à 4 mains

éphéméride.16

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

4 mars

     Je me sens provisoirement sur un nuage, ou sur une île, dans un repli bienfaisant du monde, libérée de toute charge ou contrainte trop lourde, de tout souci faisant ployer les épaules et guetter l’arrivée de la nuit pour enfin se reposer dans l’oubli…

   Quelques nouvelles me parviennent toutefois, malgré la distance que j’ai pour un temps volontairement placée entre le cours normal de la vie et mon désir de vacances. Mon oreille sélective n’a pas retenu les plus dramatiques, qui nous laissent de toute façon impuissants et muets devant l’horreur absolue. Sans doute parce que tous mes besoins matériels sont satisfaits et me permettent une relative insouciance, je me laisse atteindre par quelques mots qui ont le son cristallin de la source: il serait question de rétablir les coupures d’eau. L’eau, nécessaire à la vie, qui manque si cruellement dans certaines régions du monde? Heureusement, j’entends aussitôt un homme de bonne volonté tenter de mobiliser l’opinion publique pour que l’Europe des Lumières se lance dans un plan Marshall d’illumination du continent africain par la fée électricité, qui n’a pas encore utilisé là-bas sa baguette magique. Le retour sur investissement serait, selon lui, énorme, et relancerait l’économie européenne aujourd’hui quasiment en panne. Je comprends que cet homme mise d’abord et surtout sur l’humain, et que, loin d’être incompatible avec les impératifs économiques, le bien-être des gens est le moteur du développement d’une société. J’apprends aussi que le nouveau gouvernement grec, conformément à son programme électoral, rétablit l’eau et l’électricité  dans  les foyers qui en avaient été privés faute de pouvoir payer les factures, à la suite de la réduction drastique de leurs revenus décidée par la troïka européenne peu inspirée ou mal éclairée, semble-t-il, par les Lumières… Fiat lux!

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5 mars

     À la vitesse insensible pour les sens du voyageur qui est celle qu’il est capable d’atteindre, le train glisse sur le paysage comme les ombres des nuages. Le mistral a cessé de provoquer un balancement latéral dès lors qu’il s’est mis à rouler, ou du moins lui aussi est devenu insensible. C’est une heure pour voyager telle que la plupart des voyageurs dorment dans un rayon de soleil, et laissent ainsi passer le temps du voyage sans qu’il accroche sur eux et ne les retienne. La lumière vive et pourtant encore un peu oblique dessine les textures et les couleurs du paysage et fait ressortir l’herbe neuve qui nous fait relever la tête hors de l’hiver. On traverse encore des lambeaux d’hiver, mais ils reculent et se font de plus en plus petits, se cantonnent au fond de vallées qu’on devine humides, et parfois un nuage passe dont l’ombre se dessine sur le paysage sur le train et nos consciences et nos regards glissent comme les ombres.

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éphéméride

éphéméride.15

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

2 mars

     La douceur de la laine entre les doigts nous fait toucher toute la douceur possible du monde; le reflet de l’hiver sur les vitres de la fenêtre est beau, malgré les salissures, parce qu’il annonce le printemps et figure l’espoir qui ne nous quitte sans doute (presque) jamais; les géraniums qui vont bientôt orner les fenêtres signalent le désir de joie des personnes qui vivent dans le logis; les mésanges qui zinzinulent en s’agrippant aux branches nous incitent à jouer les acrobates en nous retenant à toutes ces petites choses qui ne sont rien pour les yeux trop sérieux, mais nous sont aussi nécessaires que l’air pour respirer… L’intérêt que nous y portons maintient en vie et retient de sombrer tout entiers dans le désespoir qui serait le nôtre si chaque instant de notre existence était obscurci par la conscience radicale de notre situation d’être prédestiné au néant. L’intérêt que nous y portons permet le rêve qui nous sauve du caractère contraint du monde qui nous emprisonne et nous étouffe. La grâce de ces petites choses, qui s’offrent à nous comme une subtile alliance entre la face cachée du monde et nos secrètes aspirations, agit comme une caresse venue d’un autre monde qui ne nous serait jamais cruel.

