éphéméride.18

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

8 mars

     Oui, on y va, de tout notre cœur, on y va, est-il seulement possible de ne pas y aller, de ne pas souhaiter aller vers la lumière, vers la lumière du printemps qui arrive, métaphore de nos espoirs, d’un recommencement impossible ou d’un possible commencement?… On y va, je t’accompagne, tu m’accompagnes, je ne sais pas exactement où et toi non plus, je ne sais pas vraiment comment y aller, toi non plus, mais n’en avons-nous pas cependant une idée assez claire qui nous vient de la lumière elle-même? Qui donc, en effet, pourrait souhaiter ne pas laisser derrière lui le gris, le noir, l’incolore, le détruit, les ruines de soi, des autres, du monde ? Et qui oserait préférer le déchaînement du mal, de la maladie, de la souffrance, de la guerre, de l’horreur absolue ? Personne, n’est-ce pas ? N’est-il pas évident que personne ne peut souhaiter cela ? Que personne, que presque personne ne le souhaite à personne?… Alors, viens, je t’accompagne, et faisons comme si… comme si le mal, le laid, l’ignoble, pouvaient ne pas exister et comme si personne n’en était parfois au moins un peu responsable… Viens et faisons comme si tu y croyais vraiment et moi aussi, comme si toutes nos aspirations explicites et secrètes pouvaient se réaliser, comme si nous pouvions toujours rire dans le soleil et nous laisser éclabousser par les vagues bleues de l’océan et du ciel!… Comme si nous pouvions oublier, ne serait-ce qu’un peu, tout ce qui nous entrave et nous fait souffrir… car, regarde… La lumière !…

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9 mars

     Le mouvement se déploie, il ne peut pas ne pas se déployer, on s’obstinera autant qu’il le faudra, il se déploiera, on se tient à lui, on s’en tient à lui, les jours s’allongent dans les ombres redevenues douces du crépuscule. J’ai ressorti les plantes que j’avais abritées du froid de l’hiver dans la grande pièce lumineuse et claire. Elles avaient cru à un premier printemps et avaient répondu par une exaltation verte et tendre à la chaleur artificielle de cet espace. J’étais ennuyé, chiffonné de les leurrer sur un printemps possible, il y a assez de souffrance dans le monde pour ne pas en inventer, même d’infimes, ne serait-ce que d’infime, il n’est pas toujours possible d’en ôter, mais on peut au moins se tenir sur une ligne, se tenir en deça d’une ligne, où on n’en ajoute pas la moindre parcelle, et je craignais pour elles les effets de ce leurre, c’était une préoccupation minuscule, mais la vie, après tout, est tissée de ces préoccupations minuscules. Puis je me suis souvenu que la vie gagne. Assurément la vie gagne. Je ne sais pas très bien, je ne sais pas tout à fait ce que cela veut dire, mais il y a cette force de vie, tournée vers la vie, cette force en nous refusant les ténèbres. Il faut s’en tenir à cette incertitude. Les branches du laurier oscillent dans le vent. Il suffit de s’en tenir à cette incertitude. Lumières obliques. Le soir commence à allonger les ombres et les rêveries au loin, dans les vibrations revenues.

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éphéméride

éphéméride.17

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

6 mars

     Ce soir, en fermant les volets à la tombée du jour, cette révélation soudaine, par une certaine qualité de l’air et de la lumière, que le printemps s’annonce, alors que mes activités de la journée m’avaient privée d’une certaine façon de sens, puisque je n’avais rien remarqué, rien vu, rien senti. Je suspens mon geste de refermer la fenêtre, j’accorde ma respiration à l’air plus léger, je laisse monter les senteurs de la terre… Je m’étonne de constater que la substance de la lumière est devenue transparente, et je me surprends à sourire, une infinie douceur se dépose sur le monde…

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7 mars

     C’est vrai, on va revivre ? Enfin, tu crois ? C’est possible, on y est presque. Tu crois, on va revivre ? On va sortir dans la rue, aller au soleil, marcher d’un pas léger, tu crois, on va revivre ? Parce que, moi, je n’en peux plus. On va partir, sortir, aller, laisser derrière soi le gris, le noir, l’incolore, le sombre, le détruit, les ruines de soi et de ses espoirs, tu crois ? Tu y crois aussi ? Parce que si je suis seul à y croire, ce sera difficile et étrange et insignifiant de se retrouver — seul — au milieu du monde vide … Alors c’est vrai, tu crois, tu viens, on y va, on sort, on oublie, on marche, on court, pieds nus, sur le sable froid, l’eau est glacée mais qu’importe ?, tu viens ?, on court, on sort, on danse, on rit, on rit aux éclats, on éclate de rire au soleil ?

