bruit

Non, ne rallumez pas.

     Jolie jeune femme brune, un peu intello mais pas trop, Elsa gravitait dans le cercle des VIP, elle aimait ça. Études de lettres, journalisme, des entrées facilitées par un patronyme connu, la vie lui souriait, elle souriait à la vie. Parisienne, elle aimait rejoindre ses amis dans les bars branchés, faire la fête et, de sa vie, un objet qu’elle ambitionnait de réussir. A dix-sept heures, elle devait rencontrer Jean-François Dutour, un ami de son père. Il lui donnerait quelques informations précieuses au sujet d’une arrestation qui commençait à faire grand bruit. Sans doute une affaire d’espionnage. Elle abuserait de l’affection qu’il lui porte pour lui demander l’impossible, comme d’habitude. Elle espérait bien qu’il accepte de la laisser entrevoir le mystérieux prisonnier derrière le miroir sans tain de la pièce où il était interrogé.

      Une vapeur dorée comme un voile de soie posé sur les collines, sur les feuillages des arbres, sur les chaumes, sur la terre brune et rose des champs déjà labourés, sur le clocher pointu d’un petit village de l’Europe de l’Ouest, niché dans l’échancrure d’une vallée… Nous sommes encore ensemble, Walter et moi… Chaque goutte de lumière réfracte l’univers entier, nous sommes tout juste au début de nos grandes découvertes… Non, ne rallumez pas. Je préfère la pénombre à vos fausses clartés ! Si ça ne tenait qu’à moi… Si vous étiez d’accord… Je resterais au chaud dans ma rêverie pendant que vous rédigeriez vos rapports, puisque vous savez presque tout et moi, presque rien…

Drôle d’Histoire

Les Cosaques des frontières (reprise)

Contemplation

La journée s’étirait devant elle comme les files de wagons derrière leurs motrices. En passant devant le kiosque de la gare, elle avait acheté un journal, il y avait un gros titre sur Wall Street. Un convoi s’éloignait, elle avait regardé disparaître les deux points rouges qui restaient de lui dans la brume qui avale toute forme et toute couleur. Elle allait et venait comme un métronome en passant à chaque fois devant une salle d’attente sale et triste où l’un des trois bancs adossés aux murs était occupé par un clochard allongé de tout son long sur le bois comme sur de la moleskine. Et sans doute parce qu’elle attendait, elle était entrée dans la salle dévolue à cette fonction. Elle avait essayé le banc du fond, mais ne voyait plus l’extrémité gauche de la gare. Sur le banc de droite, dont la position était plus centrale, la totalité des quais entrait dans son champ de vision. Elle s’y était allongée comme le clochard qui lui faisait face, mais la tête relevée, appuyée sur un accoudoir, de façon à ne rien perdre de la calme activité de la gare, ni des menus événements qui se produisaient en rythme accéléré à l’arrivée ou au départ d’un train. Elle pouvait se laisser absorber indéfiniment par cette somme de détails insignifiants qui n’intéressent que les peintres ou les inactifs, un ticket découpant un rectangle clair sur le sol noirci, la voûte immense de la verrière au-dessus des quais, le bruit de ferraille d’un chariot qui passe, le pas nonchalant d’un voyageur en avance, celui, hésitant, d’un autre voyageur qui cherche… Vers le milieu de la salle, entre le banc du clochard et le sien, un objet brillant, rond et plat, avait attiré son attention. Pile ? Face ? Ne fallait-il pas qu’elle se rende à Z. ? La pièce de monnaie qu’elle avait ramassée puis lancée en l’air était retombée entre deux plis d’un journal qui traînait sur le sol, ne montrant clairement ni son côté pile, ni son côté face, les dieux n’avaient pas voulu se prononcer. Un haut-parleur avait crachoté, toussoté, puis une voix claire avait annoncé l’arrivée de l’express…

L’avenir improbable

Je me suis penchée si souvent sur toi

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je me suis penchée si souvent sur toi, toi endormie, toi, dans l’oubli heureux du sommeil.

