Caméra clandestine

Le film interdit

     Elle ressentait une impression bizarre, faite d’exaltation et d’incrédulité, l’endroit était sorti de sa mémoire, elle en avait chassé le souvenir, la page était tournée, elle n’avait plus jamais pensé revenir… Se calmer, surtout se calmer!… Personne ne l’obligeait, c’était seulement une opportunité, peut-être un signe du destin, mais qu’allait-elle imaginer?… Non, il ne fallait pas rêver, la porte était fermée, le retour n’existe pas, le retour est impossible, la roue tourne, on n’y peut rien, on ne peut pas revenir sur ses pas… Et pourtant, ce pincement au coeur, cette fièvre, cette joie qui se mue aussitôt en tristesse, fallait-il donc les refouler?… Elle sentait au fond d’elle-même qu’elle désirait se laisser aller, mais se raidissait. Elle craignait ses émotions. Non, elle ne retournerait pas là-bas!… Elle devait résister et renoncer à cette idée qui lui avait été suggérée de façon si inattendue, elle ne supporterait pas la confrontation, ce serait trop douloureux, triste, et au fond tellement décevant… Que peut-on raisonnablement attendre d’une telle situation?… Elle avait donné, elle ne voulait plus faire les frais d’une désillusion…. Des bribes de souvenirs franchissaient cependant la barrière qui la séparait de sa vie antérieure. Comme pour les chasser, elle fermait les yeux. Mais une sorte de caméra clandestine tentait de dérouler le film interdit sur l’écran de son cinéma intérieur. L’image tremblante des contours de la ville apparaissait/disparaissait au rythme des battements de son coeur… Une enfilade de rues bordées de maisons étroites aux murs de briques rouge sombre salies par la fumée des usines. De loin, les deux rangées de maisons semblent se rejoindre vers une issue lointaine. A l’époque, la ligne des trottoirs n’était pas cassée par les voitures garées à la queue leu leu. Il arrive qu’une silhouette se glisse dans l’interstice d’une porte. Venue du théâtre de la rue, elle semble disparaître dans les coulisses. Peu de passants à cette heure de la journée. La ville est calme. Les adultes travaillent, les enfants sont à l’école. La vie est suspendue derrière les murs. Une scie, un marteau, un moteur qui pétarade, les bruits disent l’activité qui se déploie dans le repli des rues. En rompant le silence, ils dissipent l’impression angoissante de se trouver dans un lieu désert. Car la ville est peuplée de fantômes. Ils marchent, invisibles, aux côtés des vivants. Ils les accompagnent de leurs frôlements insensibles, et la ville se déploie avec eux dans le temps. La rivière, autrefois, en traversait le centre, avant d’être canalisée. La grande mercerie n’a pas changé, elle a survécu aux bombardements et aux incendies. Le beffroi a été reconstruit, l’ancien n’était pas aussi élancé. A proximité, le nouveau monument aux morts rend un hommage commun aux soldats de la première puis de la seconde guerre mondiale. Les démolitions-reconstructions ont été innombrables. Pendant que les habitants meurent et que des enfants naissent, la ville poursuit sa métamorphose autour des grands axes de son identité…

     Image fixée, celle de la cour d’une maison recouverte d’un amas de briques rouges qui provenaient de la démolition d’une cheminée d’usine. Des briques de récupération qu’il fallait nettoyer, débarrasser des joints de ciment restés collés… De l’autre côté, les jardins encore en friche des maisons qui venaient d’être construites, et plus loin, au-delà du nouveau quartier, une étendue de champs qui séparaient les faubourgs du Nord et de l’Est, elle-même traversée par une ligne de chemin de fer où circulait le Calais-Bâle… trépidation du sol et de l’air que la vitesse du train déplaçait, flèches de lumière à travers les vitres des compartiments, sifflement du train qui ne ralentissait pas en traversant la gare, voyageurs propulsés dont les silhouettes étaient devinées plutôt qu’entrevues, territoire glissant d’un ailleurs impossible à localiser, filant comme l’éclair sur des rails plantés à seulement quelques centaines de mètres de la cour… A l’opposé, côté rue, au rythme de la vie quotidienne, la porte qui s’ouvre ou qui se ferme, le passage du facteur ou du laitier, les allers et retours entre le logis et l’école pour les enfants, l’usine pour le père, l’atelier de confection pour la mère… Et dans la cour, position assise en tailleur à même le sol, poids du marteau et du burin entre les mains, précision des gestes, gravité de la tâche!… il ne fallait pas les casser, les briques nettoyées formeraient de nouveaux murs pour la maison… Un lilas est adossé contre le mur branlant de la maison voisine. Son feuillage adoucit les angles coupants de la cour. En été, ses fleurs et son parfum grimpent vers le ciel. Pour l’apercevoir, il suffit de lever les yeux, le regard se perd dans le bleu ou le gris, une rêverie prend la forme d’un nuage, le pépiement d’un moineau rend le monde léger, les mains lâchent le burin et le marteau… Le morceau de ciel encadré par les cheminées fait penser à une page ou à la surface lisse d’un tableau noir qui ne serait pas noir… Des histoires infinies pourraient s’écrire comme dans un livre ou se voir comme un film au cinéma… La caméra montrerait des personnages dans une cour. Celle-ci ne serait d’abord qu’un point minuscule indifférencié d’une multitude d’autres points scintillants comme des étoiles dans le cosmos… Le point grossirait ensuite à une vitesse fulgurante avant de se stabiliser dans sa forme carrée et ses véritables proportions… Et l’on verrait ce trou dans la palissade, comme un oeil qui espionnerait les personnages de ce film imaginaire… les fines nervures des planches usées et disjointes… leur aspect grisâtre mais légèrement argenté sous le soleil… l’ombre dentelée du lilas sur le sol… la petite barrière, au fond, qui s’ouvre sur un étroit chemin couvert d’herbes folles… et ce qu’il reste du terrain vague sur lequel les maisons neuves ont été construites, un petit monde sauvage peuplé de coccinelles et d’escargots, oublié dans ce pli de la ville, à la lisière du faubourg…

