Petites fictions

Lonesome

     Le train a sifflé trois fois avant d’arriver dans une vieille gare perdue. Personne ne m’attendait. Toutes les rues de la petite ville étaient désertes. J’avais l’impression de me déplacer au milieu d’un décor. Les portes que j’essayais d’ouvrir étaient fermées à clé ou par un verrou. Les réverbères étaient rares, la nuit était dense. Mes hôtes habitaient une ancienne ferme dans la campagne environnante. Trop tard, trop sombre pour chercher. Oui, je l’avoue, j’ai eu peur que, toi aussi, tu m’abandonnes…

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Télé-réalité

     Une feuille est posée sur une petite table basse. L’enfant dessine. Sa tête ronde est penchée vers le rectangle de papier blanc. Il écrit-crée-crie sur cet écran qui réfléchit ce qu’il voit dans sa tête. Le tain du papier lui renvoie des rêves et des cauchemars. Il les contemple et les retouche. Il se sent tout puissant quand il modifie une image. La vérité veut parfois que ses doigts exécutent trait pour trait une figure imposée. Dans la maison qui explose, il y a un chat qui ronronne. Il y a des choses et des gens, dont Jean, son père. Il couvre son dessin de taches rouges et d’éclairs orange. Comme dans les BD, il dessine des bulles pour faire parler les personnages. Il a la gorge nouée, les mots ne sortent pas de son dessin. Il voudrait tout effacer, ne le peut pas.

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Prendre le large

    Je recherchais, comme les autres voyageurs, les correspondances qui m’arrangeaient. Comment rejoindre Chemin Vert ou Sentier, les lieux de mon ancienne liberté? Comment éviter Bastille? Près de Nation existait Rue des Boulets. Nous n’avions rien pu faire contre les catapultes!

     Rosana tournait le dos à la gare de l’Est. Je regardais avec elle dans la direction de la Seine. Quelques bateaux de papier que j’avais lancés jadis au fil de l’eau continuaient peut-être à voguer vers le grand large! Monter dans une rame, ne pas me faire prendre, oser descendre entre le Palais de Justice, l’Hôtel-Dieu et Notre-Dame, était un projet d’une grande envergure… Je pouvais préférer Montparnasse, qui souhaitait la Bienvenüe. Changer à République, me laisser guider par le parfum des Lilas. M’arrêter à Belleville, m’installer sur la Place des Fêtes. Continuer de guetter tout ce qui arrivait de la station Bonne-Nouvelle

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 Le Rose et le Noir

     J’étais montée dans un compartiment dont les portes étaient encore ouvertes devant moi. Je suivais une gamine de mon âge qui accompagnait une femme. Je m’étais assise en face d’elles. La gamine avait l’air gentille, je lui avais souri. Elle m’avait répondu en avançant vers moi son sachet de bonbons. Je me penchais déjà pour attraper une papillote flamboyante. La femme m’avait giflée sans le vouloir en écartant la gamine avec son bras. Elle avait murmuré des mots à son oreille. Je les avais regardées, blotties l’une contre l’autre. Leurs yeux fuyaient sur les côtés. Je les trouvais jolies, leur peau était rose. Je ne pouvais pas me regarder en face mais je voyais bien que le bout de mes ongles était noir. La rame avait pris de la vitesse. Elle s’emballait, nous plongeait dans un trou noir. Les gens se laissaient ballotter. Je n’étais pas un colis ordinaire, je me demandais si la femme allait me signaler. J’imaginais la casquette du contrôleur chargé de m’accueillir sur les quais inondés de lumière de la nouvelle station où le métro s’arrêterait brutalement en freinant au dernier moment. J’avais pris peur. J’avais bondi vers les portes coulissantes. Je m’étais glissée comme une couleuvre à travers la fente de leurs battants à peine entrouverts. Je m’étais immédiatement fondue dans la foule. La rame était repartie après un coup de klaxon en emportant mon amie de quelques secondes. Passagère clandestine, débarquée je ne savais où, j’avais alors cherché tristement la direction Strasbourg-Saint-Denis. Je me faufilais comme si de rien n’était entre les voyageurs. J’essayais de me faire passer pour quelqu’un de leur famille. Je choisissais les moins pressés pour marcher tranquillement à leurs côtés. Juste un peu derrière, légèrement décalée, prête à détaler.

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Vie macadamisée

     Le mannequin demandait au soleil en fugue ses papiers d’identité derrière la vitrine. A Pantin, dans le plus grand café de la ville, le fugitif, un bois-sans-soif ou puits-sans-fond, fit volte-face et disparut de l’autre côté en sautant par dessus la clôture. Le patron de l’établissement voulut régler ses comptes mais dans les règles, il passa par la porte devant un ancien potier et se mit à courir en lançant des mots à la cantonade:  » Si vous le rattrapez, je vous offre un pot… » Nombreux furent les poursuivants qui encerclèrent le sergent de ville qui régulait la circulation au milieu d’un rond-point dans le premier virage. La vie se macadamisait tandis que les avis divergeaient. La forme ronde est sans appel. L’inconnu s’était envolé de tous les points du cercle. Il n’y avait plus qu’à rentrer au Globe, c’était le nom du café-théâtre où se réunissait toute la troupe. La nouvelle fit la tournée des popotes. Chacun y allait de sa dissonance.  » Moi, madame…  »  » Moi, monsieur…  » S’il survit après un pareil carambolage, nous lui mettrons la main dessus.  »  » Puis le poing.  »  » On n’a pas idée de se conduire ainsi…  » Toutes les règles sont transgressées, c’est la partition générale…  » A bon entendeur, moi, je continuerai de respecter les intervalles…  » Le centre est culturel, il n’est pas permis de douter…  »  » Un personnage ou une personne sans âge, c’est tout comme…  »  » Sylvie…  » Là, je m’insurge, un début, une fin, un lien entre les deux, un non-lieu ensuite, je ne reviendrai plus sur mon verdict!…  » Des verres de blanc étaient distribués invariablement à l’assistance. On réclama un porte-voix.

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Filature

     L’homme est à nouveau assis en face de moi. Vêtu comme les autres fois d’un costume sombre de bonne coupe mais d’une élégance vieillote, il triture, signe exceptionnel de nervosité chez cet homme froid dont j’évite le regard d’acier, un chapeau de feutre posé sur ses genoux. A sa droite, sur la banquette, un livre épais aux tranches noircies que dépassent des marque-page, la couverture est cachée par un papier kraft sans étiquette. A ses pieds, une mallette de métal blanc. Rangée à l’emplacement prévu au-dessus de la banquette, je reconnais aussi sa valise de cuir marron qui porte la griffe d’une ancienne marque de maroquinerie.

     Au début, je pensais que le hasard… Puis j’ai eu le sentiment qu’il me précédait dans les endroits où je me rendais comme s’il devinait mes intentions. Pour déjouer les siennes, je m’étais mise à le suivre mais aujourd’hui, dans ce train-là, dans ce compartiment-là, non…

     Je suis montée sans arrière-pensée, nonchalamment, presque libérée… J’avais décidé de ne plus accorder d’importance à cet homme et de fait, j’avais cessé de le rencontrer depuis plusieurs semaines. Or, une fois de plus, là, devant moi, avec ce regard perçant que je suis incapable de soutenir?…

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