Sotto-voce

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Egon Schiele - Quatre arbres - 1917 Egon Schiele – Quatre arbres – 1917

La voix dans l’intervalle

Peut-être devons-nous parler encore un peu plus bas,
De sorte que nos voix soient un abri pour le silence ;
Ne rien dire de plus que l’herbe en sa croissance
Et la ruche du sable sous le vent.
L’intervalle qui reste à nommer s’enténèbre, ainsi
Que le gué traversé par les rayons du soir, quand le courant
Monte jusqu’à la face en extase des arbres.
(Et déjà dans le bois l’obscur a tendu ses collets,
Les chemins égarés qui reviennent s’étranglent.)
Parler plus bas, sous la mélancolie et la colère,
Et même sans espoir d’être mieux entendus, si vraiment
Avec l’herbe et le vent nos voix peuvent donner asile
Au silence qui les consacre à son tour, imitant
Ce retrait du couchant comme un long baiser sur nos lèvres.

Jacques Réda Jacques Réda

Jacques Réda (in Amen – Poésie Gallimard

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Étrange allégresse

La pluie pianote à peine

tintement cristallin de la source

les larmes sont douces

lumière perlée de l’automne

derrière la vitre trois bouquets rouges

triste grisaille du jour

les couleurs rougissent en s’effaçant

 

 

 

 

Avec l’espoir que tu me lises un jour

 in Les Cosaques des frontières, blog de Jan Doets

 1.[Le retour]    2.[Vertige] 

  3.[Le pouvoir des mots]  

  4.[Vie en suspension]    5.[Correspondance] 

 6.[Mea culpa]    7.[Attente]

Voir Impossible retour/Atelier d’écriture 2014 de François Bon

La grâce de ta présence

Isabelle pariente-Butterlin

 

Tu t’étonnes de ce que je ne regarde plus. En fait, ce n’est pas mon enfance que tu me rappelles, c’est le bonheur d’être là. Très exactement le bonheur d’être là. Tu me ramènes au monde.

Tu prends ma main très doucement. Puis tu la tiens bien serrée. Et quand je te demande pourquoi, tu réponds avec la force de l’évidence :
— Tu as dit que ça glissait, la pierre, quand il pleut, alors je fais très attention. On peut marcher moins vite ? Je préfère.
Tu dis cela, seulement, et alors il me semble que le monde a du sens. Nous descendons l’escalier de pierres très doucement. Je règle mon pas sur le tien. Tu tiens ma main. Je suis à ma place. Mes paroles ne se sont pas brisées sur le sol. Elles n’ont pas disparu. Et tu marches à côté de moi. Le monde est en ordre. C’est tout simple parfois. Cela peut être tout simple.

Une autre fois, tu me demandes avec l’intensité de ton regard :
— Pourquoi elle a peur, la dame ?
— C’est pas une dame. C’est la Vierge. Regarde ce qui vient d’entrer par la fenêtre. Tu n’aurais pas peur, toi ? Je te montre l’ange de Bellini, au superbe drappé. Dans son élan, il est comme suspendu. En apesanteur au dessus du sol. Les lys qu’il tient. Tu le regardes avec un air très sérieux. Tu écoutes mes explications. C’est un peu compliqué parce que soudain tu poses beaucoup de questions théologiques. Tu évalues la situation. Puis tu conclus en regardant la scène :
— C’est vrai qu’il est gros, le moustique. À la place de la dame, j’aurais peur, moi aussi.
Je conviens que pour un moustique, il est costaud.

Et nous éclatons de rire.

Parfois il suffit de s’asseoir aux bords de l’eau. De te regarder manger une glace. Tu as choisi avec un sérieux immense les parfums. Tu as calculé le nombre des possibles. Et maintenant tu es assise dans un rayon de soleil. Il n’y a rien à faire qu’à te regarder. Je t’indique les endroits où elle fond. Tu fais tourner le cône entre tes doigts. Je sais que tu ne le finiras pas, qu’il atterrira, poisseux, entre mes doigts, et qu’il faudra chercher un peu d’eau. Mais pour l’instant, tu es assise. Tu regardes l’eau verte. Et les ondes que provoque le passage d’un bateau. Tu te scandalises d’une petite éclaboussure.

Le monde est suspendu à la transparence de ton regard. À la grâce de ta présence.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 avril 2012.

 

Furies

 

A la surface de ma conscience

comme des herbes folles plissées par le vent

l’ampleur de leur murmure m’encercle

des bribes de phrases ondoient

qui sont ces serpents…

qui me poursuivent et me font fuir

hors de moi

Le prix à payer

     Le parking de l’hypermarché est plein. Tout me semble trop grand et saturé. Les allées sont bondées. J’abandonne mon caddie à plusieurs mètres d’un rayon vers lequel j’essaie de me faufiler pour attraper un pot de confiture. Les courses. Parcours du combattant. Aucune possibilité de ne pas comprendre que je perdrai de l’argent si je n’achète pas la promotion du jour, la sono est réglée au maximum du supportable pour des tympans en bonne santé. Les mots du bateleur se gravent dans ma tête, me gavent. A la caisse, les gens sortent leur carte de fidélité et tous leurs bons de réduction. Patience. Le bateleur est censé me distraire par ses boniments, voire m’intéresser par les annonces folles et les prix fous que sa voix répercute dans tout le magasin au moyen d’un  réseau  d’amplificateurs.  Je  lève  les  yeux  pour reposer mon regard sur un espace vide d’acheteurs et de produits. Une pancarte tournoie au bout d’un fil. Pour votre sécurité, vidéosurveillance

Points cardinaux

     Mes hôtes d’un soir ont établi leur demeure au centre du monde. Le nord du pays leur paraît misérable, sinistre ou sinistré, et le sud méprisable, trop riche et dédaigneux. Il est aussi question de l’Est, en termes qui ne sont pas élogieux. A l’Ouest, les habitants se comportent comme de grands enfants mal élevés, ce qui, au vu du tableau général, n’est certes pas, selon eux, le plus grave. Leurs paroles me font douter du centre, glisser vers les extrêmes, perdre le Nord.