     Sur le grand écran, au cinéma, on remarquerait à peine, vue du ciel, cette pliure séparant ce qui paraissait être un nouveau monde du monde plus ancien dans lequel se trouvait la cour. D’un côté la rue Jean Moulin, de l’autre, la rue Auguste et Michel Mahieu. Un plan rapproché permettrait de lire les noms de ces héros des deux guerres mondiales gravés successivement par la ville reconnaissante sur des écriteaux bleus. Puis la caméra reprendrait de la hauteur pour embrasser du même coup d’œil la dizaine de rues autour desquelles s’organise encore la vie dans le quartier, de part et d’autre de l’axe de la rue des Murets qui délimite le territoire de la ville de celui de la commune voisine où les enfants vont à l’école Jean Jacob, rue Ferrer, juste après la rue Victor Hugo. En sens inverse, c’est la figure tutélaire de Jean Jaurès qui conduit les pas vers le centre-ville. A mi-chemin, les courses de la vie quotidienne se faisaient parfois place Chanzy, dans les magasins de la rue des Déportés, mais se limitaient le plus souvent à des commerces plus proches, une épicerie et une boulangerie situées face à face au coin de la rue, ainsi qu’une boucherie installée à peine un peu plus loin, rue du Chevalier de la Barre… Si la caméra survolait de plus haut encore l’ensemble de la ville, on apercevrait vers l’Est la gare SNCF dans le quartier Saint-Roch, et, vers l’Ouest, le cimetière du Bizet près de la frontière belge; le film évoquerait des voyages et pleurerait des morts…

     Il fallait prendre un raccourci. On disait que l’endroit pouvait être dangereux. Il y avait encore tellement de friches! Elle avait entendu parler d’un théâtre. Les habitants de la ville s’y rendaient avant la guerre, mais laquelle?… Un premier théâtre avait peut-être été démoli puis reconstruit entre les deux guerres avant d’être de nouveau démoli et jamais plus reconstruit par la suite. Il aurait été remplacé par un autre bâtiment public, sans doute la poste principale située entre la piscine et la gare, ou la piscine elle-même, mais il lui semblait que celle-ci était ancienne, la municipalité socialiste avait été l’une des premières à doter la ville d’un équipement de bains-douches avec un bassin de natation, le théâtre devait pourtant se trouver dans ce secteur, il aurait été pilonné par les bombardements comme toutes les constructions situées près de la gare, en laissant un trou béant… Elle en avait entendu parler autrefois et conservait dans sa mémoire l’empreinte de paroles prononcées d’un ton si particulier qu’elles avaient ouvert en elle une sorte de brèche et laissé durablement une impression étrange… Imaginer le public monter les marches d’un théâtre qui n’existe plus, croire entendre le brouhaha des conversations de jadis et le grincement des fauteuils, puis les trois coups, faire le geste de lever la tête vers les dorures du plafond et le grand lustre au moment où il s’éteint, ce saut dans un passé qui n’était pas le sien mais celui des générations précédentes lui avait été rendu possible au cinéma, à un âge où elle n’avait pas encore eu l’occasion d’assister à une représentation théâtrale, et quand elle se redressait sur son siège pour mieux apercevoir l’écran ou se contorsionnait pour faufiler son regard dans les interstices laissés libres par le dos trop large des adultes placés devant elle, les salles de cinéma de son enfance lui avaient donné une idée de ce que pouvait être le théâtre. Mais, paradoxalement, le Théâtre de la Ville n’avait sans doute pas été reconstruit après la guerre parce que les petites salles de cinéma essaimées dans la commune l’avaient rendu inutile et obsolète…

     Un goût d’aventure, des peurs enfantines et l’audace de braver des interdits, une masure devant laquelle il fallait passer en courant pour échapper à la colère d’une vieille femme à la réputation de sorcière enveloppée dans de longs cheveux blancs qui volaient au vent, les traces de pas gluantes sur les chemins boueux rendus glissants par la pluie, les ombres qui s’allongeaient sur le sol à la tombée du jour et que le soleil découpait comme des figurines, le théâtre de la vie se déroulait comme sur une scène, côté cour ou côté rue, et aussi sur les chemins de traverse. Côté cour, le travail était gigantesque et durerait des siècles! Elle avait vu les saisons se succéder sur le tas de briques, brûlantes sous le soleil, glacées par le gel, noyées par les orages… Les averses les faisaient miroiter et la neige les faisait disparaître. Une douceur blanche arrondissait les arêtes et métamorphosait l’aspect des ruines, dont l’amoncellement ne semblait plus provenir de la démolition d’une vieille cheminée d’usine mais du saccage d’un château-fort après le siège d’une armée ennemie. Le seigneur avait été fait prisonnier, il fallait le délivrer, le jeu pouvait durer des heures… Le jeu se jouait dans la tête plus que dans la cour et l’histoire imaginée continuait souvent de s’inventer derrière la vitre de la cuisine ruisselante de pluie, au son du clapotis des gouttes contre les carreaux de la fenêtre et des glouglous de l’eau qui s’écoulait dans le caniveau…

