Bricolage
Selon la théorie des cordes, l’Univers tiendrait par des bouts de ficelle.
8. Un rêve à raconter
Je dus passer aussi à côté du sujet car la note ne fut pas bonne. L’appréciation souligna mon application et ma bonne volonté à traduire un rêve qui, malheureusement, n’était pas le mien… Comment pouvait-elle le savoir? J’avais raté ma cible, elle n’avait rien compris. Je n’avais pas su trouver les bons mots, ceux qui auraient réussi à lui faire comprendre que… N’était-ce pourtant pas évident? Evident que ce rêve était aussi le mien, que je l’avais fait mien tout entier et que je désirais de toutes mes forces qu’elle réussisse?… N’aurait-elle pas dû, elle aussi, y mettre un peu de bonne volonté? Mieux me lire? Plus attentivement?… Ma déception était profonde, douloureuse… C’était moi que la mauvaise note avait touchée en plein coeur… Circulez, les mots! Vous n’êtes pas à votre place ici, pas dans ce texte-ci pour ce sujet-là, partez, allez-vous en, vous êtes mauvais et vous gâtez le paysage… Je le savais bien que ce pensum était inutile, que la rêverie valait mille fois mieux que la fixation d’un rêve. Je savais bien que jouer à ce jeu-là était dangereux, que la maîtresse n’avait pas besoin de connaître mon rêve le plus cher, que seul Dieu pouvait comprendre… Ma mère, d’ailleurs, était toujours déçue du résultat. C’était sans doute fatal. Un rêve, ce n’était pas fait pour la réalité. Intraduisible. Hors jeu. Circulez, les rêves! Vous n’êtes pas faits pour notre monde. Ici, il faut du concret, il faut du tangible, il faut toucher et palper! Du beau et bon tissu, un bon texte, une belle rédaction, de belle facture et de bonne confection! Un objet de luxe, bibelot rare ou drapé talentueux, tableau coté, gravure musicale, de l’art, surtout, de l’art! Un « je » sans artifice qui tente quand même d’extirper sa petite âme ou son petit rêve, quelle gageure, quel gag, quel gâchis, quelle gabegie!… Le seul vrai « Je« , l’absolu, l’incontestable, le chef, c’est la maîtresse, le directeur, le contremaître, la contredame, le collectionneur, le détenteur, le rétenteur, le contempteur, tout ce qui prend, tout ce qui vole, tout ce qui tue, tout ce qui toise!… Mon rêve le plus cher avait été remis à sa place, trois sur dix, ni plus ni moins, il n’y avait pas à discuter… Moi, j’étais comme mise à la porte de la littérature en herbe, classée mauvaise, incompétente, inapte à la traduction de ce que j’avais de plus cher, mes rêves… Mes rêves avaient soudain un goût de brûlé comme les soupes de mon père depuis que son patron l’avait licencié. Renvoyé comme le plus mauvais des tisseurs. Zéro. Rien à en tirer, nul, copie, navettes et bobinettes à revoir. Mauvais fil, tissu de foire, à l’aune du bon goût de la maîtresse, mon tissu était bien trop grossier… La robe de ma mère aurait été de la couleur de ses yeux, cette robe-là, elle l’aurait réussie à la perfection et je n’aurais pas vu dans ses yeux l’écart habituel qui séparait ses rêves du résultat qu’elle obtenait… Coïncidence idéale entre le fond et la forme… Moi, à ma mère, dans mon rêve le plus cher, je lui avais mis dix sur dix. Et si elle avait pu venir à bout de ce chef-d’oeuvre, c’était parce que dans mon rêve, je m’étais arrangée pour que mon père retrouve du travail. La maîtresse avait ponctué son appréciation par plusieurs points d’exclamation. Ce n’était plus un rêve personnel mais les rêves de toute une famille!!!… Evidemment, je n’avais pas bien montré qu’il y avait une unité d’action… Notre famille, soudée par les rêves réussis de chacun, évidemment, c’était du collectivisme… Sur le chemin du terrain vague, sur le chemin de mes allers et venues, de mes allers et retours, de mes impasses, je réfléchis beaucoup à ce manquement, à ce défaut de ma personne, dont les rêves n’étaient pas personnels… Je décidai que plus jamais, jamais plus, je ne raconterais mon rêve le plus cher…
7. Un rêve à raconter
Les mots ne faisaient pas de cadeaux. Ils dépassaient ou rétrécissaient ma pensée. Ils aiguisaient exagérément ou amollissaient mes sentiments. Ils freinaient mon inspiration à moins que ce ne fût l’inverse… Ce rêve que j’avais entrepris de raconter était peut-être dérisoire, il offrait trop peu de matière pour les mots compliqués du dictionnaire, ma vie et les expériences qu’elles engendraient étaient bien trop simples pour faire l’objet d’un texte… Les grands écrivains relataient toujours des choses extraordinaires, même Zola que mon père citait souvent quand il évoquait la vie de ses parents et de ses grands-parents… Nous, nous ne vivions plus comme au temps de Zola, la preuve, puisque j’étais en train de me battre avec des mots, dans l’enceinte d’une école, pour raconter un rêve. Mais comme nous n’étions pas non plus des châtelains et que je ne vivais pas au milieu des princes, je n’avais pas plus de citrouille à transformer que de carrosse, et je sentais qu’à mon rêve le plus cher il manquait du piquant. J’avais pris le parti de la sincérité et le sujet au pied de la lettre. Je racontais vraiment mon rêve le plus cher. Je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’il m’était loisible de l’inventer, de le créer de toutes pièces et d’affabuler totalement en me prêtant gratuitement pour une heure, le temps de les écrire, les désirs les plus fous, les plus délirants et les plus écrivant, fauteurs d’écriture et créateurs délictueux de songes et de mensonges magnifiques, qui auraient eu le pouvoir de déclencher dans mon encrier une bénéfique tempête, une frénésie d’inspiration époustouflante, un raz-de-marée de mots inouïs encore jamais écrits qui auraient tonné sur le papier au point de réveiller, d’étonner et de faire se lever les morts… Debout les mots! Je n’avais pas compris que les sujets de la maîtresse n’étaient que des prétextes. Je passais à côté de la littérature…
