Le dialogue impossible

      Eté 2016: l’atelier d’écriture de François Bon

     On marchait. Comme d’habitude, dans les rues de la ville, et puis on s’éloignait, on arrivait dans les faubourgs, au-delà desquels on finissait par atteindre ce qu’il restait de campagne, des morceaux de champs coincés entre des routes et des voies ferrées. Et comme d’habitude, on marchait sans rien dire. Ce qui n’empêchait pas d’essayer d’imaginer ce qu’il se passait dans la tête de l’autre… Lui, soixante ans, usé, plus vieux que son âge. Moi… ? Silence. Il ne m’avait jamais parlé. Je veux dire vraiment parlé. Nous marchions côte à côte comme nous avions vécu. À côté… Et ce silence pesait trois tonnes… Mais ce jour-là?… Ce n’était plus l’été, l’automne à peine installé n’annonçait pas encore l’hiver, l’air était léger, le soleil toujours timide dans ce pays semblait faire sourire la ville et le paysage… D’habitude… il n’y aurait plus jamais d’habitudes… en tout cas, plus celles-là… et l’atmosphère aurait dû en être plus lourde… en tout cas pour lui… vieux, usé, qui arrivait au bout de sa vie… et sans doute se sentait-il ce jour-là encore plus vieux que d’habitude, encore plus disqualifié, fini… définitivement incompris, à jamais hors jeu, anachronique dans les rues de la ville, jeté, exclu du paysage, il en serait bientôt de toute façon effacé, la Faucheuse le guettait, elle l’attraperait au prochain tournant, il le savait, le moment était très proche… Elle aussi, qui marchait à ses côtés ce jour-là, comme autrefois mais pas exactement comme d’habitude, elle le savait… elle, c’est-à-dire moi… mais comment l’expliquer?… en sa présence, elle n’était jamais elle, elle s’objectivait immanquablement sous son regard, se dédoublait sans le vouloir, le moi devenait elle, un sujet de mécontentent ou un objet de reproche, une entité bizarre, un être à mi-chemin entre la première et la troisième personne, elle en soi ou elle pour lui, il fallait qu’elle devienne une partie de lui, qu’elle soit un peu je en lui, qu’elle adopte son point de vue pour essayer de le comprendre, deviner ses questions, imaginer les réponses, se mettre à sa place, faire abstraction de son être à elle, car après tout, pourquoi vouloir rester soi?… Il avait les yeux dans le vague, il avait toujours eu les yeux dans le vague… comme si ce qu’il était au fond de lui ne coïncidait pas avec le film de sa vie, comme s’il y avait une sorte de décalage spatio-temporel entre son vécu et ce qu’il ressentait, comme si la vision était empêchée par un tressautement de la pellicule, un accident ou un incident mystérieux sur lequel il n’avait pas de prise… Elle ne disait rien… qu’aurait-elle pu lui dire?… il aurait pourtant aimé qu’elle lui parle… elle essayait, il s’en rendait compte, elle lui disait exprès des choses insignifiantes sur un ton des plus sérieux et même parfois grondeur quand elle abordait la question de sa santé qu’il n’avait pourtant pas l’impression de négliger… c’était bien qu’elle soit là, à côté de lui, comme avant, comme il y avait très longtemps… la vie passe si vite… on n’a pas le temps de dire ce que l’on voudrait dire… on n’a pas le temps de comprendre les choses de la vie… on n’a pas le temps d’apprendre à se comprendre… on n’a que le temps, parfois, de revivre certaines scènes… comme celle-ci… quand c’était lui qui marchait dans les rues de la ville à côté de son père… ils suivaient le même chemin qu’aujourd’hui… mais les faubourgs s’étendaient beaucoup moins loin, l’autoroute n’existait pas, les champs s’étendaient presque à perte de vue…

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