flâner

La braderie

Atelier d’écriture Tiers Livre de François Bon

     La braderie! C’est la grande braderie! Les trottoirs se couvrent d’étals, les étals accueillent des monceaux d’objets, les passants se pressent dans les allées, les vendeurs bradent, les acheteurs marchandent, les camelots haussent la voix, les bateleurs font le spectacle, la foule bigarrée devient spectacle, la mise en scène se répète, les uns bradent, les objets de la vie courante comme les souvenirs, les vieux albums comme les vieilles cafetières, les mécanismes bien huilés d’une jolie boîte à musique ou d’une horloge comme les tas de ferraille qui les cachent, les pièces d’or oubliées dans une enveloppe comme les coussins éventrés dans lesquels la main de quelqu’un ou de quelqu’une les avait un jour glissées, tout est à brader, le superflu, l’inutile ou le trop vieux, le laid, le joli, l’insolite ou l’informe, et les autres regardent, palpent, soupèsent, auscultent, respirent, opinent, discutent le prix, s’en vont, reviennent, tergiversent, concluent, emportent l’objet devenu finalement indispensable, utile ou seulement capable, humblement, de recevoir une seconde vie… Une lunette céleste pourrait voir l’ensemble de la toile tissée par les fils qui relient chaque objet aux différentes personnes qui en ont disposé depuis sa fabrication, et, si l’entre-deux-guerres, les années folles et la Belle Époque sont en général l’horizon le plus reculé des antiquités bradées, ce sont les foires du Moyen-Age que l’observateur céleste retrouve dans les allées de la braderie!… Entre la masse verticale d’un brocanteur aux moustaches tombantes à la Gauloise et l’éclat oblique d’un reflet du soleil sur la paroi ventrue d’un gros vase se faufile soudain une petite ombre, comme un farfadet… Il fait beau, la foule est de plus en plus nombreuse, les couleurs des vêtements se mêlent en un patchwork joyeux, des musiciens, amateurs ou saltimbanques, rythment les pas et font swinguer les corps, des ballons en baudruche s’échappent des mains qui les retiennent par un fil, leur envol fait fleurir le ciel, un petit nuage blanc solitaire semble ponctuer le texte d’une banderole que traîne un petit avion pétaradant, l’air est limpide et ondoie légèrement comme l’eau pure d’un lac, des odeurs de gaufres et de barbe à papa titillent les narines, les flonflons d’un manège installé sur une placette au cœur de la braderie instillent une ambiance de fête foraine… La foule est dense et danse quand elle le peut en avançant à tout petits pas… L’enfant juchée sur les épaules de son père absorbe tout ce qu’elle peut voir, entendre, sentir… découvre des pans de réalité insoupçonnés, ressent en elle une sorte d’appel mystérieux… ses parents, qui n’achètent presque jamais rien car tout est toujours trop cher, disent qu’ils viennent à la braderie pour flâner et respirer un air de fête… elle aime qu’ils rêvent ou qu’ils s’amusent en contemplant les assemblages d’objets hétéroclites qui bordent les allées… elle n’imagine pas vraiment mais elle pressent, en laissant le flot des sensations neuves l’envahir, que d’autres mondes sont possibles…

Impasses

Elle irait donc à Berlin, dans cette ville coupée en son milieu, aux deux parties, aux deux visages qui s’ignorent. Elle en sillonnerait toutes les artères, toutes les avenues, les moindres rues et venelles de sa moitié occidentale, et se perdrait dans les quartiers immenses ou les recoins obscurs, ne laissant rien au hasard, ratissant, passant au peigne fin ce vaste territoire dont elle aurait l’illusion de prendre peu à peu possession jusqu’à ce que la vérité éclate comme une bulle, à chaque fin de parcours, lorsqu’elle se heurterait au mur, à cette frontière infranchissable sous peine de mort, à ce rideau de plomb qui recouvrait comme un linceul la ville orientale. Elle flânerait dans le Tiergarten, longerait les rives du Landwehrkanal jusqu’à l’Ile des Ecluses, se reposerait des longues marches de la journée en admirant le couchant sur les étangs de Neuer See, étendue dans le creux d’un sentier buissonneux où l’ombre se jouerait de la lumière comme le rêve de la réalité, loin de la foule qui se presserait dans la StraBe des 17. Juni mais qui s’arrêterait net, docile, inconsciente de son pouvoir, devant la porte muette de Brandebourg…

L’avenir improbable