6. Un rêve à raconter
La lutte fut acharnée. Je connus toute la palette des affres de l’anxiété. Je connus aussi la joie qui jaillit de certains bonheurs d’expression. Sensations extrêmes, avancées épuisantes, progression inégale faite de hauts et de bas. Comme sur les montagnes russes, il fallait avoir le coeur bien accroché. Quand je savais ce que je voulais dire, je ne parvenais pas à l’écrire, quand je croyais l’avoir bien écrit, ce n’était pas tout à fait ce que j’avais voulu dire… Le temps limité de l’exercice n’était plus une consolation. Ce rêve, maintenant, je l’avais pris à coeur et je voulais rendre une copie qui lui serait fidèle, un texte qui serait capable, à partir de ce rêve, de faire rêver quelqu’un d’autre que moi-même… Si je réussissais à faire rêver la maîtresse, je le saurais par la note qu’elle inscrirait en rouge en haut de mon devoir devant son appréciation. Mon rêve le plus cher se doublait de celui de toucher la maîtresse en plein coeur et je ne savais plus lequel des deux était le plus important… Ce que je racontais? Pourquoi je l’écrivais?
Pavia, Lombardy, Italy. Photo ~ Alfredo Prims
5. Un rêve à raconter
Le temps passait, j’imaginais d’ici peu le désastre, le moment venu de rendre les copies, la maîtresse qui ramasse ma feuille toute blanche… Et si mon rêve le plus cher était de parvenir à écrire cette maudite (maldite) rédaction?… La taille de celle-ci s’amenuisait inexorablement dans la mesure exacte où je laissais le temps qui m’était imparti se rétrécir comme une peau de chagrin… J’interrogeais le génie des auteurs de nos dictées, dont les textes paraissaient gravés dans de la pierre comme les tables de la Loi… VINCENT Raymonde vint à mon secours. Ma rêverie s’agrippa à la couleur d’émeraude dont elle avait peint la campagne entière, au printemps… Je tenais mes premiers mots: « Elle serait couleur… » Je ne gardai pas le vert émeraude, trop voyant, mais il fallait commencer comme cela, je sentais que c’était bon: « Elle serait couleur… » Je rectifiai: « Elle serait de la couleur… » Je tenais ma première phrase, il en vint ensuite assez facilement tout un plein paragraphe: « Elle serait de la couleur de ses yeux… »
4. Un rêve à raconter
Je le taillerais sur mesure pour qu’il entre dans mes mots. Je le découperais puis j’assemblerais les morceaux parce que je n’aurais pas assez de mots ni de phrases pour le faire entrer tout entier dans mon texte. Pour faire plaisir à la maîtresse, pour qu’elle le trouve intéressant et bien rendu, j’introduirais de la logique dans la fantaisie de mon rêve. Il n’y aurait surtout pas de « et alors, à ce moment palpitant de mon rêve, je fus réveillée et n’en connus jamais la fin« … D’ailleurs, je me fourvoyais déjà. Il ne s’agissait pas de rêve nocturne mais de rêve éveillé, et qui plus est, de notre rêve le plus cher… Pourquoi nous demandait-on d’aller au plus profond, au plus secret de nous-mêmes? Qui de nous accepterait de livrer la part intime de son être et avouerait sa faim?… Et ce cadeau magnifique, cet aveu de faiblesse, si nous nous décidions à l’offrir, pourquoi serait-il noté, jugé, jaugé, critiqué?… Dieu seul en était digne, je n’avais pas envie de le confier à la maîtresse…
Gaza – Les ONG témoins de l’insupportable
3. Un rêve à raconter
C’est que le mot rêve déclenchait le rêve à lui tout seul… Il focalisait mon attention, m’empêchait de penser, faisait de tout son contenu virtuel, imaginable et inimaginable, un rempart inexpugnable contre tous les autres mots… Il suffisait à mon bonheur et tant que je serais en lui, sous son emprise, soumise, hypnotisée et consentante, les autres mots n’auraient aucune saveur, aucune valeur, aucune consistance… C’était un vaste monde, indéfini et infini, dans lequel je me perdais avec délice… N’était-il pas le Tout? Pourquoi mettre fin à la rêverie dans laquelle il m’avait plongée depuis que j’avais pris connaissance du sujet? Pourquoi isoler un rêve dans cette rêverie? De toutes mes expériences, la rêverie était l’état qui me paraissait le plus naturel, celui dans lequel je revenais spontanément lorsque les nécessités de la vie m’en avaient tirée… Cette rédaction à faire, dont le sujet avait eu le don de me mettre ou de me remettre dans cet état idéal, devenait par là même un pensum inutile, fastidieux et néfaste, qui me priverait de rêves parce que je ferais l’effort de transformer en mots un rêve…