     Bruits de vaisselle par la fenêtre ouverte, paroles presque chuchotées, une voix tonitruante s’élève soudain, un journaliste commente les informations avec autorité, on vient d’allumer la radio pour les écouter, elles sont suivies d’une publicité pour un shampoing — Dop Dop Dop! — et maintenant c’est toc toc toc! une porte claque, un appel à peine audible venant de la rue passe par dessus le toit et atterrit dans la cour, on entend nettement le ronronnement d’un vélomoteur puis c’est le silence, rompu par le tic tic régulier du burin qui décolle de la brique les restes de ciment, ou par le bang d’un avion qui passe le mur du son très haut dans le ciel, la rêverie prend l’air et se perd dans les airs, la ménagère dans la cuisine se met à fredonner un air connu, sans doute une chanson d’Edith Piaf, un moineau pépie au bord du toit, tout est calme… mais voici le vrombissement agaçant d’une mouche ou d’une abeille, il faut se défendre, se lever et la pourchasser, bruit mat du burin qui tombe sur la terre battue, la brique en cours de nettoyage se casse, poussière rouge sur les mains, les bras font des moulinets, cavalcade et son des trompettes, les renforts mettent l’armée ennemie en déroute, nouvelle salve, le son de la trompette s’est rapproché, le marchand de glaces s’arrête d’abord à l’entrée de la rue puis vers le milieu et vers la fin, il arrive à la hauteur de la maison, on n’en achète pas, c’est trop cher, les mouches seront moins tentées de venir nous harceler…

     Le temps se dérègle, l’orage gronde, la caméra, ou plutôt le projecteur qui diffuse le film sur l’écran intérieur de la protagoniste se détraque, les images sautent ou se succèdent à un rythme saccadé qui empêche de voir clairement ce qu’elles devraient montrer, les yeux saisissent néanmoins un détail et s’embuent, le coeur se serre, le corps s’affole, la raison cherche à reprendre les commandes, on recule, on met à distance, on ne regarde que de très loin, on risque de nouveau un oeil sur le détail surgi dans la mémoire, collision du passé contre le présent, dérapage incontrôlé faute de conjugaison possible au temps composé de la présence-absence, tout se passait pourtant bien, les souvenirs se rangeaient sans histoires dans les tiroirs de la mémoire, mais une collusion d’images et de sons a déclenché de façon inattendue la trappe à émotion, une mouche a bourdonné, un marchand de glaces a klaxonné, on a appelé l’enfant dans la cour, la voix a traversé l’espace-temps, l’enfant l’a entendue à l’autre bout de sa vie, si réelle et familière qu’elle en a été bouleversée, et d’autres souvenirs associés ont ressurgi, l’inquiétude de la voix, les visites inhabituelles de certaines personnes, elle savait tout cela bien évidemment, comment aurait-elle pu l’oublier?… mais elle avait gommé les faits, arrondi les angles, atténué ou supprimé certains traits de son paysage mental, restés pourtant enfouis au plus profond de sa mémoire et qui ressortaient subitement à l’air libre, comme après une fouille archéologique…

     Ruines, décombres, briques, odeur de poussière, pièce close jamais aérée dans laquelle finissait de vivre une vieille femme qui restait muette devant les visiteurs du dimanche, tristesse du monde tout entière ramassée dans la pénombre de cette chambre qui ressemblait à un tombeau, soulagement de se retrouver dans la rue et de sentir le vent dans les cheveux, la solidité du sol sous les pas, la chaleur d’une main pour continuer ensemble le chemin, miettes restées dans la bouche d’un sablé mal dégluti que la politesse avait obligé de prélever dans une assiette grise où devait séjourner, entre deux visites, une poignée de biscuits bon marché sortis d’une boîte en carton qui avait pris l’humidité, pluie bienvenue pour laver le visage et les yeux de ce qu’ils avaient vu, désir d’opacité entre le monde et soi, rideau, la pièce est trop mal engagée!… La nuit tombe vite en hiver et la lumière pingre des réverbères éclaire mal les pieds qui avancent lentement sur le trottoir. Les vitrines des magasins trouent agréablement l’obscurité en proposant aux passants le spectacle distrayant et gratuit de leurs étalages. Au loin, en se rapprochant de la Grand’Place, on entend les flonflons d’un manège. La famille entrera probablement dans un café. L’atmosphère chaleureuse du lieu chassera les pensées sombres, le goût de moisissure du sablé cédera la place à la saveur amère de la bière qui accompagnera un cornet de frites. Demain sera un autre jour…

