enfance

Il suffirait presque de fermer les yeux

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Autrefois je reconnaissais son pas au rythme qui était le sien. Je me souviens bien de ce temps. Je tente seulement de ne pas trop rappeler ces souvenirs. Il vaut mieux les effleurer. Mais pas plus. Les brumes du souvenir sont montées.

Il y avait une certaine séquence sur le monde qui signalait son retour.

Elle mettait un point final mon attente dans le soir venu avant elle. Et à mon impatience aussi. Elle en suspendait la tension. Chaque pas, le sais-tu ?, se dépose sur le monde avec son rythme propre. Chaque pas, à son rythme, un pas puis l’autre, avancée, un pas puis l’autre, sur le monde, se dépose selon le rythme de la marche. Il suffit de le laisser se déployer. Il suffit, rien de plus, d’une attention musicale pour le reconnaître entre tous. Il suffirait presque de fermer les yeux. Chacun a droit à cette musicalité de l’attention.

Puis, à ma rencontre, sont venus les tiens, les tiens, sur la surface de ce monde, à ma rencontre.

Rythme propre, pulsation. Tes pas, à ma rencontre sur le monde. Nos trajectoires cherchent à coïncider. Ta verticalité est incertaine. Oscille. Vacille. Alors mes bras tendus vers toi. Ligne droite, la plus courte. Je me place sur elle pour que dans mes bras tu termines le mouvement. Rythme propre, pulsation. Tracée par toi. Parfois elle dévie un peu. Tes pas martelant la surface du monde.
J’ajuste les trajectoires, je réajuste nos mouvements. Le monde se réoriente. Toi, très incertaine, à ma rencontre, approximative. La transparence de l’air se polarise de toi. Monde très ancien soudain neuf de toi. Le rythme de tes pas entr’ouvre les possibles. Il éloigne l’horizon.

Je me repère à l’Orient de tes pas.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 mars 2012.


Tu ne m’imagines pas enfant

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Plusieurs fois, nous avons eu cette conversation. La réitération, peut-être, te permet de saisir doucement l’idée, de la polir dans ton esprit comme la mer a pris le temps de polir ces cailloux que je trouve dans tes poches, lisses et mystérieux, avant de faire la lessive. Je me garde bien de les jeter. Je les dépose sur ta petite table et tu les récupères un peu plus tard avec un air sérieux. Ou bien tu les oublies là et je ne sais plus trop quoi faire, cela arrive aussi.

Tu ne m’imagines pas enfant.

Tu n’y parviens pas, dis-tu. Avec un air désolé qui signifie, je le sens bien, que je n’ai peut-être pas été enfant. Bien sûr il y a quelques photos de moi enfant, mais ton inquiétude est métaphysique et ne se contentera pas de preuves aussi faibles. C’est bien plutôt parce que tu as saisi certains de ces clichés, que tu les as découverts aux hasards de tes investigations et de tes questions, que cette affirmation un peu navrée en est venue entre nous.

Et je n’en ai pas de preuves au fond.

J’ai reculé d’une case sur l’échiquier des générations. Je tiens ta main et c’est moi qui suis l’adulte comme autrefois je tenais la main de l’adulte, j’étais à ta place, et je déclarais, je m’en souviens bien, la même incrédudilité que toi. La scène n’a pas changé. Nous la rejouons à notre manière à nous, mais quelque chose en elle se dit à nouveau, de l’incrédulité des enfants à propos du monde des adultes.

Je n’ai aucune preuve que ton monde n’est pas éternel.

Je le sais, pour la seule raison que j’ai cru moi aussi à cette éternité de mon monde et que pourtant, tu vois, il a basculé dans les souvenirs. Je n’aime pas les photos qui le fixent. Je préfère le retrouver en toi. Comme se retrouve en toi cette éternité calme et tranquille. Aussi fragile soit-elle.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mars 2012.

 

Pouvoirs magiques

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Il y a des endroits du monde où nous sommes protégés. Des bulles de cellophane, en somme.

Toi, tu es certaine que je te protège de tout, tu énonces sans trembler la liste des créatures dont je suis supposée triompher pour toi, et heureusement, elles appartiennent toutes aux livres de contes que l’on referme avant de dormir.
Quand nous avons ce genre de conversations, j’active la partie rationnelle de mon cerveau, je tente d’oublier les craquements de bois de l’escalier, les ombres du jardin, et je te réponds le plus tranquillement possible (il ne faut pas surjouer non plus, tu as l’oreille fine et tu parviens à détecter des variations infimes dans la ligne mélodique de mes phrases) que bien sûr, les sorcières n’existent pas.

