Je ne suis pas très sûre du chemin

Texte d’Isabelle Pariente-Butterlin

Ta main dans la mienne.

Tu penses que je sais où on va. Je sais à peu près. Je ne sais pas si bien que tu le crois, et je préfère que tu ne le saches pas. Je ne suis pas très sûre du chemin. À droite, ou à gauche. Je sais un peu mais pas plus que ça. Parfois j’ai des intuitions mais la plupart du temps, tu sais, je vais à l’aveuglette. Il y a longtemps que je ne suis pas venue. Ça a changé depuis la dernière fois. J’appelais ça le chemin des pommes.

Ma main dans la tienne.

Je tenais la main de mon père qui me paraissait immense. Le chemin des pommes était le terme ultime des terres que je connaissais. Une frontière que je ne franchissais pas. Je me souviens de quelques bribes. Les formes complexes des arbres certainement ont impressionné photograhiquement ma mémoire mais je ne sais plus dessiner selon quelle arborescence tracée à l’encre de Chine. Après lui s’étendaient des terrae incognitae dont je rêvais parfois et qui me paraissaient si aventureuses. Les pommes avaient un goût très sûr.

Ma main dans la sienne.

Je pensais que rien ne m’arriverait et que nous viendrions toujours nous promener sur le chemin des pommes. Lui et moi. Moi et toi. Je pensais qu’il en serait toujours ainsi. Je ne voyais pas les brumes du passé monter. Si tu savais comme mon chemin est imparfait et sinueux et comme j’en suis peu sûre. Je ne sais même pas s’il mène quelque part. À droite ou à gauche. Là plutôt qu’ailleurs. Il n’y a que toi au monde pour traverser le monde de ton pas très assuré en tenant ma main depuis que j’ai lâché la sienne.

L’ai-je jamais lâchée ?

Ta main dans la mienne me ramène des brumes du passé. Ta main est très assurée. Et tes gestes très précis depuis que, de toute ta maladresse tendre, tu as saisi ma main que tu n’as pas encore lâchée. Où irai-je quand ce sera le cas ? Où irai-je, moi qui ai lâché sa main, quand tu auras lâché la mienne ?

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mars 2012.

Une vie

     C’est un pôle, un aimant, une orientation, un Occident, un couchant, un penchant, une pente, une glissade, une reculade, un au revoir, un souvenir, une tristesse, un regret, un à venir, une promesse, un horizon, un Orient, un soleil, un océan, un continent, une île, une colline, un nuage, un mirage, un mirador, un mur infranchissable, une citadelle, une cité interdite, un paysage de brume, une traversée fantasmagorique, une hallucination, un voyage initiatique, un voyage inutile, sans but, sans téléobjectif, sans visée panoramique, une image floue, le désir fou d’un livre non écrit, quelques mots sur une page blanche ou quelques pas dans la neige, le tapotement de la pluie contre une vitre, l’abri que personne ne peut trouver, un refuge contre vents et marées, une solitude peuplée, un subterfuge, la rêverie d’un promeneur solitaire, le monde de l’imaginaire, les grains de sable qui coulent entre les doigts, le brin d’herbe contre les lèvres pour siffler, le roseau de la première flûte, l’aube du monde, l’émerveillement de la première fois, le sentiment de posséder l’Univers entre les doigts refermés sur un galet dans le creux de la main, l’ombre d’un arbre, le parfum d’une fleur, la caresse du soleil, le chant d’un oiseau, le murmure de l’eau, le souffle d’un vent léger, la rosée du matin, le ciel au-dessus des toits, la mer au-delà des dunes, l’oasis après le désert, la joie après la peine, l’aboutissement d’une quête, un retour à l’enfance, un dessin sur une page, une île au trésor, une cabane en planches, trois cailloux ramassés sur un chemin, un coquillage, l’appel de la mer, le chant d’un départ, l’ailleurs et le nulle part, la coïncidence de l’instant, l’ici et le maintenant, le réel déréalisé, la réalité transfigurée, l’au-delà du monde, le saut dans l’impossible, la mise en jeu de tous les motifs qui mettent en mouvement le désir, l’invention des mots manquants, le carnet de voyage, les notes semées sur la page comme les cailloux du Petit Poucet, le trois fois rien plus important que la description géographique, le point de départ, le point d’arrivée, le canevas des va-et-vient, le réseau des interactions, le dédale de tous les chemins qui s’ouvrent, le doute, l’hésitation, la peur de se perdre, le froid, la faim, les cauchemars de la nuit, l’extrême solitude, le face à face avec soi-même, la déception, la désillusion, la traversée d’un désert, la fuite en avant, le point de non retour, le Graal ou la malédiction, la vie ou la mort, le cœur oppressé, les pensées délirantes, le but ultime qui se dérobe, le désespoir, les hordes de fantômes et les maisons hantées, la nostalgie, le retour impossible, les mots blancs d’un livre qui ne s’écrit pas, le viatique des pages vides serrées contre la poitrine, le chagrin de se retrouver sans forces, le corps échoué sur un banc de sable ou la pente d’un talus, aussi ballotté qu’une algue par les vagues ou un brin d’herbe par le vent… le renoncement, l’acceptation, l’inscription du voyage sur les rides du visage, l’image qui surnage à la surface de la mémoire, un ponton flottant, une barque rouillée, la corde qui la retient, l’absence de rames, les chiens qui aboient au loin, les roseaux entre lesquels le regard scrute la rive, le clapotis, l’attente, les ronds qui se forment à la surface de l’eau…

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)

La planète n’est pas en danger

     L’année 2020, avec une température de 14,07°C, avait été, en France, l’année la plus chaude depuis 1900, devant 2018 (13,98°C) et 2014 (13,75°C). Le réchauffement climatique s’accompagnait sur toute la planète de dérèglements de toutes sortes, pluies diluviennes, canicules, sécheresses, inondations, cyclones, entraînant de multiples catastrophes dont l’effondrement des glaciers dans les chaînes de montagnes. Au début du mois d’Août 2020, la population de la vallée du Val Ferret, dans le massif du Mont-Blanc, avait dû être évacuée parce que le glacier de Planpincieux menaçait de s’effondrer sur la commune de Courmayeur. Grondements, vibrations, tremblement de la terre… l’humain a peur mais le bloc de pierre ne craint rien… il se disloque, il se détache de la masse, il se laisse emporter et rouler sur les flancs de la montagne, il explose en vol en laissant s’échapper des fumées poussiéreuses, se pulvérise contre d’autres rochers détachés depuis longtemps de la montagne, s’immobilise dans un lit d’éboulis que les forces du vent, de l’eau et de la terre pétrissent et malaxent sans fin… la planète n’est pas en danger, elle se forme ou se renouvelle depuis 4,54 milliards d’années!… feu d’artifice des blocs noirs emportés dans le lit des avalanches blanches, la glace fondante se déverse en cascade le long des couloirs verticaux creusés dans la masse de granit, le glacier meurt, les humains pleurent, mais peu importe le paysage, les molécules de l’eau et de la pierre se séparent et se recombinent à l’infini, elles sont, à l’échelle des temps géologiques, de toute éternité…

   (Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon. Merci à lui!)