     Les cafés ont l’avantage de rompre l’isolement et d’ouvrir sur le monde tout en préservant l’intimité et le besoin de rester seul ou en compagnie de quelques personnes choisies avec lesquelles on se sent bien. L’espace du guéridon ou de la table, carrée, rectangulaire, métallique, en bois ou en plastique, peu importe, est un territoire à lui tout seul. Son périmètre est une frontière. Chacun le sait et respecte le territoire voisin. Au comptoir, le client n’est pas le même que dans la salle. Pressé, il avale son petit noir en quelques secondes, alcoolique, il préfère rester près de la bouteille pour que le verre vide se remplisse plus vite, bavard, il engage la conversation avec le cafetier, tourne la tête à droite et à gauche, se retourne, s’adresse à la cantonade… Dans la salle, le client solitaire lit son journal ou fait des mots croisés, d’autres arrivent en groupe et se manifestent bruyamment. Les habitué-e-s de la catégorie des client-e-s solitaires au long cours qui s’installent durablement choisissent toujours la même table et se troublent — micro-drame!… — quand elle est occupée, la préfèrent loin de la porte pour échapper aux courants d’air et suffisamment à l’écart pour mettre de la distance entre soi et les autres, mais à proximité d’une fenêtre de façon à profiter de la lumière du jour et du spectacle de la rue. Le temps, alors, se modifie. Sa perception s’allonge et s’allège…

     Les séjours dans la cour, à l’ombre du lilas, procuraient cette sensation agréable de se soustraire au temps, en se racontant, ou non, des histoires. Quand les mains étaient fatiguées de manier le burin et le marteau, elles s’arrêtaient d’elles-mêmes et l’oreille devenait attentive au bruissement des feuilles légèrement agitées par la brise. Tous les sens étaient en éveil, tandis que les pensées se concentraient sur le mystère blanc des fleurs du lilas triple. Pour se dégourdir les jambes, le chemin sur lequel ouvrait au fond de la cour une petite barrière vermoulue donnait accès à un petit (?) paradis qu’il était loisible d’explorer à l’infini. Petites pierres, cailloux, lézards et coccinelles, libellules, sauterelles, insectes et vers de terre, pissenlits, pâquerettes, boutons d’or, petites herbes au centre du chemin, grandes herbes sur les bords mêlées à des orties ou à des chardons qui, avec quelques guêpes, rendaient le paradis plus difficile d’accès, le chemin était un univers à part entière et faisait oublier le reste du monde… Mais on y faisait parfois aussi des rencontres. Un garçon à vélo passait en se moquant, la petite voisine qui venait d’emménager dans la maison neuve située en face de la cour regardait devant elle d’un air perdu…

     Mon ancienneté sur les lieux était toute relative car je n’avais pas vu les bulldozers déclarer la guerre aux monticules du terrain vague, je ne les avais pas vus avancer comme des chars en écrasant tout sur leur passage… La famille avait d’abord habité à Houplines, à deux rues de l’école Jean Jacob, qu’il était possible d’apercevoir de notre maison, au-delà des jardins ouvriers. Comme je n’avais pas changé d’école et que je retrouvais les lieux de mon ancienne vie presque chaque jour, je ne me sentais pas vraiment dépaysée. La césure était moins spatiale que temporelle. Le déménagement m’avait révélé à quel point j’avais grandi. J’avais laissé derrière moi les années de la toute petite enfance, je n’étais plus exactement la même. Cette variation de la perception de mon identité était troublante. Je découvrais que j’avais des souvenirs confus de réalités devenues inaccessibles, comme une petite vieille… les dessins et la couleur d’un carrelage enfermés dans une maison dont nous n’avions plus la clé, le sol cimenté de la courette sur lequel j’avais ramassé de la neige pour la première fois, une petite cabane que je m’étais fabriqué avec deux bouts de bois, la silhouette de ma mère penchée sur une pile de linge dans la cuisine, les stalactites de glace qu’elle avait décrochés de la gouttière pour que je les admire de près (surprise et déception de les voir fondre si vite entre les mains)…

     Le chemin vers l’école était désormais plus long mais passait à proximité d’une friche qu’il était tentant de traverser pour diminuer le trajet. Un panneau mettait pourtant en garde contre le risque de chute dans des excavations cachées par les herbes et contre de possibles éboulis à l’intérieur d’une vieille fabrique désaffectée qui tombait en ruine. Un ancien atelier éclairé par une verrière trouée accueillait les gamins aventureux. Des poulies encore accrochées à des poutres métalliques grimaçaient comme des têtes de gargouilles. L’épaisseur de la couche de poussière qui recouvrait de vieux métiers abandonnés donnait une idée de ce que pouvait être l’éternité, tandis que leurs rouages compliqués déclenchaient des rêveries sans fin qui faisaient le charme et le mystère du lieu… En plein soleil, la vieille bâtisse avait presque l’air inoffensif. On venait y jouer et les garçons du quartier pêchaient de tout petits poissons, des épénoques, dans des bacs rongés par la rouille qui retenaient l’eau de pluie. Mais à la tombée de la nuit, la vapeur blanche qui montait du sol, le silence interrompu par des bruits d’origine obscure et des craquements divers, le vol noir et lourd des hiboux qui s’envolaient du conduit des cheminées, donnaient souvent la chair de poule, et l’appréhension d’un face à face avec des êtres maléfiques faisait préférer le long détour par les rues de la ville…