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3 mars

     J’essaie de tenir le fil. Saccades de temps. Saccades d’espaces. On croit pouvoir s’en tenir à quelque chose de stable. Une séquence de travail. Ou une conversation. Peut-être simplement préparer un plat. Ou choisir un livre. Faire une commande sur internet. On croit ouvrir des espaces. Comme des plages qu’on pourrait parcourir entièrement et dont on pourrait prendre la mesure. Et en place de ces sables blancs et lissés par le vent on achoppe. Constamment. Sur des écueils. Le temps est haché, entrecoupé, impossible, tout geste commencé s’arrête. Pour reprendre. Un peu plus loin. Un courrier arrive. On abandonne toute idée autre. On répond. On reprend. Ce qu’on a abandonné. Ce n’est pas tout à fait une journée. C’est le scintillement d’un phare dans le néant qu’on n’arrive pas tout à fait à déchiffrer. Alors on accepte de s’en tenir à des bribes de sens.

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éphéméride

éphéméride.14

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

28 février

     Impressions étranges… Je ne peux plus me dérober. Que faire de ces quelques cartons qui me viennent d’un déménagement ancien et que je n’ai jamais pris le temps d’ouvrir? Je sais qu’ils contiennent des objets qui appartenaient à la plus reculée de mes vies antérieures. Sentiments mêlés, refus de me laisser engloutir par le passé, crainte de mes émotions, plaisir néanmoins de (re)découvrir ce qui me relie à ce lointain passé et donc à moi-même?… Ce voyage que j’avais fait en 1973, ces cartes postales que j’avais envoyées à ma famille et que je ne savais plus avoir conservées… Mon écriture a changé, mais je reconnais ma préoccupation d’essayer, même à distance, de rassurer et de convaincre les miens que tout irait bien ( !)… Je savais ma mère condamnée à brève échéance, elle était morte six mois plus tard… Ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la souffrance endurée par les corps; ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la solitude du mourant; ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la morsure du manque provoquée par l’absence des êtres chers auprès des survivants… La mort est scandaleuse en ce qu’elle a d’inhumain, et la seule riposte possible est de la combattre en essayant de réduire ses effets par les armes de la paix et de l’amour.

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1er mars

     On passe, il faudrait passer, on trouvera : comment passer. On ne sait pas toujours. Un pied puis l’autre. Le cœur continue de battre. On essaie. Un pied puis l’autre. Corps raide. Exercice d’équilibrisme en à-pic au-dessus du désespoir. Alors on se rattache aux petites choses du monde, on prépare un sac, on choisit des échantillons de crème pour quelques jours d’absence, on lave doucement une écharpe qu’on rince à l’eau froide, pour resserrer les fibres de la laine, pour quelques jours d’absence, on glisse dans un sac de voyage une tablette de chocolat aux noisettes, on se rattache à de toutes petites choses, qui tiennent en équilibre au-dessus du désespoir. On ouvre la fenêtre pour faire rentrer l’air froid et vif, on passe dans une autre pièce, on ferme une porte, le soleil à travers une vitre fait apparaître les traces de l’hiver, on se dit qu’il faudra laver les carreaux, on se tient aux gestes de la vie, on ne peut pas faire plus, on ne peut pas faire tellement plus, c’est tellement dérisoire, et pourtant la vie tient là.

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éphéméride

éphéméride.13

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

26 février

     Mes yeux se ferment, je ne suis rien, je ne peux rien… Un rayon de soleil se glisse sous mes paupières closes, puisse-t-il m’illuminer à l’intérieur de moi… La fatigue m’anéantit, le soir est pourtant encore loin. Je me sens particulièrement vulnérable, vivre est souvent difficile. Les obstacles naturels ne font pas de cadeau, l’organisation sociale n’est pas tendre avec les faibles. Vieillir est une faiblesse, je n’en ai pas exagérément peur. L’inertie est ma force secrète, je ne sais pas me battre. Si je suis obligée de lutter pour survivre, je me laisserai mourir… Car I would prefer not to … Je voudrais être un papillon, n’avoir aucune épaisseur, n’offrir aucune résistance, confier au vent mes ailes, en recevoir la grâce… Inquiétude pourtant de l’instant où tout basculera… saurai-je dire oui… est-ce que toute une vie de patience et d’effort dans l’acceptation de l’inévitable sera annihilée par un seul instant d’effroi?…

