie même pas. Je me contente d’y revenir. Cela m’impose la pulsation du retour au regard des départs. Et la pulsation de l’affirmation au regard des doutes et de leur corrosion.

Si tu n’existais pas, je n’aurais que la dérive de mes questions pour me mener dans le monde. Si tu n’existais pas, tu me manquerais. Toi. Exactement toi.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 mars 2012.

 

L’infini que nous portons en nous

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Fragmentation. De soi.

J’ai remarqué cela. Il y a un temps de la vie où les étés sont infinis. Je me souviens de ce temps. Et de ces élans. Il ne s’est pas éloigné suffisamment pour que j’en perde le souvenir. L’oublie-t-on jamais ? La dernière journée d’école marquait le début d’un temps infini. L’été. Le retour de la rentrée, de l’automne, de la classe, la réiteration des jours, des semaines, paraissaient si lointains qu’ils en devenaient inexistants. Je me souviens de ce temps infini. Le temps infini de l’été. Il n’y avait qu’un seul jour qui se déclinait sous toutes ses formes possibles.

Je ne sais pas comment ça c’est passé, mais peu à peu l’été s’est trouvé pris s’est trouvé enserré, ainsi, étouffant, entre les fins d’année et les débuts d’année. Entre des recommencements. Des réitératons. Comme si des crochets s’étaient fichés dans le temps. Le tenaient. L’avaient arrimé solidement. Je ne les ai pas vus se planter et arracher des possibles. La métamorphose sans doute, même, m’a paru intéressante. Les liens tissés entre l’avant et l’après ont estompé l’été.

Étirement de soi.

Il était possible, aux temps de l’enfance, de s’imaginer dans un été infini. Tout disparaissait du monde hormis le soleil et les jeux de l’été. Les impressions de l’été. Tout s’effaçait hormis le sable sous les pieds et le goût du sel sur les lèvres, le goût du sel sur les doigts. L’été avait le goût du sel et la mer laissait sur la peau des filets et des entrelacs de sel, qu’on ne voulait pas abandonner comme un serment fait aux vagues de revenir le lendemain. Entrelacement de rêves et des jours et des nuits et des attentes et des possibles et de l’immense de l’océan.

Il était possible de les tisser ensemble. Rien n’échappait dans la perspective ouverte des jours aux gestes minuscules. Je me souviens de ce sel sur la peau ; il donnait la certitude de l’infini. Il était l’assurance de l’infini. Face à laquelle chaque fin d’été était une trahison. Chaque retour dans la voiture familiale un déchirement de toutes les promesses de l’aube. Chaque été se terminait par la trahison violente et sans appel de l’été.

Effacement.

Je me souviens de ce temps. Je n’ai pas osé te demander si tu avais la même certitude en partant. Si tu croyais aussi que chaque été abolissait tout ce qui n’était pas lui. Si tu regardais la mer en te disant qu’il en serait toujours ainsi. Que plus rien ne serait jamais comme avant. Que la mer emporterait retiendrait protégerait et qu’à elle, il était possible de confier l’infini que nous portons en nous. Je n’ai pas envie de te dire que j’en ai perdu la trace.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mars 2012.