C’était de l’anti-matière…

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je comprends, non, en fait je comprends, c’est stupide, j’ai parlé de désordre, je suis entrée là, dans la chambre, j’ai cru un instant que j’hallucinais, que je n’y voyais pas clair, que ça ne pouvait pas être ça, ce que je voyais. Ça ne pouvait pas. Correspondre à ce que je voyais. Pas complètement. Pas vraiment. Il devait bien y avoir un petit décalage entre la réalité et ce que je voyais. Une vibration. Un décalage. C’est bien ce que Bergson appelle le désordre, d’ailleurs. On s’attend à un autre ordre que celui qu’on trouve. Alors on ne parvient pas à voir qu’il y en a un. C’est une théorie que tu aimerais mais je préfère ne pas t’en parler.

Ça ne pouvait pas être tout à fait ça, le réel, ta chambre … Même Bergson ne m’était pas une consolation.

Le réel de ta chambre, en miettes, en miettes de savanes, en miettes de quatre-quart, en miettes de tartines, avec un peu de confiture, de fraise, en miettes savamment éparpillées, dispersées, parsemées sur des strates, des couches, des sédiments, de vêtements, de papiers, papiers d’emballage, papiers quadrillés, froissés, déchiquetés, déchirés, on distingue des traces, une écriture, ronde, douce, la tienne, et quelques fautes d’orthographe aussi, dans les sédiments, de jolies fautes d’orthographe sédimentées, et ensuite aussi, je distingue un peu d’argent, quelques pièces, et aussi des pièces en chocolat, une carte de tes grands-parents, j’extrais consciencieusement toute chose de ce monde, je trie, sépare, organise, je remplis le panier à linge sale, je range tes chaussures, je passe l’aspirateur, tout cela s’absorbe, s’atténue, s’efface, s’estompe, disparaît sous l’effet de mon activité. Je crains la faute, le faux-pas, je crains de jeter négligemment un trésor ou un de tes manuscrits en cours reliés avec des rubans que tu as volés chez ta grand-mère.

Je retrouve le réel de ta chambre. Puis je comprends, en fait, je comprends mieux, je réalise, je recoupe les informations, les descriptions, les traces, et je comprends. C’est de l’anti-matière. Je réalise que l’effet de l’anti-matière, si c’est bien de l’anti-matière qui a abattu tous les arbres de cette immense forêt russe, est exactement celui dont je trouve les traces dans ta chambre, au milieu de tes peluches et de tes petits objets, de tes propriétés, de tes trésors, c’était de l’anti-matière. Elle a tout mis par terre, tout bouleversé, tu n’y peux rien, tu n’y es pour rien. Et quand je t’expose ma théorie quand tu reviens de l’école, tu y adhères sans réserve. Avec un bel enthousiasme qui me réchauffe le cœur. Et me convainc que je suis bien un être matériel au sens de van Inwagen. Résistant au réel et tenu dans le monde par un sourire.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 avril 2012.

 

 

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