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27 février

     Attendre. Dans un rayon de soleil. Attendre. Il fait beau. Le soleil dans mon dos me caresse la nuque. Attendre. La lumière serait éblouissante si je ne lui tournais pas le dos. Il n’est pas possible de faire grand’chose en attendant. Sinon lever les yeux, à intervalles de plus en plus resserrés, vers l’horloge de la cuisinière, inutilement à l’heure et qui ne donne que des informations inutiles puisqu’aucun horaire n’est fixé. Attendre. Étirer les minutes et le temps, et ses jambes, ses membres. Attendre. Égrener des pensées comme des secondes. Les laisser filer comme on laisse filer les minutes, les secondes. Ne rien retenir, ne se retenir à rien. Diluer le temps dans une attente au soleil, diluer le temps dans le soleil, dans un rayon de soleil qui réchauffe et caresse tout à la fois. Fermer les yeux dans un rayon de bonheur.

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éphéméride

éphéméride.12

24 février

     Nettoyer, ranger, faire le ménage… la cuisine, la vaisselle, la lessive, le repassage… L’invention des robots ménagers a certes libéré du temps et limité la peine, mais le rocher de Sisyphe est toujours là, énorme, il obstrue presque tout l’espace libre. Il faut le déplacer, le pousser et toujours recommencer. Les tâches domestiques, ou plus généralement matérielles, sont inépuisables. Le temps qu’elles exigent est incommensurable. Réussir à leur dérober de précieuses minutes est un enjeu considérable, qui mobilise beaucoup d’énergie. La matérialité du monde se rappelle toujours à nous. Elle est exigeante et ne tolère pas la moindre erreur. Descendre l’escalier un peu trop vite, oublier de fermer le gaz, peut se révéler catastrophique. Se retrouver indemne à la fin de la journée, après avoir échappé à toutes sortes de dangers potentiels, tient presque du miracle. Je pense donc je suis, mais je sais que mon corps a toujours le dernier mot. Raison de plus pour essayer de l’oublier un peu de temps en temps en regardant les nuages par la fenêtre. La maison est entourée d’arbres, des oiseaux s’y posent et reposent mes yeux, le temps d’un regard…

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25 février

     Journée mêlée, comme est la vie, emmêlée, démêlée, journée traversée d’éclairs de lumière et d’obscurité, de soleil et du balancement des premiers bourgeons sur le ciel chargé de nuage, et de la morsure du froid et de la nuit. Je sais reconnaître, dans ses intonations, l’indice du tragique, même quand sa voix tente de me le cacher. Je sus immédiatement à son message anodin que je devais rappeler sans attendre, et qu’une partie du monde allait s’effondrer, je ne savais pas laquelle, mais je savais déjà, aux efforts de sa voix pour être normale, qu’une partie de mon monde s’était effondrée, et que, si je n’en ressentais pas encore le désespoir, c’était pure ignorance de ma part, et néanmoins dans l’intervalle de temps entre le moment où j’ai entendu son message et le moment où elle m’informa, je ne parvenais pas à ressentir la douleur qui allait s’abattre sur moi, et qui en effet s’abattit au point que l’univers me sembla tourner alors que j’étais devenue un point fixe, vrillé de douleur à son emplacement précis.

