école

Le temps, distordu comme un élastique, semblait avoir modifié son cours

Isabelle Pariente-Butterlin

Je me souviens, enfant, d’avoir subi d’interminables ennuis dans lesquels le temps, distordu comme un élastique, semblait avoir modifié son cours : « De manière générale, l’élasticité est la qualité d’un objet à être déformable tout en reprenant sa forme d’origine lorsque la contrainte qu’on lui applique disparait » [1]. Je te vois, et parfois, même si tu n’en dis rien, ton petit visage le manifeste si bien : ton regard alors, se porte au plafond, et je sais dans ce cas que tu as presque atteint le point du rupture d’un autre élastique, celui de ta patience.

Précisément, les contraintes, de toutes sortes, déformaient le passage du temps. Le marché du samedi matin, à tenir à hauteur très inégale avec les adultes, la main de ma mère, instillait l’attente, sur laquelle la curiosité des couleurs et des formes effaçaient l’ennui, mais il y avait ces rencontres avec des amies qui ponctuaient le temps d’attentes immobiles, sans rien sous les yeux, d’envasements dans l’ennui.
Dimanches après-midis pluvieux, des temps de l’enfance où dessiner sur la buée des carreaux ne suffisait plus à distraire, et le temps avait cette qualité d’être déformable, de s’étirer jusqu’au soir, puis soudain, dans le temps du repas, de la sociabilité familiale, dans l’espace de la cuisine, il reprenait sa forme et même accélérait le pas.
Je me souviens de cette tonalité du temps de mon enfance.

Je me souviens, enfant, d’avoir joué avec des élastiques pour tromper l’élasticité du temps. Assise au fond des salles de cours, et regardant la pluie tomber dehors, et déformant entre mes doigts un élastique, qui finissait par ne plus reprendre sa forme. Je t’ai demandé si tu regardais, par la fenêtre de ta classe, les grands arbres perdre leurs feuilles à la rentrée, les reprendre à présent, et tu as eu l’air étonné que je partage cette connaissance de toute stratégie possible.
Puis, cette impression s’est presque effacée de ma vie, je ne le retrouve plus que teintée d’exaspération, dans des attentes qui rompent le rythme des jours. Et dans ton regard perdu, et songeur.

Or ainsi, très ainsi, et sans cette pointe d’irritation, descendant la vallée du Rhône dans le sens du fleuve, je parcourais en voiture un trajet presque parallèle que j’accomplis si souvent, entre Paris et Lyon, j’ai retrouvé cette distorsion du temps. Il lui manquait seulement la pointe d’ennui qui l’accompagnait autrefois puisque je conduisais.
Je reconnaissais, à distance – les trajets se frôlaient parfois sans être parallèles – les paysages que je traverse d’habitude à trois cents kilomètres heure … et qui soudain, par une translation de l’élasticité du temps à l’espace, occupaient beaucoup plus d’espace qu’il ne leur en est alloué habituellement.

Pendant qu’à intervalles réguliers, tu demandais de ta voix claire : « on arrive bientôt, hein, maman ? ».

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 avril 2012.

Chagrins d’enfance

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Presque rien, le vide.

Se souvenir des chagrins d’enfance. Se souvenir qu’ils passaient. Se souvenir des larmes qui coulaient sur les joues rondes. Les larmes coulaient. Elles passaient. Elles coulaient. Les chagrins ne restaient pas. Ils passaient. Il fallait apprendre à les laisser couler.

Presque rien, un chagrin.

Ton chagrin, tes larmes. À l’entrée à l’école. Il pèse sur toi, et rétrécit encore tes épaules minuscules comme il rétrécit l’extension de son être. Les portes s’ouvrent. Ta main froide dans la mienne. Tu te replies. Je sens que tu te replies sur toi. Sur moi aussi. Tu t’abrites comme tu peux. Tu sortiras ce soir avec un sourire. J’espère. Mais nous nous tenons devant la porte de l’école et les larmes remplissent tes yeux puis coulent sur tes joues rondes.

Presque rien, ça passera. Un ombre sur ton front.

Ils passeront, tu sais. Comme des nuages dans le ciel de printemps. Un nuage, le froid d’avril, et puis ça passe. Ça passera, tu sais. Je ne sais pas à quel prix mais ça passera. Comme ce chagrin immense de ton ours perdu, rose et minuscule que tu cachais dans la poche de ton manteau pour aller à l’école. Et qui est tombé sur le chemin. Le temps que nous nous en retournions, il avait disparu. Et tes larmes, alors, immenses.

C’est passé, finalement.

La vie te porte, ça passe. Nous inventions des jeux sur le chemin de l’école. Les litanies de choses absurdes contre lesquelles tu ne parvenais pas à retenir ton rire. Les glaces aux légumes pour remplacer la soupe, puis les glaces au dentifrice pour se laver les dents, les glaces au conte de fées pour aller dormir, les glaces aux câlins pour dire bonsoir, tu riais, puis quand l’école se profilait, tu pleurais, et je sortais une glace aux mouchoirs.

