Immensité marine

     Vases communicants du 6 mars 2015

    Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils sont animés et coordonnés par Angèle Casanova.

    J’ai le grand plaisir d’accueillir aujourd’hui Dominique Hasselmann, qui m’a gentiment invitée à échanger avec lui sur le thème de l’immensité, tandis qu’il me reçoit sur son blog Métronomiques. Nous avions déjà participé ensemble aux vases communicants du 7 février 2014 sur le thème des peintures murales.

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Sous la surface sans fin

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     L’immensité ressemble à cet océan de couleurs qui déborde du cadre (mais en a-t-il seulement un ?), l’avale, l’estompe, le rend inopérant. Rhapsodie en bleu et rose qui s’étend, s’étale sur la mer dans laquelle j’ai plongé : je nage sous la surface sans fin, je n’ai pas repris ma respiration depuis je ne sais plus combien de temps.

    Ma dernière vision était celle de la jetée : forcément, c’est de là que j’ai sauté. Les embarcations cliquetaient dans le port, chacun son parking maritime, à prix d’or, dit-on, et quoi de plus triste que des bateaux en laisse, comme des chiens enchaînés à leur niche. Mais le contact froid du liquide a chassé mes pensées terrestres.

    Je progresse régulièrement : la ligne de flottaison n’est pas peinte sur mon corps comme sur un cargo, j’ai largué les amarres sans regret. Mon voyage risque de durer longtemps (quitter le Havre est un paradoxe), l’Amérique est là-bas, de l’autre côté. Je me demande si l’on peut matérialiser cette surface de l’eau, comme une vue plane et géométrique. Y-a-t-il un Pythagore dans les parages ?

    Des poissons multicolores me croisent, me frôlent, me caressent : je dois ressembler pour eux à un étrange dauphin. Ici, on voit clair car je ne suis pas descendu dans les abysses, je maintiens mon cap à quelques mètres du plafond de verre, parfois le soleil me fait de l’œil. J’espère qu’un ferry ne viendra pas entraver mon périple.

   Souvent on parle de la musique des profondeurs – je n’entends pas le chant des baleines et Herman Melville est resté calfeutré dans une des rares librairies ayant encore pignon sur rue – ce serait comme une symphonie avec des flûtes traversières, des combos, des timbales, des violoncelles, des trompettes, un piano largué par hélicoptère, un vibraphone dont les ondes se marient aux vagues du dessus, des trombones cachés en coulisse, des saxophones de toutes sortes aux mains de Michel Portal, un triangle pour un musicien nommé Euclide.

    Soudain, je remonte car mes poumons sont prêts à éclater. Je perce le voile fin et transparent (matière invisible, alors), l’horizon m’apparaît, ou plus exactement il n’y a pas de limite à mon regard de quelque endroit où je me retourne. Ma tête gyroscopique ne détecte rien d’autre que le tout, la mer et le ciel sont indistincts, on n’aperçoit pas le lieu où ces éléments du monde pourraient se rejoindre. La couture est invisible. La palette des couleurs les fond, les marie, les accouple en une pâte légère, indissoluble, irréfragable, avec (j’imagine) une légère odeur de térébenthine.

      En fait, je suis complètement seul au milieu de presque rien ou de tout un ensemble insécable: mais est-ce inquiétant ? Je me regarde comme un atome infiniment minuscule, qu’aucun microscope ne pourrait révéler, flottant déraisonnablement sur un océan qui touche et joue avec le ciel dans la plus vaste et belle confusion. Mon voyage n’est pas encore terminé, il n’a pas d’heure d’arrivée prévue.

     Comme j’ai fait à nouveau provision d’oxygène (pas de pollution apparente ici), je replonge dans l’univers marin – penser à rajouter des marimbas dans l’orchestre – et je me laisse emporter, comme dans un rêve éveillé, par les courants et les flux salés aux destinations inconnues.

