Catherine disait ne pas avoir de nouvelles plus récentes. Elle la rencontrait parfois dans les lieux qu’avait fréquentés Stéphane. Son engagement dans l’organisation s’était confirmé, elle avait réussi à se faire embaucher dans une grande entreprise de vente par correspondance pour y noyauter le syndicat, y préparer des « coups ». Elle laissait entendre que Stéphane avait de la chance car là-bas, il se passait des choses intéressantes… Ces quelques mots de Catherine, la jubilation intérieure avec laquelle elle les avait prononcés et que son léger sourire, accompagné d’un regard teinté de moquerie, avait laissée filtrer, ouvraient une brèche dans l’épaisseur de son double aveuglement. Elle prenait conscience de la réalité de l’engagement de Stéphane dans ce groupuscule situé à gauche de l’extrême-gauche, et se rendait compte qu’elle avait laissé se développer entre eux une sorte de mensonge ou de mauvais rêve, qu’elle avait multiplié les erreurs de lecture, les faux-sens, contresens, fautes de toutes natures et péché fondamental, elle n’avait rien compris au marxisme-léninisme… Elle avait écouté sans les comprendre ses paroles elliptiques sur fond d’activités plus ou moins clandestines. Il lui avait parlé d’une mission importante, d’une action d’envergure qui se préparait à l’Ouest, de la restructuration du mouvement révolutionnaire inter-national… Elle comprenait soudain que le cloisonnement de l’organisation n’avait rien de folklorique. Moins connue que d’autres, plus secrète, mieux structurée, il lui avait annoncé, elle s’en souvenait maintenant, qu’elle deviendrait le fer de lance des luttes à venir… Il disait que la conception que l’on se fait du monde est plus importante que l’amour… Que la politique est le noyau dur de la vie, que tout le reste s’organise autour d’elle… Il lui disait que tout serait plus facile si elle-même entrait dans l’organisation et lui reprochait de ne pas faire le saut…
ouest
Objecteurs de conscience
En perpétuel étonnement et questionnement, bouillonnement inquiet et lucidité déferlante, Véronique commençait ses phrases par « je ne comprends pas », les ponctuait de « pourquoi? », sollicitait ses interlocuteurs par des « n’est-ce-pas? », et, lorsqu’on prononçait devant elle une formule banale telle que « ça va? », y faisait voir une somme de réalités informulées. Elle dénonçait la fausse monnaie qui circule entre les hommes, mots vides de sens, truqués, tronqués, au service de l’égoïsme et de l’hypocrisie qui régnaient, selon elle, en maîtres à tous les stades de la vie sociale. L’entresol où elle vivait avec Ali était illuminé par les peintures de celui-ci. Le jour où elle avait déchiré la convocation qu’elle avait reçue de l’Université pour passer sa licence de philo, ils avaient réuni leurs amis autour d’un thé à la menthe pour annoncer qu’ils allaient « faire la route ». Ils partaient pour ne plus être contraints de vivre eux-mêmes comme des faux-monnayeurs. Ils rejetaient tous les systèmes, se refusaient définitivement à toute compromission. Ils avaient fait le choix de la liberté absolue, celle qui avait sans doute inspiré les nomades ou les prophètes de tous les temps. Les mots libérateurs dansaient et chantaient en dessinant l’horizon. Comment le bonheur serait-il possible entre quatre murs de béton ? Bonheur-mirage, opiacé comme la religion, qui avait besoin de se voiler la face, à l’Est comme à l’Ouest, pour prétendre à l’existence… Sur les chemins d’Ali et de Véronique, le soleil levant ou couchant n’apportait pas le bonheur, il donnait la paix…
Points cardinaux
Mes hôtes d’un soir ont établi leur demeure au centre du monde. Le nord du pays leur paraît misérable, sinistre ou sinistré, et le sud méprisable, trop riche et dédaigneux. Il est aussi question de l’Est, en termes qui ne sont pas élogieux. A l’Ouest, les habitants se comportent comme de grands enfants mal élevés, ce qui, au vu du tableau général, n’est certes pas, selon eux, le plus grave. Leurs paroles me font douter du centre, glisser vers les extrêmes, perdre le Nord.