nuit

C’était comme une prière

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Je te regarde dormir. Quand je regarde ton sommeil, je suis en surplomb au-dessus du monde. Plus rien ne compte, pour un instant suspendu, que la tranquillité de ton repos.

Tu dors. Tu ne bouges pas. Presque pas. Des rêves passent sous tes paupières, que je ne devine pas. Ton souffle est si léger, qu’il m’est arrivé de me pencher vers toi et de l’écouter. Il m’est arrivé de me pencher, de passer très légèrement un doigt sur ton visage, au-dessus de tes lèvres, pour ressentir le souffle de ta vie. Dans le silence le plus complet de la nuit. C’était comme une prière à ta vie. Un rituel très prudent et silencieux.

Tu dors. Tu ne bouges pas. Tu as trouvé des gestes dans le sommeil où déposer ton être tout entier. Tu as trouvé les positions de ton absence au monde. Il n’est pas utile de les décrire dans les mots. Je ne devine même pas les impressions qui sont les tiennes. Elles appartiennent à un temps autre que le mien. Je ne les ai pas. Tu dors, étrangement, dans les lointains de ton sommeil. Et parfois un mouvement indique la profondeur de tes rêves.

Je te regarde dormir. Je te regarde t’endormir. Cela demande la patience de l’immobilité. Je fais même attention à mon souffle, à la façon dont il passerait sur toi. Quand tu t’endors contre moi, tu as une façon très particulière de garder un point silencieux de contact entre toi et moi, n’importe lequel, mais il demeure dans le sommeil un point de contact silencieux et tacite entre toi et moi, ton front contre mon épaule, ou tes pieds contre mes jambes. En sorte qu’il est très difficile, ensuite, de te déposer dans ton lit sans trahir ton sommeil ou ta confiance, je ne sais pas.

Tu te retournes mystérieusement dans le silence de ton sommeil.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mars 2012.

 

Mille et une nuits

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Trajet

   Après le déménagement, j’ai continué d’aller à l’école primaire de la ville de H. Le trajet était long, la sacoche était lourde. L’hiver, après la place de l’Octroi qui séparait les deux communes, la route du retour devenait sinistre. La rue des Murets était interminable avec sa rangée de maisons tristes trouée par des courées et, sur le côté opposé, son terrain vague aux herbes folles d’où pouvaient venir tous les dangers. Je préférais le côté des maisons, qu’un éclairage public faisait émerger de la nuit à intervalles réguliers. Dans les espaces non éclairés, je pressais le pas en guettant les ombres. Je commençais à me rasséréner quand j’apercevais l’angle que formait la boulangerie avec l’axe qui amorçait la rue où nous habitions désormais. La vitrine me semblait illuminée comme un phare. Courage ! Le port était en vue. Quand, enfin, je m’engageais dans notre nouvelle rue, le soulagement que je ressentais laissait de nouveau la place à un sentiment d’oppression au fur et à mesure que je m’éloignais du chaud rayonnement de la boutique. Il fallait encore marcher pendant plusieurs dizaines de mètres. Je m’enfonçais dans une espèce de couloir obscur en pente légèrement ascendante dont les parois reproduisaient à l’infini, jusqu’au point de jonction visuel de leurs deux lignes parallèles, les stries verticales correspondant aux portes et aux fenêtres. La rue, qui était pourtant longue, n’était éclairée qu’à ses deux extrémités et au milieu. J’avais pour ma part divisé le territoire de la rue en trois parties, de la plus familière à celle que je fréquentais le moins. Si je faisais souvent le trajet de la boulangerie à la maison, les deux autres tiers de la rue étaient le début d’un périple plus rare qui pouvait conduire jusqu’au centre de la ville d’A. Quand je jouais au Jokari, mon jeu se positionnait sur la fin du premier tiers et le début du second. C’était ce point-là que je fixais mentalement et que j’essayais de discerner dans la pénombre en tâchant d’oublier le poids de mon sac et la pesanteur de mon cœur. Je ralentissais le pas, je retrouvais de la force et du courage au moment de l’arrivée. La façade de la maison se rapprochait, me souriait. Quand je tournerais la clenche de la porte, je me glisserais dans son repli hospitalier, à l’abri du monde.