     Souffle du train entre les barrières abaissées du passage à niveau qui traverse la route nationale, rugissement des moteurs dans la file des voitures au moment où elles redémarrent, bruit métallique du loquet soulevé pour ouvrir le portillon, grincement des gonds, léger frisson quand les pieds se posent sur les rails, les vibrations du convoi sont encore perceptibles!… La ville est menaçante, la vie dépend en permanence d’une erreur d’évaluation, d’une faute d’inattention!… Klaxons, panneaux, flèches, clous pour traverser, feu rouge, feu vert, signaux de toutes sortes pour codifier une mise en scène chorégraphique millimétrée qui n’accorde qu’un temps bref et précis à chaque geste de l’automobiliste, du cycliste, du piéton, du marchand des quatre saisons, du livreur, du dépanneur ou du déménageur, chacun à son tour, s’il-vous-plaît, dans le respect des règles et de la discipline!… Ballet permanent de la circulation, coups de sifflet, gestuelle en gants blancs, jouer le jeu, jouer, happer les images et les sons, entendre, voir, sentir et s’arrêter de respirer devant un autobus qui ouvre ses portes en dégageant une odeur de diesel, tenter de se boucher les oreilles au passage d’une mobylette pétaradante, discerner le chuintement de la roue d’un cycliste sur le macadam lisse, s’amuser du cliquetis des bouteilles de bière brinquebalantes sur les pavés inégaux, se laisser surprendre par le calme presque religieux et la fraîcheur d’église du magasin de légumes, s’étonner du vocabulaire étrange utilisé par le marchand pour répondre aux clientes, voir surgir les jardins maraîchers des mots qu’il prononce, ressentir l’effet bienfaisant de ce havre de paix bucolique, admirer la profusion et la beauté des cueillettes, s’abîmer dans la contemplation des différentes variétés de légumes secs contenus dans de grands sacs de jute qui débordent sur le sol, les imaginer dans la cale d’un navire, se prendre pour un mousse, un marin ou plutôt un capitaine de vaisseau, se laisser enivrer par l’odeur des épices, donner l’ordre de larguer les amarres et de hisser les voiles, prendre le large, cap sur les Indes!…

     Au loin, les boutons bien astiqués de la vareuse du vieux marinier Nestor resplendissent et envoient des reflets, il fume la pipe devant chez lui. Les portes des maisons sont ouvertes, il fait beau, c’est l’été. Une voisine a changé de trottoir pour s’installer du côté ensoleillé. Elle épie les faits et gestes de chacun tout en tricotant. Quand on rentre des courses ou de l’école, en fin d’après-midi, l’alignement des chaises contre les façades accueille presque tous les habitants de la rue! On les salue un à un avant de rentrer chez soi, même si les sacs sont lourds et les pensées rêveuses… Impossible de ne pas admirer la Vespa du grand Bruno qui tire sur une cigarette pendant que sa sœur prend un bain de soleil (elle déplace son siège à chaque fois que l’ombre avance) ! Leur petit frère joue au ballon et se fait réprimander parce qu’il vise dans les pieds, les tricots ou les journaux… Souvent, une discussion s’amorce entre les personnes assises et celles qui passent. On demande aux enfants s’ils ont bien travaillé à l’école et s’ils ont été sages, aux adultes si leur santé est bonne et si toute la famille va bien. Tout le monde parle à voix haute, mais certains plus fort que d’autres. Des plaisanteries sont lancées à la cantonade, les rires se partagent…

     Habiter signifie HABITUDES… l’habitant d’une ville n’est pas libre de vagabonder mais il est libre de circuler, comme sur un manège, que ce soit à pied, en voiture ou à vélo, il tourne, il ne part jamais vraiment mais il revient toujours, et le souvenir n’est qu’un retour après tous les autres retours… se souvenir consiste à retrouver dans les archives de la mémoire la carte du circuit que les pas ont gravé, puis d’en suivre le tracé comme sur un calque en tentant de le superposer aux trajets accomplis autrefois… se souvenir consiste à creuser dans la couche épaisse de tous les moments vécus dans la ville, à sonder leur sédimentation, à en dégager les lignes et les forces, à essayer d’en retrouver l’aimantation, de réveiller les émotions étouffées par les ronces de l’oubli, à redécouvrir les projets portés par les trajets, la dynamique qui motivait la vie!… peur de ne retrouver que des coquilles vides, les restes friables des concrétions formées par la routine des habitudes… pour sortir de la prison des habitudes prises par la mémoire, il fallait sans doute laisser venir les images de la ville comme si le regard les découvrait pour la première fois, se laisser surprendre par le sentiment agréable de leur familiarité, butiner de l’une à l’autre, laisser les associations se former, accepter de succomber au charme de leurs assemblages… l’image de la cour associée à celle du tas de briques incitait à reconquérir la forteresse du passé en suggérant la possibilité d’un retour après l’interdiction de séjour qui semblait avoir été prononcée par la police de la mémoire… le souvenir de la ville était fait de trajets réitérés à l’infini et d’une infinité d’instants qui s’étaient écoulés entre seulement quelques points fixes car dans une ville, on ne cesse pas de revenir sur ses pas, l’itinéraire suivi ramène toujours au point de départ!… images bloquées des souvenirs qui reviennent sans cesse sur le manège de la mémoire, images fugaces d’une eau noire qui miroite au pied des maisons de part et d’autre d’un petit pont de planches, bribes de paroles entendues au cours de promenades (la crue de telle année, les maisons inondées), sensation étrange à la vue d’une esplanade qui n’était pas dans le champ de vision, d’habitude, à cet endroit-là !… la rivière avait disparu, ce mirage était impossible!… sans la rivière, la ville n’était plus la même… or, le lit de la rivière qui la traversait avait bel et bien été comblé, et la ville avait perdu son âme… que reste-t-il des souvenirs noyés ?… et toi, qui essaies de revenir sur les rivages du passé au point de ressentir pendant quelques fractions de seconde les émotions de l’enfant qui te fait signe et que tu aperçois comme autrefois dans les reflets en abyme que se renvoyaient les glaces dans les deux ou trois cafés de la ville où la famille avait ses habitudes, qui es-tu donc sinon l’ombre de toi-même à la poursuite de ton propre fantôme ?…