     Texte : Dominique Hasselmann

     Pastel : Françoise Gérard – Rose crépuscule

 

Conscientisation

Il lui semblait bizarrement que tout restait possible et pourtant, d’une certaine façon, que l’avenir était déjà verrouillé. Pourquoi cette sensation d’une barrière invisible et sournoise construite à son insu par elle ne savait quelles puissances obscures?… N’était-elle pas responsable de cette espèce de dérive qui, insensiblement, avait éloigné d’elle Stéphane?… Il était limpide, elle se jugeait compliquée. Il s’exprimait toujours avec une lucidité confondante et une logique irréfutable, la poussait au bout de ses retranchements, parvenait à lui démontrer la justesse de sa position, réussissait à obtenir au moins son adhésion rationnelle, mais n’arrachait pas les dernières réticences, les hésitations, les résistances, qui restaient accrochées au fond d’elle-même comme des ronces. L’école capitaliste en France… il ne fallait pas devenir prof… Les paroles obsédantes de Stéphane résonnaient sourdement comme le bruit mat d’un échec. Sous les pavés, ce n’était pas vraiment la plage que recherchait Stéphane. Elle ne le suivait que jusqu’à un certain point. Le point de non-retour se situait quelque part entre la fin et les moyens. Prendre au sérieux la Révolution, la vraie, c’était l’assumer jusqu’à son accomplissement total, en acceptant par avance et les larmes et le sang. Or, elle se voulait résolument pacifiste, ce qui avait le don d’agacer Stéphane. Catherine n’avait pas ces scrupules. Elle était très jeune. Parmi les activités militantes de Stéphane, il y avait la distribution de tracts et la vente de journaux à la sortie des lycées. Catherine avait pris le tract, acheté un journal réalisé par le groupuscule révolutionnaire auquel appartenait Stéphane, et puis elle avait écouté sa belle voix chaude discourir sur le marxisme-léninisme. Alors il l’avait emmenée dans un café proche de son lycée pour continuer l’entretien. C’était banal. Le travail normal du militant de base.

L’avenir improbable

9 MARS À GRAVELINES : PROJECTION DU DOCUMENTAIRE « INVISIBLES »

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« Invisibles », documentaire de l’association Mine de rien, réalisé par Pascal Crépin, sera présenté :

Lundi 9 mars à 19h

Au cinéma Sportica, boulevard de l’Europe, à Gravelines

https://goo.gl/maps/ZxhLZ

Entrée libre, réservation à asso.mine.de.rien@gmail.com

La soirée est organisée par la mairie de Gravelines, le Secours Populaire et l’association MINE DE RIEN, le film sera suivi d’un débat. Un hommage sera rendu à Jean-Pierre Leclercq, ancien syndicaliste à la centrale EDF de Gravelines et cofondateur de SALAM.

http://asso-mdr.wix.com/minederien

« Douze ans après la fermeture du hangar de Sangatte par le ministre de l’intérieur N. Sarkozy en 2002, rien n’a changé dans le calaisis. Venant des pays en guerre et des dictatures, les migrants en quête d’une vie meilleure et d’un pseudo « Eldorado » à l’anglaise, sont de plus en plus nombreux à vouloir passer en Angleterre. Calais, le premier port français de passagers, est le lieu principal choisi par les clandestins pour la traversée, car naturellement…

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Objecteurs de conscience

En perpétuel étonnement et questionnement, bouillonnement inquiet et lucidité déferlante, Véronique commençait ses phrases par « je ne comprends pas », les ponctuait de « pourquoi? », sollicitait ses interlocuteurs par des « n’est-ce-pas? », et, lorsqu’on prononçait devant elle une formule banale telle que « ça va? », y faisait voir une somme de réalités informulées. Elle dénonçait la fausse monnaie qui circule entre les hommes, mots vides de sens, truqués, tronqués, au service de l’égoïsme et de l’hypocrisie qui régnaient, selon elle, en maîtres à tous les stades de la vie sociale. L’entresol où elle vivait avec Ali était illuminé par les peintures de celui-ci. Le jour où elle avait déchiré la convocation qu’elle avait reçue de l’Université pour passer sa licence de philo, ils avaient réuni leurs amis autour d’un thé à la menthe pour annoncer qu’ils allaient « faire la route ». Ils partaient pour ne plus être contraints de vivre eux-mêmes comme des faux-monnayeurs. Ils rejetaient tous les systèmes, se refusaient définitivement à toute compromission. Ils avaient fait le choix de la liberté absolue, celle qui avait sans doute inspiré les nomades ou les prophètes de tous les temps. Les mots libérateurs dansaient et chantaient en dessinant l’horizon. Comment le bonheur serait-il possible entre quatre murs de béton ? Bonheur-mirage, opiacé comme la religion, qui avait besoin de se voiler la face, à l’Est comme à l’Ouest, pour prétendre à l’existence… Sur les chemins d’Ali et de Véronique, le soleil levant ou couchant n’apportait pas le bonheur, il donnait la paix…

L’avenir improbable