pauvres

En Marche

     Chaque pays de l’OCDE était fracturé par une ligne de répartition des richesses de plus en plus défavorable non seulement aux pauvres mais aussi aux classes moyennes basses, dont le statut était de moins en moins enviable. Les frontières physiques entre pays étaient devenues beaucoup moins importantes que cette nouvelle géographie politico-socio-économique qui prenait possession de toute la planète avec partout les mêmes conséquences de déstabilisation profonde des équilibres qui fondaient jusqu’alors un minimum de cohésion sociale. Le désarroi des gens formait le terreau nourricier des extrêmes-droites nationalistes et des nouveaux démagogues qui surgissaient de toutes parts. En France, le hollandisme avait ouvert la voie à une nouvelle sorte de populisme du centre incarné par Emmanuel Macron, ancien ministre de l’économie de François Hollande. Se prétendant ni de droite ni de gauche, transformant son inexpérience politique en argument de campagne lui donnant les vertus d’un homme nouveau, qui n’aurait pas les défauts habituels des postulants aux plus hautes responsabilités de l’Etat, et faisant de l’immaturité que lui reprochaient ses adversaires le gage de sa bonne foi et de son honnêteté, Emmanuel Macron avait inventé le mouvement En Marche, aux initiales de ses nom et prénom, tout un programme!… pour qu’il le conduise sur le perron de l’Elysée. Un vieux cacique lui avait apporté son soutien, François Bayrou, qui avait œuvré et manœuvré en vain pendant toute sa vie pour que la France soit gouvernée au centre, selon le vœu déjà ancien du président de la République française Valéry Giscard d’Estaing, en 1974. Mais, alors qu’il s’était fait le chantre d’une séparation claire entre les mondes politique et affairiste afin de lutter contre la corruption, François Bayrou avait manifestement occulté le fait qu’Emmanuel Macron était le poulain des milieux d’affaires et que ceux-ci lui avaient déroulé le tapis rouge à la banque Rothschild, ouvert les portes du pouvoir et des médias, facilité son ascension de toutes les manières possibles. D’autres que lui, comme l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë parmi les notables socialistes, ou le vice-président de l’Assemblée nationale François de Rugy chez les écologistes, devenus soudainement adeptes d’un social-libéralisme décomplexé, avaient franchi le Rubicon qui les séparait d’Emmanuel Macron en abandonnant les candidats élus à la primaire de leur parti, Benoît Hamon et Jannick Jadot, pour rejoindre ce nouvel homme providentiel qui s’était lui-même désolidarisé de son mentor, François Hollande…

     * Ce texte est rédigé au passé car il sera inséré dans le cours d’un récit écrit depuis l’avenir avec le point de vue d’une narratrice en train de vivre les derniers jours de l’Humanité et qui cherche, a posteriori, à comprendre pourquoi et comment on a pu en arriver là, en essayant de mettre en évidence les forces à l’œuvre dans le faisceau d’événements, de mouvements profonds et de décisions malencontreuses qui ont conduit à la plus grande crise écologique et sociale que l’Humanité ait jamais connue.

     Ecrit depuis l’avenir

     2064

éphéméride.24

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

23 mars

     On guette les signes, on espère, on attend le renouveau annoncé par les fleurs de cerisiers, on ne peut pas s’empêcher d’anticiper des jours meilleurs, de souhaiter le temps à venir des cerises, c’est ainsi, l’espoir est enraciné en nous, désespérer serait déjà mourir… Même le gris et le noir se teintent des couleurs de l’espérance en ces jours obscurs qui voient monter les votes racistes et xénophobes. Les sans-voix veulent donner de la voix tandis que des hommes et des femmes sans scrupule brandissent pour eux un porte-voix qui dénature leurs véritables propos, ceux-ci n’étant en réalité que protestation contre l’injustice qui les prive des moyens de bien vivre. L’indifférence de la gent politique qui occulte ou minimise depuis des lustres les difficultés des plus pauvres conduit malheureusement ceux-ci à se tourner presque de bonne foi vers des meneurs de foule qui leur désignent des boucs émissaires. Ainsi courons-nous probablement au désastre dans l’irresponsabilité générale. Mais le pire n’est jamais certain, les bourgeons bourgeonnent et les fleurs fleurissent, la promesse des lendemains qui chantent est dans ces fleurs immenses qui s’ouvrent dans le temps pour accueillir l’ami(e)…

***

25 mars

     Et puis tu sais, il y a la mer, on la retrouve, il y a la mer, toujours, on oublie ce qu’elle est, on oublie son bleu, l’immense, on oublie trop facilement l’immense, et puis on la retrouve, on la croise, on la voit de nouveau, on se gorge de bleu, on l’absorbe, comme une plante absorbe la pluie, on absorbe l’immensité bleue, dont on ne revient pas, quand bien même elle serait seulement derrière la vitre d’un avion, derrière un carré de lumière, simplement cela, derrière un carré de lumière, double épaisseur, on devine un peu de givre, mais la mer, immense, bleue, et quelque chose de l’éternité qui nous parvient comme une effluve des possibles. Même si on ne peut pas enlever ses chaussures, poser ses pieds sur le sable frais, courir vers elle, même si… il y a la mer, on y revient, on la retrouve, on se sent comme une fleur tropicale sous la pluie, se gorgeant du monde de nouveau possible.

***

éphéméride