     Souvenirs en miettes miettes de souvenirs dans la nappe repliée sol soleil fenêtre fête l’été entre par la fenêtre éclats de la lumière étalée sur le sol on lui avait dit oh le beau jour bleu le ciel tout près de la rivière une nappe blanche sur l’herbe verte ondulations comme une vague le rectangle de la nappe comme un radeau hissez haut! cap sur la joie! le quotidien gris s’était envolé la sirène n’était pas celle de l’usine mais d’un bateau les marins sont des ouvriers qui rament la mer est calme la mère est belle le père sort de l’usine ou du port on attend qu’il arrive à bord le goûter est posé sur la nappe des gouttes tombent gronde l’orage le pique-nique est un naufrage

     Le cours de la rivière a été détourné et l’usine de tissage n’existe plus, mais la ville résonne encore de tous les cris lancés au fil du temps par les ouvriers qui n’ont pas cessé de manifester, depuis la création des premiers ateliers de l’industrie textile dans la Cité de la Toile, pour obtenir des salaires plus élevés! La voix de Jean Jaurès, venu soutenir la grande grève de 1903, résonnait encore dans la mémoire familiale qui se souvenait des coups de feu tirés par les gardes mobiles à cheval et de la répression féroce exigée de l’Etat par le patronat… Le vieil homme ne comprenait pas. Pourquoi refuser quelques centimes de plus par heure quand les profits étaient aussi manifestement colossaux, comme en témoignaient les châteaux ou les palais modernes de la bourgeoisie locale?… Même un bourgeois ne pouvait porter à la fois qu’un seul manteau!…

     Les rouleaux de bâche ne sont plus chargés sur les péniches depuis longtemps, mais la rue s’appelle toujours « Quai de… »! « Quai de Beauvais »… Même sur le canal creusé à l’écart du centre, les péniches se font rares… Suivre le chemin de halage, arriver à l’écluse, entendre le grondement de l’eau bouillonnante, se sentir saisie alors avec une force inattendue par le souvenir de la peur, en traversant le pont dans la nuit noire, d’être engloutie par les reflets mouvants des eaux profondes!… Cette peur archaïque qui remontait du plus profond d’elle-même était-elle antérieure ou postérieure à l’autre?… quand, pour la première fois, elle avait découvert la mer, les vagues?… le vent faisait tourbillonner les grains de sable qui frappaient le visage et soudain, cette impression atroce d’être aspirée par le sol dans le sable mouillé!… Comment exprimer l’horreur ressentie cette autre fois –elle était à peine plus grande — quand, en une fraction de seconde, alors que la vie toute neuve avait le goût du paradis — il faisait beau, la famille profitait de quelques jours de congé payé — une pierre glissante sur le bord de la berge l’avait fait basculer dans l’eau hypocrite du canal qui miroitait paisiblement sous le soleil?… Stop! arrêter la projection du film!… ce déroulement sans fin des images qui s’interpellent!… craindre les tourbillons de la mémoire… reprendre, peut-être, un peu plus loin?…

Les images s’interpellent dans le train de la mémoire comme un film le train des images file à toute vitesse derrière les vitres propulsées à la vitesse de la lumière les images des souvenirs glissent dans le train qui ne ralentit pas malgré les pierres glissantes sur les berges du canal les souvenirs sont canalisés cannibalisés entre les balises rails entre lesquels entre lesquelles circulent aller retour plusieurs fois par jour la nuit aussi les images sont en ruine le patron de l’usine aurait été ruiné le pauvre pas de pitié pour l’ouvrier toutes ces ruines dans la ville détruite qui crie le sifflement des bombes le sifflement du train la sirène de l’usine le bruit des bottes obéir se contenter de peu courber l’échine la Chine au loin dans le lointain l’Orient-Express voyage dans la nuit des Déportés trépidation des wagons sur les rails crissant dans la nuit les mots galopent et les phrases déraillent troupes de mots à l’assaut de silhouettes rayées effacées de l’écriteau de la mémoire l’écriteau bleu de la rue des Déportés quand les enfants qui apprennent à lire ignorent le sens le sang des mots épouvante de la révélation quand tombe le voile des mots qui rendent fou!… la locomotive s’emballe les images s’entrechoquent choc de la chute dans l’eau froide du canal froide comme la mort froide comme les mots privés de r privés de rire ou de raison privés de rire sans raison sur les rives du canal glissant qui piège les enfants !… le projecteur est tombé, le mécanisme s’est détraqué, les images ont perdu leur clarté, l’insouciance s’est envolée, l’histoire du film a sombré dans les décombres de la ville ravagée, on ne peut plus, comme avant, comme si rien ne s’était passé, partir et revenir, courir, rire et pleurer, pleurer de rire ou rire à en pleurer, actions simples au passé simple d’un bel été!… il faut tout oublier, tout effacer, laver, nettoyer et encore nettoyer, débarrasser de leur passé de cheminée toutes ces briques entassées dans la cour à l’ombre du lilas pour construire des murs tout neufs et refuser d’écouter les sirènes des usines!…