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éphéméride

éphéméride.11

22 février

     Tu m’as posé une question, j’étais à mille lieues de mes souvenirs et brutalement, ta question, je n’y étais pas préparée, faut-il que la douleur soit toujours présente, je n’avais pas anticipé ta question et je n’ai donc pas mis en œuvre les réflexes pavloviens qui d’habitude me protègent, je ne pensais pas que j’étais si vulnérable encore et que le système d’autodéfense que j’ai pu mettre en place avec le temps pouvait me trahir ainsi à ce point… Pourtant, puisque tout change sans cesse, les émotions et les affects ne devraient-ils pas eux aussi se trahir et s’effacer? Qui suis-je vraiment, puisque la construction de moi-même s’effondre sous le souffle de souvenirs lointains que j’imaginais neutralisés? Vieillir consiste-t-il à élever encore et encore des digues vouées à s’écrouler pour empêcher les douleurs passées d’envahir le présent? Ou dois-je penser que le noyau dur de ma personne est constitué d’éléments qui m’échappent et que je ne pourrai jamais contrôler?…

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23 février

     Je ne sais pas du tout ce qu’il faut faire pour entrer frontalement dans la matière du monde. Alors quand il y a une journée comme celle-ci où je n’ai absolument rien d’autre à faire que de travailler des concepts, et où tout cela tient en apesanteur dans un espace dont toutes les contraintes sont exclues, elle devient finalement une parenthèse chaude et tranquille, au cœur du froid de l’hiver. J’ai seulement, de temps en temps, levé les yeux de mon écran et de mes livres pour tenter de saisir dans les arbres la silhouette d’un écureuil qui se balançait sur les branches souples des arbres, mais à aucun moment je ne suis parvenue à en voir un. C’était une journée hors du monde et du temps, et je peux attendre de demain qu’elle en aille de même, je sais parfaitement que cela ne durera pas, alors que c’est à peu près mon lieu naturel, mais au moins il y a dans ces jours comme la prise d’un élan pour revenir traverser le réel d’un pas un peu plus assuré. Seulement j’aurais bien aimé, à l’improviste, repérer un écureuil en équilibre, prenant son envol d’une branche à l’autre, et laissant tomber à terre les coques des amandes qu’il dévore. Derrière cette absence, les nuages passaient, défilaient très rapidement, le vent qui les chassait fit revenir le soleil et c’est dans le soleil que je vis, sur le ciel désormais bleu, les premiers bourgeons sur un arbre abrité du froid et du vent entre deux maisons.

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éphéméride

éphéméride.10

20 février

     Je l’estime, c’est une personne de grande qualité. Que se passe-t-il? Je suis saisie d’étonnement. J’interprète son commentaire comme une fin de non-recevoir. Se peut-il? Je m’étrangle d’indignation. Non, c’est impossible. Le refus de la discussion ne coïncide pas avec l’image que j’ai de cette personne, avec l’idée que je me fais de son ouverture d’esprit, de son intelligence, de sa sensibilité… Je tente une nouvelle approche. Je réitère mon point de vue sur la question que je lui avais soumise et qui me semble très importante. J’obtiens la même réaction de fermeture. Je ne m’attendais pas à heurter mon interlocuteur à ce point. Ai-je vraiment bien interprété ce qu’il m’a rétorqué? Suis-je capable d’accepter un profond désaccord?…

     Je pense que je suis assez bien informée, je multiplie mes sources, et je m’efforce à la prudence. Les situations sont toujours d’une extrême complexité et les certitudes sont le plus souvent dangereuses, je le sais. Mon interlocuteur ne me connaît-il pas suffisamment  pour ne pas penser que je ne puisse pas faire la part des choses et ne sois pas capable d’une discussion honnête?… Le sujet est brûlant. Suis-je à ce point hétérodoxe?… Comment expliquer le refus de discuter autrement que par la volonté de préserver le regard que l’on a sur le monde, ou par la croyance enfantine que tout irait bien, in fine, dans le meilleur des mondes possible? Sans doute est-il rassurant de penser que les Cassandre n’ont pas toujours raison?… Mais je ne veux pas me voir attribuer le rôle de Cassandre. Je veux seulement avoir le droit de réfléchir et d’exprimer éventuellement ce que je pense au cours d’une discussion loyale et sincère. Est-ce possible?…