La vie te porte, c’est passé. Je reste les bras ballants, les chagrins des adultes ne passent pas. Ils alourdissent leurs pas. Ils estompent leurs présences.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2012.

 

 

Je me souviens si bien de la légèreté de ces jours

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je me souviens trop de moi, enfant ; je ne sais pas toujours te répondre en adulte.

Je me souviens de ma terreur devant la porte de bois bleu gris. Il y avait les instants du trajet en voiture, à l’avant. La tartine entre les doigts jusqu’aux derniers moments. Puis il fallait bien abandonner et affronter son sort. À présent, la petite porte bleue est éternellement fermée. Elle donne latéralement sur la cour. Je la poussais sous le regard que je devinais encore sur moi de mes parents. Se retourner. Un geste de la main. Un baiser dans l’air. Puis il fallait aborder le perron, l’escalier, la rampe de fer forgée. Quand nous les redescendions le samedi, c’était avec la gloire des médailles ou des croix que nous portions. Ou l’opprobre de nos tabliers vides. Nous sortions devant la haie immense des parents.

Je me souviens trop de ma terreur pour lâcher ta main aujourd’hui.

Tu ne te pencheras pas sur tes cahiers. Tu ne t’appliqueras pas à tracer des traits à la règle. Tu n’auras pas peur du contrôle qui plane comme une menace sur ta petite tête ébouriffée. Tu n’affronteras pas la cour, la cantine, les autres. Pour une fois. Tu ne recopieras le tableau d’une main appliquée. Tu ne repousseras pas les copeaux de ton crayon. Ni ceux de ta gomme. Ce n’est pas grave.

Je me souviens si bien de la légèreté de ces jours.

Tu n’iras pas, c’est tout. Il n’y a pas d’excuse. Pas de raison non plus. Tu n’iras pas. Tu garderas ma main. J’irai travailler avec toi. Nous prendrons le bus. Nous traverserons le jardin. Je te montrerai les narcisses et les jonquilles des premiers moments du printemps. Tu n’iras pas, c’est tout. C’est comme ça. Tu n’iras pas comme moi j’aurais pu ne pas y aller. Il n’y a pas de raison. Ou peut-être les crocus sont-ils la meilleure excuse que je puisse donner. Et le soleil qui demain aura disparu.

Tu n’iras pas, c’est tout, et je te montrerai la différence entre les narcisses et les jonquilles qu’autrefois mon père m’a apprise.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 mars 2012.

 

Trajet

   Après le déménagement, j’ai continué d’aller à l’école primaire de la ville de H. Le trajet était long, la sacoche était lourde. L’hiver, après la place de l’Octroi qui séparait les deux communes, la route du retour devenait sinistre. La rue des Murets était interminable avec sa rangée de maisons tristes trouée par des courées et, sur le côté opposé, son terrain vague aux herbes folles d’où pouvaient venir tous les dangers. Je préférais le côté des maisons, qu’un éclairage public faisait émerger de la nuit à intervalles réguliers. Dans les espaces non éclairés, je pressais le pas en guettant les ombres. Je commençais à me rasséréner quand j’apercevais l’angle que formait la boulangerie avec l’axe qui amorçait la rue où nous habitions désormais. La vitrine me semblait illuminée comme un phare. Courage ! Le port était en vue. Quand, enfin, je m’engageais dans notre nouvelle rue, le soulagement que je ressentais laissait de nouveau la place à un sentiment d’oppression au fur et à mesure que je m’éloignais du chaud rayonnement de la boutique. Il fallait encore marcher pendant plusieurs dizaines de mètres. Je m’enfonçais dans une espèce de couloir obscur en pente légèrement ascendante dont les parois reproduisaient à l’infini, jusqu’au point de jonction visuel de leurs deux lignes parallèles, les stries verticales correspondant aux portes et aux fenêtres. La rue, qui était pourtant longue, n’était éclairée qu’à ses deux extrémités et au milieu. J’avais pour ma part divisé le territoire de la rue en trois parties, de la plus familière à celle que je fréquentais le moins. Si je faisais souvent le trajet de la boulangerie à la maison, les deux autres tiers de la rue étaient le début d’un périple plus rare qui pouvait conduire jusqu’au centre de la ville d’A. Quand je jouais au Jokari, mon jeu se positionnait sur la fin du premier tiers et le début du second. C’était ce point-là que je fixais mentalement et que j’essayais de discerner dans la pénombre en tâchant d’oublier le poids de mon sac et la pesanteur de mon cœur. Je ralentissais le pas, je retrouvais de la force et du courage au moment de l’arrivée. La façade de la maison se rapprochait, me souriait. Quand je tournerais la clenche de la porte, je me glisserais dans son repli hospitalier, à l’abri du monde.