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éphéméride

éphéméride.16

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

4 mars

     Je me sens provisoirement sur un nuage, ou sur une île, dans un repli bienfaisant du monde, libérée de toute charge ou contrainte trop lourde, de tout souci faisant ployer les épaules et guetter l’arrivée de la nuit pour enfin se reposer dans l’oubli…

   Quelques nouvelles me parviennent toutefois, malgré la distance que j’ai pour un temps volontairement placée entre le cours normal de la vie et mon désir de vacances. Mon oreille sélective n’a pas retenu les plus dramatiques, qui nous laissent de toute façon impuissants et muets devant l’horreur absolue. Sans doute parce que tous mes besoins matériels sont satisfaits et me permettent une relative insouciance, je me laisse atteindre par quelques mots qui ont le son cristallin de la source: il serait question de rétablir les coupures d’eau. L’eau, nécessaire à la vie, qui manque si cruellement dans certaines régions du monde? Heureusement, j’entends aussitôt un homme de bonne volonté tenter de mobiliser l’opinion publique pour que l’Europe des Lumières se lance dans un plan Marshall d’illumination du continent africain par la fée électricité, qui n’a pas encore utilisé là-bas sa baguette magique. Le retour sur investissement serait, selon lui, énorme, et relancerait l’économie européenne aujourd’hui quasiment en panne. Je comprends que cet homme mise d’abord et surtout sur l’humain, et que, loin d’être incompatible avec les impératifs économiques, le bien-être des gens est le moteur du développement d’une société. J’apprends aussi que le nouveau gouvernement grec, conformément à son programme électoral, rétablit l’eau et l’électricité  dans  les foyers qui en avaient été privés faute de pouvoir payer les factures, à la suite de la réduction drastique de leurs revenus décidée par la troïka européenne peu inspirée ou mal éclairée, semble-t-il, par les Lumières… Fiat lux!

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5 mars

     À la vitesse insensible pour les sens du voyageur qui est celle qu’il est capable d’atteindre, le train glisse sur le paysage comme les ombres des nuages. Le mistral a cessé de provoquer un balancement latéral dès lors qu’il s’est mis à rouler, ou du moins lui aussi est devenu insensible. C’est une heure pour voyager telle que la plupart des voyageurs dorment dans un rayon de soleil, et laissent ainsi passer le temps du voyage sans qu’il accroche sur eux et ne les retienne. La lumière vive et pourtant encore un peu oblique dessine les textures et les couleurs du paysage et fait ressortir l’herbe neuve qui nous fait relever la tête hors de l’hiver. On traverse encore des lambeaux d’hiver, mais ils reculent et se font de plus en plus petits, se cantonnent au fond de vallées qu’on devine humides, et parfois un nuage passe dont l’ombre se dessine sur le paysage sur le train et nos consciences et nos regards glissent comme les ombres.

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éphéméride

éphéméride.15

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

2 mars

     La douceur de la laine entre les doigts nous fait toucher toute la douceur possible du monde; le reflet de l’hiver sur les vitres de la fenêtre est beau, malgré les salissures, parce qu’il annonce le printemps et figure l’espoir qui ne nous quitte sans doute (presque) jamais; les géraniums qui vont bientôt orner les fenêtres signalent le désir de joie des personnes qui vivent dans le logis; les mésanges qui zinzinulent en s’agrippant aux branches nous incitent à jouer les acrobates en nous retenant à toutes ces petites choses qui ne sont rien pour les yeux trop sérieux, mais nous sont aussi nécessaires que l’air pour respirer… L’intérêt que nous y portons maintient en vie et retient de sombrer tout entiers dans le désespoir qui serait le nôtre si chaque instant de notre existence était obscurci par la conscience radicale de notre situation d’être prédestiné au néant. L’intérêt que nous y portons permet le rêve qui nous sauve du caractère contraint du monde qui nous emprisonne et nous étouffe. La grâce de ces petites choses, qui s’offrent à nous comme une subtile alliance entre la face cachée du monde et nos secrètes aspirations, agit comme une caresse venue d’un autre monde qui ne nous serait jamais cruel.