     L’usine avait été remplacée par un supermarché. Deux ou trois SDF — on ne dit plus des clochards — étaient postés près des caddies emboîtés les uns dans les autres et proposaient leur aide pour en décrocher un. Il y avait du monde, mais ce n’était pas la foule des hypercentres commerciaux. Un haut-parleur faisait de la réclame pour des promotions et diffusait une musique sans doute formatée pour plaire à la majorité des client-e-s. Déambuler dans les allées n’était pas désagréable, mais devenait vite ennuyeux… Le vieil homme avait les yeux rêveurs et l’air un peu triste, semblait ici et ailleurs, prenait un produit dans un rayon et le remettait en place, recommençait le même manège avec un autre produit, faisait semblant de s’intéresser aux étiquettes, s’arrêtait de marcher sans raison, remuait les lèvres comme s’il parlait en silence, regardait vers le faux plafond, clignait des yeux en toussotant, prenait un mouchoir pour essuyer son visage, parcourait les allées plusieurs fois de suite comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, partait enfin vers la caisse avec un paquet de pâtes ou un paquet de café, jetait encore un regard en arrière, saluait parfois quelqu’un de la main, le plus souvent un vieil homme comme lui, ses yeux s’embuaient, il ne voyait pas bien les pièces de son porte-monnaie (il lui en avait toujours manqué quelques-unes à cause des centimes retranchés de son salaire horaire par le patron qui ne se trouvait jamais assez riche!… il aurait tellement aimé que la vie de sa famille soit meilleure…), il venait souvent faire ses courses dans le supermarché et revoyait défiler à chaque fois sa vie de travail (toutes ces années pendant lesquelles ses plus beaux rêves s’étaient effilochés!…), il avait réussi à localiser ses métiers à tisser entre les surgelés et les produits laitiers, le bureau du contremaître à la place du rayon de fruits et légumes, la grille par laquelle arrivaient les nuages de vapeur pour humidifier le fil au-dessus des articles de vaisselle… et tout en reconnaissant les lieux, il entendait dans ce qui avait été autrefois son atelier le bruit assourdissant des fouets qui relançaient les navettes, resté gravé dans sa mémoire…

 Un étrange objet 

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la re-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture… L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN… Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface… De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée… Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image… Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs… Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide… La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture… Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix… La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière… Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Le paysage qui se dessine

      Ma table de travail n’est nulle part ou partout… n’importe où… ma table de travail est le plus souvent une tablette, qui a pris le pas sur l’ordinateur portable que déjà je trimballais presque partout… encore plus portable, plus légère, plus discrète, presque transparente, juste ce qu’il faut comme écran réflexif entre le monde et moi… derrière le paravent de cet écran, je rêve, je divague, je ramasse les forces de ma pensée, je fais venir au jour des mots, je forme des phrases, je les efface, je recommence… et je n’écris plus jamais seule… car à tout moment et d’une simple pression de mes doigts sur l’écran tactile, je sors de mon texte et le glisse vers les fenêtres ouvertes de mes ami-e-s présents sur les réseaux du web… ils et elles me liront, je le sais, avec attention et passion, avec le sentiment de vivre une relation intense à l’écriture, la sienne, celle des autres, frères et sœurs reconnaissables entre mille à cette incroyable profondeur de l’être qui les rend étonnamment si légers… Depuis l’invention du web, le lecteur et le scribe tiennent plus que jamais le monde entre les paumes de leurs mains… tels le penseur de Rodin, ils s’abîment dans sa contemplation, courbent le dos devant la monstruosité de ses imperfections, tentent parfois un geste ou un regard pour arrondir quelques angles… l’engagement consiste à suivre une ligne partie de je ne sais où pour une destination hautement improbable ; seul compte le chemin, la ligne… et le paysage qui se dessine, ligne après ligne… Je ne suis pas capable de dessiner sur une tablette… je n’ai pas encore appris… je ne sais d’ailleurs pas très bien dessiner… il m’arrive de manipuler des craies de couleurs, des bâtonnets de pigments friables qui abandonnent leurs poussières colorées sur des supports qui ne sont pas virtuels… je m’installe alors sur un coin de table, n’importe lequel, du moment qu’il est abondamment éclairé, de préférence par la lumière du jour… je malaxe les couleurs, j’obtiens des fondus, il est rare que mes dessins soient précis… je suis devenue myope il y a très longtemps, je suis habituée à cette façon de voir, j’aime que les frontières ne soient pas clairement délimitées… mes dessins ne sont jamais terminés mais, à un moment donné, ils me plaisent assez pour que je décide de les prendre en photo et de les rendre virtuels à leur tour, pour les offrir ainsi en partage, comme les textes que je mets en ligne, à qui veut bien les lire ou les regarder… 

