étrange

Clés

Ce qu’il y avait peut-être d’étrange en elle, c’était la conscience poussée à l’extrême de la brièveté de la vie, de son caractère fugitif, volatil, qui aurait provoqué chez d’autres un besoin intense d’activité, d’enivrement – d’enlisement, d’ensevelissement? – par l’action. Comment se déterminer dans un laps de temps aussi court? Avait-on seulement le temps de réfléchir?… De l’autre côté de la vitrine dégoulinante de pluie, du haut en bas des rayonnages qui croulaient sous les livres, la culture dite « bourgeoise » exposait ses réponses ou l’état de ses interrogations pour une élite gourmande. De toute évidence, l’ouvrier et l’étudiant n’étaient pas logés à la même enseigne. Elle vivait sa propre relation à la culture d’une façon ambiguë. La fascination qu’elle éprouvait était sans doute d’autant plus intense que les merveilles entraperçues continuaient de lui paraître dans une large mesure inaccessibles. Dès les premiers mots lus, dès les premiers mots écrits, elle s’était laissée séduire par l’activité intellectuelle qui lui était ainsi révélée, par cette liberté fantastique de l’esprit que ne semble limiter aucune contrainte étrangère à lui-même et dont elle reconnaissait au plus profond d’elle-même les attributs invisibles. Pourtant… Ne manquait-il pas à ce sentiment de familiarité quelque chose d’essentiel? Un élément fondateur sur lequel aurait pu ensuite s’appuyer définitivement l’expérience? Une sorte de colonne vertébrale sans laquelle on ne saurait tenir debout? Ce pays à maints égards étrange dans lequel elle avait souhaité s’établir se dérobait, se rétractait, lui opposait brutalement des barrières sur des lignes frontalières qui ne figuraient pas sur la carte dont elle disposait. Il lui fallait sans arrêt en retoucher les contours, et surtout ne pas cesser de le faire, car la moindre erreur pouvait être gravement sanctionnée par les douaniers zélés de cette puissance obscure qui brouillait avec malignité tous les repères…

L’avenir improbable

Partage

C’était un bonheur inouï, insoupçonné, une véritable naissance… Etre vraiment ce que l’on est sans rien soustraire, dire l’inconnu comme le connu, se révéler, se dévoiler à sa propre conscience comme à celle de l’autre, partager enfin l’Etrange et le rendre familier, promettre de ne jamais cesser d’explorer, et se donner ainsi une chance, plus tard, de retrouver le lien qui relie à soi-même… Voilà ce que l’amitié lui avait offert. Pour la première fois, quelqu’un l’écoutait, la comprenait. Elle donnerait à lire à son amie les quelques mots qu’elle avait griffonnés à la hâte sur la route en ce dimanche pluvieux de mars. Il pleuvait, elle marchait, les rues étaient grises… Elle portait une attention extrême au battement de ses pas. Un homme arrivait en sens inverse, penché vers le sol. Il s’était engouffré dans la porte de l’une de ces maisons de briques aux murs uniformes. C’était simple. Il avait disparu, il restait une vision. Elle-même était devenue pluie, un ruissellement de larmes…

L’avenir improbable

Entre la vie et la mort

Souffle silence veille frisson de la nuit oubli sommeil et songe abri réalité abolie le monde est neuf souffle vivant dans les plis de la nuit rideau épais froissé je me cache dans les plis de l’étoffe vous ne me voyez plus je vous vois présences insaisissables à pas feutrés à pas de loup la maison craque cambriolage ombres furtives ma mémoire se déplace discrets voleurs de mes souvenirs évanescence naissance ligne ou point de l’horizon ma vie résumée concentrée recentrée re

ultime renoncement convergence du silence pointe avancée de la conscience souffle léger soulagement de l’esprit qui ne saisit plus rien d’autre que la nécessité d’ex

intensité et joie étrange du consentement à l’oubli

ultime refuge dans les mensonges de la nuit

Je     expire

J’ai besoin que tu marches d’un pas serein…

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Toi, du haut de ta colère :
— Tu me fais même pas peur !
Moi :
— Tant mieux, je ne veux pas te faire peur. Je n’ai aucune envie de te faire peur.

Tu en as des idées étranges, je ne veux pas te faire peur, je te regarde grandir, je te tiens la main dans le monde tant que tu ne peux pas encore tout à fait avancer toute seule, je ne veux pas te faire peur, je ne serais pas à ma place. Quel sens cela aurait de te faire peur ? Je m’effacerai quand il sera temps, et pour pouvoir m’effacer, je n’ai pas besoin que tu aies peur. Ce n’est pas de cela que j’ai besoin. J’ai besoin, pour pouvoir m’effacer, que tu marches d’un pas serein à la surface du monde. C’est cela qu’il me faut. À moi. Tu comprends ?

Ça continue comme ça a commencé, c’est bien ainsi. La note est là. Elle est tenue ainsi depuis des années. Parfois nous faisons les comptes, nous évaluons notre amour en mois, en semaines, en jours, tu es un peu trop grande pour que nous comptions les minutes sans prendre la calculette de l’iPhone. Tu aimes te découvrir centenaire en mois, et je creuse les écarts ainsi, en te montrant que je suis une vraie ancêtre en mois … Tu compares, tu argumentes, mais n’empêche, j’ai une sacrée avance.

Tu t’es tout de suite retenue à moi, de tes minuscules mains. Tu t’apaisais contre moi. Je sentais que j’étais à ma place quand tu apaisais tes pleurs et que tu t’endormais près de moi. Puis tu as commencé à explorer le monde, tu t’es relevée, tu as esquissé des pas hésitants, il était normal que mes mains soient là pour recevoir ta chute, et t’épargner le sol. Tu te penchais aux limites du déséquilibre pour me cueillir des myriades de pâquerettes au printemps, il y en avait un peu partout, dans toutes mes poches, dans les sacs de promenade, tu te penchais, sans fléchir les jambes, tu te penchais encore et parfois tu plongeais dans l’herbe, et ton poing bien serré écrasait un peu les fleurs que tu me tendais.

Ensuite il a fallu lâcher ta main devant l’école, puis un jour, ne plus t’accompagner à l’école. Il a fallu, il le faudra. Il faut que j’apprenne à lâcher ta main. Je n’ai vraiment pas envie que tu aies peur. Si tu as peur, je ne pourrai pas lâcher ta main.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2012.

Étrange allégresse

La pluie pianote à peine

tintement cristallin de la source

les larmes sont douces

lumière perlée de l’automne

derrière la vitre trois bouquets rouges

triste grisaille du jour

les couleurs rougissent en s’effaçant