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3 mars

     J’essaie de tenir le fil. Saccades de temps. Saccades d’espaces. On croit pouvoir s’en tenir à quelque chose de stable. Une séquence de travail. Ou une conversation. Peut-être simplement préparer un plat. Ou choisir un livre. Faire une commande sur internet. On croit ouvrir des espaces. Comme des plages qu’on pourrait parcourir entièrement et dont on pourrait prendre la mesure. Et en place de ces sables blancs et lissés par le vent on achoppe. Constamment. Sur des écueils. Le temps est haché, entrecoupé, impossible, tout geste commencé s’arrête. Pour reprendre. Un peu plus loin. Un courrier arrive. On abandonne toute idée autre. On répond. On reprend. Ce qu’on a abandonné. Ce n’est pas tout à fait une journée. C’est le scintillement d’un phare dans le néant qu’on n’arrive pas tout à fait à déchiffrer. Alors on accepte de s’en tenir à des bribes de sens.

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éphéméride

éphéméride.14

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

28 février

     Impressions étranges… Je ne peux plus me dérober. Que faire de ces quelques cartons qui me viennent d’un déménagement ancien et que je n’ai jamais pris le temps d’ouvrir? Je sais qu’ils contiennent des objets qui appartenaient à la plus reculée de mes vies antérieures. Sentiments mêlés, refus de me laisser engloutir par le passé, crainte de mes émotions, plaisir néanmoins de (re)découvrir ce qui me relie à ce lointain passé et donc à moi-même?… Ce voyage que j’avais fait en 1973, ces cartes postales que j’avais envoyées à ma famille et que je ne savais plus avoir conservées… Mon écriture a changé, mais je reconnais ma préoccupation d’essayer, même à distance, de rassurer et de convaincre les miens que tout irait bien ( !)… Je savais ma mère condamnée à brève échéance, elle était morte six mois plus tard… Ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la souffrance endurée par les corps; ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la solitude du mourant; ce qui est scandaleux, ce n’est pas la mort, c’est la morsure du manque provoquée par l’absence des êtres chers auprès des survivants… La mort est scandaleuse en ce qu’elle a d’inhumain, et la seule riposte possible est de la combattre en essayant de réduire ses effets par les armes de la paix et de l’amour.

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1er mars

     On passe, il faudrait passer, on trouvera : comment passer. On ne sait pas toujours. Un pied puis l’autre. Le cœur continue de battre. On essaie. Un pied puis l’autre. Corps raide. Exercice d’équilibrisme en à-pic au-dessus du désespoir. Alors on se rattache aux petites choses du monde, on prépare un sac, on choisit des échantillons de crème pour quelques jours d’absence, on lave doucement une écharpe qu’on rince à l’eau froide, pour resserrer les fibres de la laine, pour quelques jours d’absence, on glisse dans un sac de voyage une tablette de chocolat aux noisettes, on se rattache à de toutes petites choses, qui tiennent en équilibre au-dessus du désespoir. On ouvre la fenêtre pour faire rentrer l’air froid et vif, on passe dans une autre pièce, on ferme une porte, le soleil à travers une vitre fait apparaître les traces de l’hiver, on se dit qu’il faudra laver les carreaux, on se tient aux gestes de la vie, on ne peut pas faire plus, on ne peut pas faire tellement plus, c’est tellement dérisoire, et pourtant la vie tient là.