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21 février

     Journée vide. Presque rien. Temps gris et froid. Rester à l’intérieur, pas loin du canapé, ou sur le canapé, parfois par terre, adossée, envoyer des mails, faire tourner une lessive, revenir sur le canapé, défaire une valise, en refaire une autre, passer un appel téléphonique, tout en étendant le linge, et puis revenir au clavier de l’ordinateur, terminer, recommencer, laisser en plan quelque chose, d’autre. Sortir un instant dans le froid, rendre un livre, en prendre un autre, presque rien, tout cela est sans importance, une journée vide, comme un sas entre deux lieux, passer par là, marcher, j’ai voulu sortir marcher, prendre des photographies, cette idée en tête que ce quartier n’est pas si laid, qu’il faudrait savoir le regarder, journée vide, comme mon regard, mes pensées, et ces rues, désertées, étrangement vides, il faut croire que tout le monde est parti en vacances, mais tout cela est sans importance. J’ai seulement constaté que le laurier-rose que j’abrite du froid dans l’appartement a fait de nombreuses nouvelles pousses pendant mon absence et que lui, du moins, semble croire à un printemps même si c’est un printemps artificiel.

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éphéméride

éphéméride.9

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

17 février

     Il fait froid mais beau. Entre midi et deux, je décide de prendre l’air. Parcourir les rues de la ville consiste à l’habiter. J’aime prendre rendez-vous avec elle pour en redécouvrir les particularités. La boulangerie du coin me procure de quoi me restaurer tout en marchant. J’avance lentement, le nez levé vers les toits. Le ciel est bleu, avec quelques nuages blancs espiègles. Se promener ainsi est une fête. Je me dirige vers les canaux du vieux quartier et le parc immense qui le jouxte. De là, je le sais, la perspective offerte sur la cathédrale est exceptionnelle. Je regarde tendrement en passant les petites maisons de torchis sur les appuis de fenêtre desquelles, en été, rougeoient des géraniums. La pelouse du parc est encore recouverte de givre. L’espace est désert. Je me dirige vers un banc que j’ai expérimenté pour avoir la plus belle vue, à mes yeux, sur la cathédrale. Je m’assois et m’abîme dans la contemplation, bien emmitouflée… La beauté des lignes de l’ouvrage gothique rassure sur les capacités des êtres humains à aimer et à vouloir le beau, peut-être le bien… Comment ne pas penser ici à Victor Hugo, ou à Marcel Proust?… Quelques mésanges zinzinulent sur l’arbre voisin et m’empêchent de sombrer dans des pensées trop sérieuses. Je m’accroche à la légèreté de l’instant comme elles s’agrippent aux branches, en acrobates…

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19 février

     Ce fut un jour de printemps sans espoir, de pur bleu, de pur soleil suspendu entre tous les écueils de l’hiver. Ce fut un jour de pur soleil et d’écume étourdissante. Nous étions sans espoir. Les tickets s’accompagnent dès l’aller du retour. Quitter la ville était donc sans espoir même si la mer et son bleu immémorial nous éblouirent. Ce fut un départ sans espoir. La ville nous attendait. Ce fut la mer et le soleil et l’écume. Plein soleil. Plein vent. Puis évidemment il fallut rentrer. Dès le matin il fallait rentrer. Ce fut une journée éblouissante d’écume. Pure suspension dans la ville. Puis on retrouva les quais de la gare et l’attente de la navette et dans les embouteillages sur l’autoroute le chauffeur cherchait une solution. Et nous ne comprenions plus du tout ce que nous faisions dans ce monde.

