faire du bien

Écrire

Nous étions si fragiles…

    Raconter, essayer de raconter me fait du bien, je ne saurais l’expliquer autrement que par le plaisir qu’il y a à se couler dans une habitude ancienne, à retrouver des sensations connues, à renouer avec une partie de soi-même… Mais le plaisir éprouvé n’est pas seulement narcissique, la page blanche ou l’écran vide ne sont pas seulement un miroir offert à l’ego, l’écriture est plutôt, il me semble, une sorte de colonne vertébrale qui permet de rester debout ou de se redresser. Sans doute avions-nous cela en commun, Martens et moi, le besoin de formuler par des mots écrits, en les ciselant, nos pensées et nos émotions, nos sentiments…

Avoir besoin d’un chef

Nous étions si fragiles…

    Chaque journée voit naître mille conflits potentiels, mille occasions de découragement et d’hostilité retournée contre l’autre. Quelques personnalités fortes ont émergé, qui tour à tour exacerbent ou apaisent les discordes naissantes. Xavier, Martine, Abigaïl, Daniel, Norman, ont des profils contrastés et parfois clivants. A l’inverse, Mia et Ghali nous feraient presque oublier la violence de notre situation par la grâce de leur comportement. Ils sont pourtant rudes à la tâche. Ghali défriche, travaille la terre, coupe le bois, répare les parties endommagées de la base, Mia fabrique des paillasses, prépare la nourriture, nettoie et lave sans relâche. Tous deux nous font du bien, non seulement par les améliorations concrètes qu’ils apportent à notre quotidien, mais aussi par la capacité qu’ils ont à nous entraîner dans l’action immédiate sans état d’âme apparent (le soir, ils s’effondrent dans un sommeil qui paraît être de plomb)… Personne n’esquive l’effort à fournir, mais la plupart d’entre nous, moi incluse, sommes d’humeur moins égale et la résistance physique fait parfois défaut. C’est alors que se produisent les étincelles qui pourraient faire flamber notre entente. Chacun de nous le sait et s’entraîne à déjouer les pièges, mais nous ne réussissons pas toujours… Les réflexes reprennent le dessus, il y a des engueulades, on en vient aux mains. Norman, en général, s’interpose et s’il n’est pas là au moment du pugilat, on va le chercher. Il se dégage de lui une sorte d’autorité naturelle qui en impose mais qui agace Xavier. Comme Luc, mais pour de tout autres motifs, Xavier traque chez nous ce qu’il y a d’infantilisant. Avoir besoin d’un chef est pour lui un signe patent d’immaturité. Le conflit initial arbitré par Norman débouche trop souvent sur des joutes verbales entre les partisans de l’un et de l’autre pour défendre un mode d’organisation hiérarchisé ou libertaire. Manifestement, la synthèse est difficile. Les disputes banales sont plus faciles à régler que les conflits nés de ces discussions qui mettent en jeu un noyau dur de convictions qui semblent relever de la croyance religieuse. En défendant leur point de vue bec et ongles, Norman et Xavier prennent le risque de nous diviser en deux clans hostiles qui pourraient rendre notre vie à tous, ici, encore plus difficile. Heureusement, comme Mia et Ghali, Sylvain et Louis ont la douceur des bergers. Ils nous montrent un chemin plus souriant…

Petite lueur vacillante

    L’Humanité s’est détruite et notre petite communauté s’éteindra bientôt sans le réconfort de transmettre à des enfants un monde meilleur. La mort devait être douce quand, au soir de sa vie, il était possible de quitter les vivants avec le sentiment de leur avoir fait du bien! Si nos conditions de survie se compliquent trop, nous serons bien obligés d’anticiper et d’organiser notre retour vers le grand Tout, mais ce n’est pas urgent, nous pouvons tenir sans doute assez longtemps pour en apprivoiser l’idée. Il faut si peu de chose pour reprendre goût à la vie! Depuis hier soir, la lumière du jour est plus douce et, pendant la nuit, pour la première fois depuis que nous avons échoué ici, nous avons pu admirer les étoiles. Dans cette petite partie du ciel libérée des lourdes nuées, les points lumineux tremblaient comme des flammes de bougies qui auraient vacillé derrière une lucarne. Si nous ne sommes pas les seuls survivants, d’autres que nous les ont regardées, d’autres que nous les contempleront la nuit prochaine. Cette idée me plaît et suffit pour le moment à m’insuffler le désir très fragile de rester en vie. Si fragile que nous évitons entre nous les conversations qui évoqueraient nos proches, nos familles, nos amis. Le sujet est tabou. Chacun sait pourtant que l’autre en est habité jusqu’à l’obsession.