Autobiographie aux noms propres

     Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

      Là, oui là, ce lieu inscrit sur les papiers officiels délivrés par l’administration, les fiches d’état civil, cartes d’identité, passeport et autres cartes Vitale-s… c’est là, oui, c’est bien là que ma vie a commencé, par une belle nuit de mai, m’avait-on raconté, il faisait chaud, très chaud, l’été était précoce… la vie m’avait fait une place dans cette ville dont je répète le nom à chaque demande de l’administration ou d’organismes habilités à me le demander, la Sécurité sociale, la banque, Pôle emploi… c’est comme un refrain, une antienne, une chanson douce, tout avait bien commencé, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, dans cette ville au nom composé de trois ou quatre syllabes, trois si on mange la fin [c’est drôle, manger la f(a)i(m)n], quatre, voire cinq si on prononce chacune d’elles distinctement… dans cette ville, les gens ont un accent, pendant longtemps, j’ai parlé avec cet accent, et puis un jour, à l’école, on m’a conseillé de le gommer… de le faire disparaître… car c’était un obstacle… je ne m’en rendais pas vraiment compte, et pourtant si… si je réfléchissais un peu… mon père parlait avec cet accent… et il avait bien du mal à gagner sa vie… alors… alors sans doute… cet accent… c’est comme les noms… il y en a de beaux, de moins beaux, de franchement laids… dites un peu que vous habitez dans une cité, que vous êtes né dans telle banlieue… regardez la tête de votre vis-à-vis pendant l’entretien d’embauche, si vous avez la chance d’en avoir un, parce que… l’obstacle, il est là… vous n’êtes même pas convoqué… le nom de la ville où vous êtes né ne sonne pas bien… et vous, vous le prononcez d’une façon qui plaît encore moins… alors… alors, dans ces cas-là, on fait du surplace… on est parfois convoqué au commissariat de police… celui du quartier où l’on habite… et parfois, on a un petit boulot au supermarché du coin… bien content de l’avoir… mais on ne dépasse pas le coin de la rue… normal avec un accent pareil, on se ferait trop repérer !… Les noms balisent l’espace et indiquent la place à occuper… pas de quartier !… enfin, façon de parler, car le quartier, on ne le quitte plus… avec ses noms de musiciens, de peintres… rue Mozart… rue Ingres… ou d’aviateurs… centre culturel Guynemer… ses noms de poètes aussi… collège Rimbaud… rien que le nom donne envie d’aller voir ailleurs !… seulement voilà, c’est la destinée… on reste… on arpente le territoire du quartier, on le balise, on se met aussi à distribuer des places… un tel a des droits sur telle barre, sur telle entrée… mais pas sur celle d’à côté… et tant pis pour les resquilleurs… pas de pitié… les représailles sont féroces… on est comme des bêtes fauves… comme des lions en cage… dans nos cages d’escaliers…

Pourquoi faut-il interdire l’excision féminine?

Avatar de agencetropiques

Entre 6000 et 7000 femmes excisées ou menacées de l’être vivent en Suisse. Ces chiffres ont été avancés dans un récent rapport de l’UNICEF section Suisse, sur la base d’une enquête menée auprès des gynécologues, sages-femmes, pédiatres et services sociaux. Entre ces chiffres et le drame de l’excision, il existe une série de mesures axées sur la prévention et l’information. Appuyée en cela par l’imminente intervention de la loi, non sans faire grincer des dents. Notre dossier.

27 juin 2008: un premier procès vient de sanctionner un acte de mutilation génitale en Suisse. Un couple de somaliens reconnaît avoir fait exciser leur fille de deux ans, en 1996, à leur domicile à Zurich. Appuyant la proposition du procureur, le Ministère public avait requis, en l’endroit du couple somalien, deux ans de prison avec sursis. « Peut mieux faire », ont estimé les défenseurs des droits de la femme et de…

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Anders Behring Breivik

   

     Jean-François avait décidé de le faire examiner par un psychiatre. Son profil pouvait faire penser à ce type de terroristes occidentaux symétriques des islamistes qui commettaient parfois des attentats au nom de la civilisation chrétienne. Le plus marquant en Europe avait été celui qu’avait perpétré en Norvège Anders Behring Breivik le 22 juillet 2011. Il y avait eu 77 morts et 151 blessés! Lors d’une première expertise, Breivik avait été diagnostiqué schizophrène par des psychiatres de la justice norvégienne, mais sous la pression de l’opinion publique, une contre-expertise avait été demandée en janvier 2012, qui avait abouti à la conclusion que Breivik n’était pas dans un état délirant au moment des faits. Jugé responsable de ses actes, il avait été condamné à la peine maximale en vigueur en Norvège, soit 21 ans de prison prolongeable.

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

Un monstre?

     Yann Martin n’avait ni frère ni soeur, aucune famille proche ou éloignée, n’avait pas connu ses grands-parents, et personne, aucun ami, aucune amie de ses parents, n’avait jamais pu lui parler d’eux, lui communiquer des informations sur leur vie, faire vivre ou revivre leur histoire et donc la sienne. Enfant, Martin aurait vécu seul au monde dans un pays étrange lui-même coupé de la communauté humaine! Quand il ne s’énervait pas, le chef du service français de la sûreté en riait à gorge déployée… Martin se foutait de sa gueule comme jamais on ne l’avait encore fait! Martin avait revêtu les habits du parfait petit espion, libre comme l’air, sans attaches, sans liens affectifs autres que cette Sylvia évanescente qui était sans doute sortie tout droit de son imagination, ou ce Walter qui restait introuvable. Martin était lisse, on n’avait aucune prise sur lui, on ne trouvait aucune faille permettant de faire pression sur lui, c’était un roc, un bloc de marbre, peut-être un monstre.