J’évite de croire aux sorcières, mais je crois aux fées.
Toi, tu le sais. Nous en parlons entre nous, lors de nos promenades, il suffit que nous soyons loin de toutes choses, c’est-à-dire que nous ayons tourné deux ou trois fois en rond, au bout d’un chemin, il suffit que s’ouvrent les ombelles tremblantes de plantes rêveuses et inconnues, dont je ne sais jamais si elles sont, ou non, du poison, et que je refuse que tu touches, pour que la question en vienne à se poser entre nous, et que nous les évoquions.
Tu actives alors, dans la nuit qui à présent est tombée, la partie la plus rationnelle de ton cerveau, il suffit que tu fronces tes minuscules sourcils pour que je sente que je vais avoir affaire à elle, et tu me fais remarquer qu’il y a un problème dans la vision du monde que je construis et dont je discutais avec toi pas plus tard que cette après-midi. J’ai soudain l’impression d’avoir des pouvoirs magiques mais de raisonner très mal, et de faire des fautes de raisonnement que le débutant que tu es souligne avec désapprobation.
Je crois aux fées de la lande, aux elfes, ou du moins je n’irais pas les provoquer, mais je ne crois pas aux sorcières, non, résolument pas, ni aux fantômes, ça ne tient pas trop, tu as raison, mais c’est mieux ainsi, tu ne crois pas ?

Quand j’ai passé toutes ces épreuves, il y a dans vos cous, une odeur de tilleul et une odeur de galette qui permettent d’aller affronter la nuit.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mars 2012.

 

Tu ne marches pas, tu danses

Isabelle Pariente-Butterlin

 

Posé sur le monde, et sur moi, comme un objet du monde, ton regard clair atténue les angles.

Questions, feu roulant des questions. Ta voix accompagne mes gestes, embrouille mes pensées et leur ligne fixe, enroule ton sourire autour de moi, et s’entortille autour de mes pas qui trébuchent ; je suis en but au décompte des minutes, et la ligne mélodique de tes phrases en vient toujours à remonter à la fin, comme si, moi, je savais les réponses, alors que mon esprit serait vide et sec aujourd’hui si tu n’étais pas là.

— C’est vrai que la vie, c’est comme une histoire, tu ne crois pas, Maman ?

Oui, tu as raison, tu as certainement raison, sauf que moi, le sais-tu seulement ?, je l’ai oublié, et pour m’en ressouvenir il me faut l’ombre protectrice des bords des mondes, dont il me semble parfois être tombée, dégringolade sèche, dont je dois toujours annuler les effets, alors que toi, tu le sais, avec évidence et grâce. Les courbes de tes pas entrecroisent ceux que je dessine selon des lignes droites et sèches dans l’espace de ce monde. Tu ne marches pas, tu danses.
J’aurais besoin pour te répondre et pour affronter ton regard clair, de prendre appui sur Martin Buber et ensuite, de m’appuyer sur Élie Wiesel, de mettre mes phrases à la suite des leurs, de te parler des Célébrations Hassidiques, et là, tu vois, sans eux, je suis perdue, j’entrevois seulement, la suite des questions chantantes que tu vas m’opposer, et je n’ai pas ta tranquille évidence ni la certitude calme de ton esprit.

Alors une fois de plus, je ne suis rien d’autre qu’un adulte. C’est désolant.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2012.

 

Toi minuscule et colorée

par Isabelle Pariente-Butterlin

 

 

Te regardant, je perçois en toi, des strates de toi bien plus anciennes que celle dans laquelle tu te déplaces actuellement.

Je me souviens, dans un gymnase surchauffé, de toi jonglant avec des balles de couleurs. Toi minuscule et colorée, passant d’un ainsi dénommé atelier à un autre. Tes mèches blondes ébouriffées accompagnaient tes mouvements et tes joues rougissaient de l’effort. Toi, toute à ta joie et à ton labeur, faisant tourner en ce qui aurait sans doute pu être des cercles concentriques qui s’affaissaient, se déplaçaient, s’amollissaient, s’esclaffaient, un immense ruban arc-en-ciel. Tes gestes étaient appliqués et tu avais dans le regard toute la concentration dont seuls les enfants sont capables.

Et ta main gauche, pendant toute cette concentration et cet effort que tu menais de haute lutte, était abandonnée à son immobilité, inutile, reposant dans l’air, doigts légèrement écartés, comme autrefois, c’est déjà devenu autrefois, à une époque où elle ne te servait à rien.

Il arrive encore, par hasard, que tu superposes des gestes archaïques à ceux que tu as appris à déployer dans le monde social des adultes. Ils apparaissent sans que je sois en mesure de les prévoir et ont une grâce très différente et émane des lointains de toi, de moments de vie qui ne nous appartiennent pas, et sur lesquels le langage vient échouer, puisque toi-même, alors, ne l’écoutait que comme une musique lointaine qui te berçait.
Tu as conservé longtemps cette étrange superposition en toi, je parviens toujours à la percevoir, et moi qui te regarde être avec constance, tentant de te déplacer le moins possible de ton axe, espérant parvenir à te laisser être, faisant le moins de bruit possible, je les reçois en ma mémoire comme des indices de toi.

Je crois que j’ai définitivement pris ton parti contre le monde des adultes. Mais ce n’est pas à toi que je peux le dire. Il faut que je fasse comme si. Je t’apprends seulement, sans que personne ne s’en rende compte et pas même toi, la négociation, et des techniques pour rester toi dans ce monde de faux-semblants que je leur abandonne. Le monde des adultes n’est rien d’autre qu’une vaste cour de Louis XIV qui aurait perdu son roi et vibrionne d’angoisse, palpite d’attente, chacun cherchant le roi, s’espérant roi, pauvres rois sans couronne désorientés et perdus dans une cour immense.