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éphéméride

éphéméride.8

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

15 février

   J’ai besoin de marcher. De marcher vraiment. Pendant plusieurs heures d’affilée. De sentir le rythme de la marche. De me sentir fatiguée. D’attendre et d’atteindre mon deuxième souffle. J’ai besoin de respirer. D’inspirer et d’expirer. Vraiment. De sentir le souffle de la vie. De la continuité de la vie. Ma vie? Le mystère de la, de ma vie. Vivre consiste à marcher. Il me souvient… Cet étonnement sans limite quand je me suis rendu compte, encore enfant, que ma vie consisterait à faire un nombre incalculable de pas, interrompus seulement par le sommeil de la nuit. Combien de millions de pas ai-je à ce jour accomplis? Vertige des chiffres qui n’expliquent rien. L’infiniment grand à la portée d’une enfant. Il me souvient… J’aimais marcher dans les rues d’une ville que je croyais mienne. Elle ne l’est plus depuis si longtemps. Combien de pas me reste-t-il à parcourir?… Je marche et les questions se font légères, doux les souvenirs, plus rien n’a d’importance, seulement le souffle, mon souffle, le souffle de la vie, ma vie pour encore un certain temps, un temps certain, un temps incertain… Chacun de mes pas scande le temps qui passe, à chacun de mes pas, comme c’est étrange, en ce moment, sur ce chemin balayé par des rafales de pluie, je ressens une joie inattendue venue de nulle part…

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16 février

     Inhabituel, ce jour, le voyage, la lumière, les papiers oubliés, les gestes recommencés, descendre vers le Cours Mirabeau, remonter dans la ville cardinale, recommencer, les mêmes pas, chercher les papiers échappés des mains, revenir, redescendre, en peu de temps, plusieurs fois, le même trajet, peut-être pas tout à fait les mêmes rues, mais des parallèles, on ne sait pas les noms, ce n’est pas tout à fait nécessaire pour aller dans un sens, un autre, il suffit d’avoir en tête des directions même assez vagues. Jour inhabituel qui tranche sur le quotidien. On invente des gestes. On les découvre. On se retrouve inventant des gestes. On ne savait plus. Détours d’une ville. Détour d’une vie. C’est tout un parfois. Inexplicablement, l’inattendu.

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éphéméride

éphéméride.7

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

13 février

     Tristesse… Je suis triste car un enfant que je connais vient de subir la cruauté de l’injustice sociale, la cruauté tout court… Je suis triste parce que ce SDF dont personne ne dit plus le nom vient de mourir dans la rue… Je suis triste parce que cet homme sans vergogne dont le procès passe en boucle à la télé ne regrette pas les mauvais traitements qu’il a infligés aux femmes qui l’accusent… Je suis triste parce que cet élu local très connu qui a décidé d’armer les policiers municipaux de sa ville considère par voie d’affiche que le revolver est un ami… Je suis triste de voir la haine se distiller partout, je suis si triste, il y a tant de raisons d’être triste !…

     Tristesse et colère… Le monde est hostile, mais si nous unissions nos forces au lieu de nous combattre? Sommes-nous à ce point égoïstes ou mauvais que les faibles et les doux deviennent nos proies? Qu’apprenons-nous à nos enfants? Quelle expérience leur transmettons-nous du monde social? La vie pourrait être belle si l’ensemble du collectif le désirait, malgré la dureté du monde physique et de la condition humaine, si la bienveillance et l’indulgence régulaient nos relations avec les autres et les rendaient simples, faciles, réconfortantes. Aimés-aimant, nous serions toujours heureux et joyeux… Je suis si triste…

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14 février

     Il fait froid. Ce pouvait être une mauvaise journée. Ce devait être une mauvaise journée. Elle n’est pas faite pour répondre aux attentes. On s’en méfie. Il y aura bien des choses à faire mais on s’en méfie. Il fait froid et gris. Je sors tout en regardant sur l’application de la RATP le temps que cette course va me prendre. Étrangement l’application conseille un court trajet en métro et une longue marche à pieds. Je pressens que c’est absurde mais à tout prendre, je préfère marcher. Je remonte la rue en direction de la station de métro et une pluie glacée commence à tomber, tandis que le soleil perce. C’est toujours cette capacité du monde à se renouveler alors qu’on n’en attendait plus rien. Il reste seulement à faire de même. Le corps vertical et immobile descend sur un Escalator vers les profondeurs du métro.

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éphéméride