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

Yann Martin

     Il prétendait être né né le 10 octobre 2013 à Callipole, capitale de la Symphonie, de MARTIN Victor et FOURMANOV Frédérique, qui seraient morts en mission le 14 novembre 2015. Quid des circonstances, des motifs de leur assassinat, du but de leur mission? Avaient-ils réussi, échoué? Leur fils Yann ne savait rien, n’avait gardé aucun souvenir. Seulement une photo qui lui était parvenue dans un dossier tamponné par les Autorités. Une jeune femme blonde portait un petit enfant dans les bras à côté d’un homme plus âgé aux cheveux châtain. La date du 10 octobre 2014 était indiquée au dos de la photo, avec le prénom de l’enfant.

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

 

Notes sur ma table de travail

   Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     Ma table de travail n’est nulle part ou partout… n’importe où… ma table de travail est le plus souvent une tablette, qui a pris le pas sur l’ordinateur portable que déjà je trimballais presque partout… encore plus portable, plus légère, plus discrète, presque transparente, juste ce qu’il faut comme écran réflexif entre le monde et moi… derrière le paravent de cet écran, je rêve, je divague, je ramasse les forces de ma pensée, je fais venir au jour des mots, je forme des phrases, je les efface, je recommence… et je n’écris plus jamais seule… car à tout moment et d’une simple pression de mes doigts sur l’écran tactile, je sors de mon texte et le glisse vers les fenêtres ouvertes de mes ami-e-s présents sur les réseaux du web… ils et elles me liront, je le sais, avec attention et passion, avec le sentiment de vivre une relation intense à l’écriture, la sienne, celle des autres, frères et sœurs reconnaissables entre mille à cette incroyable profondeur de l’être qui les rend étonnamment si légers… Depuis l’invention du web, le lecteur et le scribe tiennent plus que jamais le monde entre les paumes de leurs mains… tels le penseur de Rodin, ils s’abîment dans sa contemplation, courbent le dos devant la monstruosité de ses imperfections, tentent parfois un geste ou un regard pour arrondir quelques angles… l’engagement consiste à suivre une ligne partie de je ne sais où pour une destination hautement improbable ; seul compte le chemin, la ligne… et le paysage qui se dessine, ligne après ligne… Je ne suis pas capable de dessiner sur une tablette… je n’ai pas encore appris… je ne sais d’ailleurs pas très bien dessiner… il m’arrive de manipuler des craies de couleurs, des bâtonnets de pigments friables qui abandonnent leurs poussières colorées sur des supports qui ne sont pas virtuels… je m’installe alors sur un coin de table, n’importe lequel, du moment qu’il est abondamment éclairé, de préférence par la lumière du jour… je malaxe les couleurs, j’obtiens des fondus, il est rare que mes dessins soient précis… je suis devenue myope il y a très longtemps, je suis habituée à cette façon de voir, j’aime que les frontières ne soient pas clairement délimitées… mes dessins ne sont jamais terminés mais, à un moment donné, ils me plaisent assez pour que je décide de les prendre en photo et de les rendre virtuels à leur tour, pour les offrir ainsi en partage, comme les textes que je mets en ligne, à qui veut bien les lire ou les regarder…

Novembre 2015

    

     Mes parents faisaient partie de la génération Bataclan. Plusieurs de leurs amis se trouvaient dans la salle de spectacle au moment du massacre perpétré le 13 novembre 2015 par des « soldats » (c’est le nom qu’ils s’attribuaient, l’opinion ne voyait encore en eux que des fous) du Califat de l’Etat islamique. Ma mère aurait dû assister au concert mais elle avait été retenue en province où elle faisait un stage. Mon père, à cette époque, terminait un cycle d’étude dans une université américaine, il ne se trouvait pas à Paris. Quand ils retrouvaient leurs connaissances de l’époque, ils évoquaient souvent cette soirée d’horreur absolue. L’émotion faisait encore trembler leur voix, des larmes difficilement contenues continuaient de perler au bas de leurs paupières. Vincent et Pauline, les meilleurs d’entre eux, deux anges, avaient été tués, lâchement assassinés au nom d’Allah par des illuminés qui avaient préféré pour eux-mêmes la mort à la vie, en voulant entraîner tous les autres dans l’Apocalypse.

     Martin avait fait mine de découvrir le drame. Comment aurait-il pu ne pas être au courant? Le monde entier avait pavoisé aux couleurs de la France! Je l’avais interrogé sur ses parents, sur ce qu’il savait de leur vie. Et j’avoue que j’ai eu de nouveau du mal à le croire, ma patience, ma capacité d’absorption d’histoires à dormir debout avait des limites…

     2055

     Ecrit depuis l’avenir

Ne pas…

     Luc m’inquiète. Contrairement aux autres, il se contrôle de moins en moins et saisit tous les prétextes pour se défouler. Après avoir transformé en confettis les feuillets qu’il m’avait volés, il a tenté de casser l’imprimante. Daniel examinait les disques durs des ordinateurs de la base, il s’est levé d’un bond pour l’immobiliser et l’a fait sortir non sans mal de la salle. Bêtement, j’ai eu envie de pleurer. Luc était en train de s’effondrer et c’était le naufrage de toute notre vie qui en réalité s’accomplissait. Je pensais à Moby Dick, à Melville, I would prefer not to

     2055

     Ecrit depuis l’avenir