L’eau est froide et inamicale

Isabelle Pariente-Butterlin

 

— Allez, tu viens, la grenouille …
— Non, je peux pas, j’ai peur, j’ai peur, je veux pas …
— Bon attends, on va faire autrement, va prendre une planche …
— Non vas-y toi. Je veux pas.
— Non, c’est pour toi, c’est ta planche, va la demander, s’il te plaît, tu dis gentiment, tu demandes gentiment, vas-y toi.

L’eau est froide et inamicale. Le chlore monte par effluves et les cris des autres gamins résonnent dans mes oreilles que le bonnet de bain en silicone plaque contre mon crâne. J’ai bataillé pour avoir le gris, et pas le rose avec un arc-en-ciel. Je te regarde parlementer avec le maître nageur qui fait deux fois ta taille mais tu reviens victorieuse et minuscule avec ta planche.

— On y va, jeune grenouille ?
— J’ai peur.
— Tiens toi au muret, un main sur le mur, je te donne ta planche, allez, viens, vas-y la grenouille.
— J’ai de l’eau dans l’œil, attends, maman …
— La belle affaire dans une piscine ! Allez, viens, on avance.

Longueur hâchée, en pointillés. Un élan, je suis trop loin, arrêter, un mouvement, je m’arrête, je retiens, le geste, l’élan, je t’attends.

— Attends-moi, Maman !
— Je t’attends, jeune grenouille, allez viens …
— Attends ! Maman !
— Oui, t’inquiète pas, je t’attends …

Longueur en pointillés. Points de suspension de tes mouvements. Ton nez qui se fronce. Suspension. Ton cou se tord, tu cherches la surface, un instant perdu mon bras te remonte. Pointillés. On avance. On s’arrête.

— J’ai failli me noyer !
— Non, pas tout à fait, tu exagères, la grenouille, y a pas une grenouille au monde qui se noie tout à fait !
— J’y arriverai jamais …
— Mais si, on y est presque, regarde, tu as presque fini, vas-y la grenouille, on y est presque, regarde, tu as fait le plus long.
— Je suis nulle …
— Mais pas du tout, tu n’es pas nulle, tu es une vraie grenouille, allez viens la grenouille.

Et ainsi va la vie. J’ai seulement envie que tu puisses lâcher ma main et te laisser porter par l’eau. Et que la vie aille ainsi. Et qu’il en aille ainsi de la vie.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2012.

 

 

2 commentaires

  1. Lâcher la main, celle qui rassure, n’est pas si facile en tant que grenouille. Un jour elle s’en ira, et maman se rappellera de ces moments si intenses et partagés et de pousser l’oiseau….là c’est plus une grenouille ;-)….hors du nid. :)

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