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éphéméride

éphéméride.13

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

26 février

     Mes yeux se ferment, je ne suis rien, je ne peux rien… Un rayon de soleil se glisse sous mes paupières closes, puisse-t-il m’illuminer à l’intérieur de moi… La fatigue m’anéantit, le soir est pourtant encore loin. Je me sens particulièrement vulnérable, vivre est souvent difficile. Les obstacles naturels ne font pas de cadeau, l’organisation sociale n’est pas tendre avec les faibles. Vieillir est une faiblesse, je n’en ai pas exagérément peur. L’inertie est ma force secrète, je ne sais pas me battre. Si je suis obligée de lutter pour survivre, je me laisserai mourir… Car I would prefer not to … Je voudrais être un papillon, n’avoir aucune épaisseur, n’offrir aucune résistance, confier au vent mes ailes, en recevoir la grâce… Inquiétude pourtant de l’instant où tout basculera… saurai-je dire oui… est-ce que toute une vie de patience et d’effort dans l’acceptation de l’inévitable sera annihilée par un seul instant d’effroi?…

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27 février

     Attendre. Dans un rayon de soleil. Attendre. Il fait beau. Le soleil dans mon dos me caresse la nuque. Attendre. La lumière serait éblouissante si je ne lui tournais pas le dos. Il n’est pas possible de faire grand’chose en attendant. Sinon lever les yeux, à intervalles de plus en plus resserrés, vers l’horloge de la cuisinière, inutilement à l’heure et qui ne donne que des informations inutiles puisqu’aucun horaire n’est fixé. Attendre. Étirer les minutes et le temps, et ses jambes, ses membres. Attendre. Égrener des pensées comme des secondes. Les laisser filer comme on laisse filer les minutes, les secondes. Ne rien retenir, ne se retenir à rien. Diluer le temps dans une attente au soleil, diluer le temps dans le soleil, dans un rayon de soleil qui réchauffe et caresse tout à la fois. Fermer les yeux dans un rayon de bonheur.

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éphéméride

éphéméride.12

24 février

     Nettoyer, ranger, faire le ménage… la cuisine, la vaisselle, la lessive, le repassage… L’invention des robots ménagers a certes libéré du temps et limité la peine, mais le rocher de Sisyphe est toujours là, énorme, il obstrue presque tout l’espace libre. Il faut le déplacer, le pousser et toujours recommencer. Les tâches domestiques, ou plus généralement matérielles, sont inépuisables. Le temps qu’elles exigent est incommensurable. Réussir à leur dérober de précieuses minutes est un enjeu considérable, qui mobilise beaucoup d’énergie. La matérialité du monde se rappelle toujours à nous. Elle est exigeante et ne tolère pas la moindre erreur. Descendre l’escalier un peu trop vite, oublier de fermer le gaz, peut se révéler catastrophique. Se retrouver indemne à la fin de la journée, après avoir échappé à toutes sortes de dangers potentiels, tient presque du miracle. Je pense donc je suis, mais je sais que mon corps a toujours le dernier mot. Raison de plus pour essayer de l’oublier un peu de temps en temps en regardant les nuages par la fenêtre. La maison est entourée d’arbres, des oiseaux s’y posent et reposent mes yeux, le temps d’un regard…

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25 février

     Journée mêlée, comme est la vie, emmêlée, démêlée, journée traversée d’éclairs de lumière et d’obscurité, de soleil et du balancement des premiers bourgeons sur le ciel chargé de nuage, et de la morsure du froid et de la nuit. Je sais reconnaître, dans ses intonations, l’indice du tragique, même quand sa voix tente de me le cacher. Je sus immédiatement à son message anodin que je devais rappeler sans attendre, et qu’une partie du monde allait s’effondrer, je ne savais pas laquelle, mais je savais déjà, aux efforts de sa voix pour être normale, qu’une partie de mon monde s’était effondrée, et que, si je n’en ressentais pas encore le désespoir, c’était pure ignorance de ma part, et néanmoins dans l’intervalle de temps entre le moment où j’ai entendu son message et le moment où elle m’informa, je ne parvenais pas à ressentir la douleur qui allait s’abattre sur moi, et qui en effet s’abattit au point que l’univers me sembla tourner alors que j’étais devenue un point fixe, vrillé de douleur à son emplacement précis.

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éphéméride