Je me suis penchée si souvent sur toi, je ne me lasse de me pencher sur toi, de revenir à toi, je ne me lasse pas de l’enchaînement si connu de ces actes, je ne me lasse pas de tourner la clef dans la serrure, d’entrer, de remonter le couloir, c’est une aimantation de moi dès que je rentre, je ne me lasse pas alors, par ce seul mouvement de remontée, de laisser loin derrière moi …

… le train, la gare, aix, le mistral, les escalators, le métro, séquences ainsi découpées de mon esprit, le pollen, la poussière de craie, les concepts, inscrits, déclarés, identifiés, les analyses, les références, les bibliothèques, les rayonnages, leurs rayonnages, leurs alignements, les gens, croisés, entrevus, salués, ignorés, l’hôtel, la rue droite et cardinale qui oriente mes pas …

… ils s’estompent, ils s’effacent, ils s’éloignent …

… je rentre, je reviens, j’ouvre la porte, il suffit que je remonte le couloir, il n’y a rien d’autre à faire, il ne reste plus que cela dans la longue suite de toutes les actions qui ont émaillé égrené ma journée, qui en ont marqué les articulations, qui en ont articulé le phrasé, il n’en reste plus qu’une seule tension, dont je ne me lasse pas : remonter le couloir, enlever mes chaussures, marcher pieds nus, faire le moins de bruit possible, remonter le couloir, entrer dans ta chambre, poser mes pas délicatement, ne pas faire de bruit, éviter aussi les minuscules jouets aux arêtes aigües, éviter tout cela, …

… et les dégringolades, et les éboulements, de choses, entreposées, entassées, entremêlées, qui sont autant de piège, qui feront des éboulis si je n’y prends pas garde et qui te réveilleraient …

… et alors, alors seulement, me pencher sur toi, te regarder, arrêter le geste de la main qui tend vers tes cheveux et caresserait l’arrondi de ta tête, arrêter ce geste, le retenir, parvenir à le retenir parce qu’il froisse ton sommeil, me pencher sur toi, cela seulement, me pencher, te regarder dans le sommeil, me tenir au seuil de ton sommeil, là, à côté de toi, au seuil de ta conscience endormie …

… entendre ta respiration, ne pas bouger, retenir un baiser, me pencher sur toi, retenir un baiser, retenir une caresse sur ta joue, ne pas intervenir dans la sphère apaisée de ton sommeil, me tenir là, au seuil, ne pas bouger, encore un peu, te regarder, ne faire aucun bruit, et alors, alors seulement je sais que j’ai atteint bon port.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 avril 2012.

 

Tes bavardages, ta voix claire, qui me ramènent à la surface scintillante du monde

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Tes bavardages, ta voix douce, en bruit de fond de la musique du monde.

Je tente de travailler. Tu bavardes. Enfin, tu ne bavardes pas, en fait, c’est essentiel. Dis, Maman, il reste des crêpes ? J’ouvre mon ordinateur, je cherche un fichier. Le cliquetis de mon clavier allait commencer. Tu poses une autre question. Dis, Maman, tu sais que les dauphins ils sont très intelligents ? Je tente de te répondre, mais tu n’admets pas une demi-attention. Bruit du monde, la mélodie de ta voix, claire, elle monte et elle descend, elle me pose des questions, un éventail de questions, et si je dis que je ne sais pas, tu ne te décourages pas, il doit suffire de modifier l’angle d’attaque, « Dis, Maman, tu sais où il est mon gilet bleu ? » tu la poses autrement et de nouveau, elle vient se poser sur mon épaule, sur ma main, sur ma joue, comme une coccinelle, et j’interromps toute chose de ce monde, et je te réponds, interrompant le cliquetis qui n’a pas encore commencé de mes phrases sur mon clavier.

Tes bavardages, ta voix claire, en bruit de fond de la musique du monde.

Et chère à mon oreille ; sans elle, il serait silencieux parfois. « Dis, Maman, tu sais que samedi, il fera mauvais ? ». Je tente de m’abstraire dans les lointains de ma conscience, de me retirer en moi, et d’aller vérifier une chose sur les finkish dispositions mais tu viens d’écrire un livre et tu as besoin de moi pour faire la reliure. Tu racontes ta journée et racontant ta journée, et tes aventures, et la cour de récréation, et les disputes, tu me ramènes vers la surface scintillante de ta vie. Je ne peux pas faire autrement, je ne sais pas faire autrement, que de te suivre dans les courants marins de tes sourires. Je n’ai pas trop de résistance à opposer.

Tes bavardages, ta voix douce, en bruit de fond de la musique du monde.

« Tu sais que la grenouille, c’est un amphibien ? » Je ne peux rien faire sans que tu me parles. Ce n’est tout simplement pas possible. « Et les écureuils et les gazelles, tous les deux, ils sont mammifères ? » Je ne peux pas m’absenter à moi-même. Tes questions m’accrochent, me ramènent à toi. Tu joues une petite partition alchimique, et l’accroche est bien assurée, et bien jouée, toujours cette petite attaque dans ma conscience :« Dis, Maman …  » « Hé, Maman … ».

Tes bavardages, ta voix claire, qui me ramènent à la surface scintillante du monde.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 mars 2012.