peur

La grâce de ta présence

Isabelle pariente-Butterlin

 

Tu t’étonnes de ce que je ne regarde plus. En fait, ce n’est pas mon enfance que tu me rappelles, c’est le bonheur d’être là. Très exactement le bonheur d’être là. Tu me ramènes au monde.

Tu prends ma main très doucement. Puis tu la tiens bien serrée. Et quand je te demande pourquoi, tu réponds avec la force de l’évidence :
— Tu as dit que ça glissait, la pierre, quand il pleut, alors je fais très attention. On peut marcher moins vite ? Je préfère.
Tu dis cela, seulement, et alors il me semble que le monde a du sens. Nous descendons l’escalier de pierres très doucement. Je règle mon pas sur le tien. Tu tiens ma main. Je suis à ma place. Mes paroles ne se sont pas brisées sur le sol. Elles n’ont pas disparu. Et tu marches à côté de moi. Le monde est en ordre. C’est tout simple parfois. Cela peut être tout simple.

Une autre fois, tu me demandes avec l’intensité de ton regard :
— Pourquoi elle a peur, la dame ?
— C’est pas une dame. C’est la Vierge. Regarde ce qui vient d’entrer par la fenêtre. Tu n’aurais pas peur, toi ? Je te montre l’ange de Bellini, au superbe drappé. Dans son élan, il est comme suspendu. En apesanteur au dessus du sol. Les lys qu’il tient. Tu le regardes avec un air très sérieux. Tu écoutes mes explications. C’est un peu compliqué parce que soudain tu poses beaucoup de questions théologiques. Tu évalues la situation. Puis tu conclus en regardant la scène :
— C’est vrai qu’il est gros, le moustique. À la place de la dame, j’aurais peur, moi aussi.
Je conviens que pour un moustique, il est costaud.

Et nous éclatons de rire.

Parfois il suffit de s’asseoir aux bords de l’eau. De te regarder manger une glace. Tu as choisi avec un sérieux immense les parfums. Tu as calculé le nombre des possibles. Et maintenant tu es assise dans un rayon de soleil. Il n’y a rien à faire qu’à te regarder. Je t’indique les endroits où elle fond. Tu fais tourner le cône entre tes doigts. Je sais que tu ne le finiras pas, qu’il atterrira, poisseux, entre mes doigts, et qu’il faudra chercher un peu d’eau. Mais pour l’instant, tu es assise. Tu regardes l’eau verte. Et les ondes que provoque le passage d’un bateau. Tu te scandalises d’une petite éclaboussure.

Le monde est suspendu à la transparence de ton regard. À la grâce de ta présence.

 

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 avril 2012.

 

L’eau est froide et inamicale

Isabelle Pariente-Butterlin

 

— Allez, tu viens, la grenouille …
— Non, je peux pas, j’ai peur, j’ai peur, je veux pas …
— Bon attends, on va faire autrement, va prendre une planche …
— Non vas-y toi. Je veux pas.
— Non, c’est pour toi, c’est ta planche, va la demander, s’il te plaît, tu dis gentiment, tu demandes gentiment, vas-y toi.

L’eau est froide et inamicale. Le chlore monte par effluves et les cris des autres gamins résonnent dans mes oreilles que le bonnet de bain en silicone plaque contre mon crâne. J’ai bataillé pour avoir le gris, et pas le rose avec un arc-en-ciel. Je te regarde parlementer avec le maître nageur qui fait deux fois ta taille mais tu reviens victorieuse et minuscule avec ta planche.

— On y va, jeune grenouille ?
— J’ai peur.
— Tiens toi au muret, un main sur le mur, je te donne ta planche, allez, viens, vas-y la grenouille.
— J’ai de l’eau dans l’œil, attends, maman …
— La belle affaire dans une piscine ! Allez, viens, on avance.

Longueur hâchée, en pointillés. Un élan, je suis trop loin, arrêter, un mouvement, je m’arrête, je retiens, le geste, l’élan, je t’attends.

— Attends-moi, Maman !
— Je t’attends, jeune grenouille, allez viens …
— Attends ! Maman !
— Oui, t’inquiète pas, je t’attends …

Longueur en pointillés. Points de suspension de tes mouvements. Ton nez qui se fronce. Suspension. Ton cou se tord, tu cherches la surface, un instant perdu mon bras te remonte. Pointillés. On avance. On s’arrête.

— J’ai failli me noyer !
— Non, pas tout à fait, tu exagères, la grenouille, y a pas une grenouille au monde qui se noie tout à fait !
— J’y arriverai jamais …
— Mais si, on y est presque, regarde, tu as presque fini, vas-y la grenouille, on y est presque, regarde, tu as fait le plus long.
— Je suis nulle …
— Mais pas du tout, tu n’es pas nulle, tu es une vraie grenouille, allez viens la grenouille.

Et ainsi va la vie. J’ai seulement envie que tu puisses lâcher ma main et te laisser porter par l’eau. Et que la vie aille ainsi. Et qu’il en aille ainsi de la vie.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2012.