Ensuite ton prof de sport est arrivé, et le moment, sous son regard, a volé en éclats. Mais ça n’a pas d’importance.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mars 2012.

La grâce infinie de l’enfance

par Isabelle Pariente-Butterlin 

 

Je ne suis même pas sûr qu’il soit possible, là, de déposer des mots.
Là : sur la grâce infinie de l’enfance.

Rien de ce que j’ai lu d’elle ne m’a parlé de toi.
Regards sans grâce des adultes se regardant regarder l’enfance, comme ces mères aux traits trop dessinés, trop appuyés, sans doute maquillés, qu’on trouve sous la plume lourde de telle poétesse se regardant être mère. Ennui. Leur maternité ne m’intéresse pas.
Il y a peut-être, je l’admets, infiniment émouvante, la scène de terreur que raconte Rilke dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge quand, déguisé, ayant amoncelé sur lui des épaisseurs de vêtements et de masques, et de solennité adulte, empesé, dépassé, je crois même, par le sabre de son grand-père, mais de cela je ne suis plus sûre, et je n’ai pas envie de le relire, tant la grâce, dans mon souvenir, est intacte, et tant que je crains, à tort, qu’elle ne s’efface, il se sent soudain pris au piège de son déguisement dont il ne peut plus se défaire, et hurle de frayeur, arrachant toute chose.
Cela, peut-être, est un geste d’enfance. Pour le reste, nos mots y sont un échec.

Je ne sais pas pourquoi c’est ainsi, je ne pourrais pas tout à fait expliquer ce phénomène, j’ai des idées bien sûr, et des hypothèses, qui viennent me traverser tandis que je te regarde passer, mais ta grâce, à ce moment-là, s’entoure d’une très fine protection de silence, et voilà que les phrases viennent se briser là, doucement, comme de très petites vagues, et elle demeure intacte et silencieuse. Ou bien est-ce qu’elle évolue, qu’elle se déplace puis se déploie à une très légère distance du monde, qui pourrait être là la raison pour laquelle elle me paraît parfaitement en son lieu ici, aux bords des mondes, sans qu’il me soit possible de la dire ? Parfois, les bras m’en tombent.

Parfois je me dis, mais ce n’est pas une bonne hypothèse, que nos mots sont saturés de représentations et de l’air lourd de nos existences, et que les déposer là est une erreur, puisque là, il n’y a encore rien de fossile. Pas encore. Ça viendra, mais pas encore, pas pour le moment. Je me demande quelle strate de souvenir, et de pesanteur, et de poussière il faut que nos pas d’adultes soulèvent avec eux pour qu’il nous soit impossible de simplement te regarder en se disant « elle joue » et de saisir par là quelque chose de ta grâce.

Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mars 2012.

 

Trajet

   Après le déménagement, j’ai continué d’aller à l’école primaire de la ville de H. Le trajet était long, la sacoche était lourde. L’hiver, après la place de l’Octroi qui séparait les deux communes, la route du retour devenait sinistre. La rue des Murets était interminable avec sa rangée de maisons tristes trouée par des courées et, sur le côté opposé, son terrain vague aux herbes folles d’où pouvaient venir tous les dangers. Je préférais le côté des maisons, qu’un éclairage public faisait émerger de la nuit à intervalles réguliers. Dans les espaces non éclairés, je pressais le pas en guettant les ombres. Je commençais à me rasséréner quand j’apercevais l’angle que formait la boulangerie avec l’axe qui amorçait la rue où nous habitions désormais. La vitrine me semblait illuminée comme un phare. Courage ! Le port était en vue. Quand, enfin, je m’engageais dans notre nouvelle rue, le soulagement que je ressentais laissait de nouveau la place à un sentiment d’oppression au fur et à mesure que je m’éloignais du chaud rayonnement de la boutique. Il fallait encore marcher pendant plusieurs dizaines de mètres. Je m’enfonçais dans une espèce de couloir obscur en pente légèrement ascendante dont les parois reproduisaient à l’infini, jusqu’au point de jonction visuel de leurs deux lignes parallèles, les stries verticales correspondant aux portes et aux fenêtres. La rue, qui était pourtant longue, n’était éclairée qu’à ses deux extrémités et au milieu. J’avais pour ma part divisé le territoire de la rue en trois parties, de la plus familière à celle que je fréquentais le moins. Si je faisais souvent le trajet de la boulangerie à la maison, les deux autres tiers de la rue étaient le début d’un périple plus rare qui pouvait conduire jusqu’au centre de la ville d’A. Quand je jouais au Jokari, mon jeu se positionnait sur la fin du premier tiers et le début du second. C’était ce point-là que je fixais mentalement et que j’essayais de discerner dans la pénombre en tâchant d’oublier le poids de mon sac et la pesanteur de mon cœur. Je ralentissais le pas, je retrouvais de la force et du courage au moment de l’arrivée. La façade de la maison se rapprochait, me souriait. Quand je tournerais la clenche de la porte, je me glisserais dans son repli hospitalier, à l’abri du monde.