A(e)ncrages

     Il paraît que mon enfance s’est déroulée dans les Hauts de France… mes souvenirs en seraient-ils rehaussés?… Mon Nord n’était ni haut ni grand, je n’ai pas grandi dans le grand Nord, simplement dans le Nord. Mon or était noirci par les fumées d’usine et la poussière de charbon. Les gens ne faisaient pas de tralalas, mais dans la simplicité de leur quotidien, ils avaient plutôt fière allure. C’était d’ailleurs la devise de la ville où je suis née: Pauvre mais fière… La seule montagne un peu haute vue de mes yeux vue dès l’âge de six ans parce que ma grand-mère maternelle y habitait, était le mont Cassel. Il domine la plaine flamande à cent mètres d’altitude. Sinon, le pays était plat. Je l’arpentais à pied de long en large au cours de mes trajets pour aller à l’école ou faire les courses, mes observations étaient toutes concordantes.

     L’été, nous passions une journée à la mer, il fallait se lever très tôt le matin pour rejoindre un point de ralliement où attendait un autocar spécialement affrété pour des familles comme la nôtre. Le car puait le gasoil, les enfants avaient envie de vomir. Mon père nous emmenait aussi parfois à la pêche à dix ou quinze kilomètres de la maison, il nous faisait monter dans un bus normal qui nous déposait en pleine campagne, puis nous parcourions à pied les derniers kilomètres en portant son attirail. Plus tard, en participant à des colonies de vacances, j’ai découvert la Bretagne, la Normandie et le massif central. Comme les marins, je faisais l’expérience de la nostalgie, j’avais hâte de retrouver mon port d’attache… Je pouvais voyager sans le quitter, à l’école, en me laissant guider par les cartes de géographie étalées sur les murs de la classe, mais nous n’avions pas le droit de désigner les lieux par leur position haute ou basse, il fallait dire Nord ou Sud, j’aimais bien dire Nord…

     Le plat pays se reflétait dans l’immensité du ciel, la liberté du regard était sans limites, mes pensées s’étiraient au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, j’avais l’air un peu dans la lune, je ne collais pas bien avec ce que l’on attendait de moi sur la Terre, le Nord me donnait des ailes…

     J’étais à peine sortie de l’enfance, ce jour-là, il n’était pas écrit que je ne reviendrais jamais, la porte que j’ai refermée pour la dernière fois ne se doutait de rien, j’ai perdu le Nord sans m’en rendre compte… Des forces centrifuges ont fait de moi une transfuge involontaire,  des tourbillons cycloniques m’ont précipitée dans un exil définitif, la nostalgie expérimentée pendant mes séjours en colonies de vacances n’était rien à côté de mes futures souffrances… La vie est animée de vents violents qui balayent tout sur leur passage… faut-il qu’il m’en souvienne?… Le deuil de l’enfance est impossible… Comment accepter d’anticiper la mort, de mourir à ses rêves, de renoncer aux grands horizons, de ne plus regarder le ciel?… L’or de mon enfance est là-haut, dans le Nord, au milieu des nuages…

     Avant de les jeter, de les donner ou de les disperser, d’autres que moi avaient trié les objets de la maison où j’avais passé mon enfance… d’autres que moi avaient eu le pouvoir de maintenir ou d’annihiler l’existence matérielle d’une partie de mes souvenirs… pendant un court instant, sans le savoir, d’autres que moi  avaient tenu entre leurs mains la possibilité de ma mémoire… Or, dans le tiroir d’une grosse armoire vermoulue, au grenier, il me semblait bien avoir un jour entreposé deux ou trois albums et autant de livres que j’avais particulièrement aimés. Bien après la césure entre ma vie d’avant et celle d’après les événements douloureux qui m’avaient privée de tout ancrage familial, le désir m’a saisie, devenu impossible à satisfaire, de les palper, de m’abîmer dans la contemplation de leur couverture, de les ouvrir enfin et de les relire dans l’espoir, sans doute, de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en les feuilletant pour la première fois… Il s’agissait de mes premières lectures, des histoires enfantines, des contes… En l’absence de support matériel, ma mémoire ne peut que rassembler ses seules forces pour essayer de ramener à l’air libre les sentiments qui m’animaient alors en tournant les pages! Les émotions refoulées pendant si longtemps semblent étrangement se bousculer dans une sorte de sas qui serait comme un préambule à leur expression?… Mon tout premier livre d’enfant fut un cadeau inestimable, inespéré… Il était composé de grandes illustrations qui montraient des personnages d’une incroyable beauté dans de somptueux châteaux où, malheureusement, dans le tréfonds des salles obscures, se cachaient des gens malfaisants qui fomentaient la perte des princes… Mon regard faisait la navette entre les images colorées et le petit texte austère qui en donnait la clé. La lecture des mots était un dévoilement, le monde sensible venait à moi en m’offrant les armes de sa compréhension, que l’apprentissage des lettres et de leurs combinaisons avait commencé de me rendre accessible!… L’émerveillement ressenti était complexe. Le monde était surprenant, mais son décodage n’était pas moins admirable. S’y mêlaient des sentiments de gratitude pour la personne qui m’avait offert ce premier livre (je ne sais plus qui ni à quelle occasion)… J’ignorais les mystères de ma naissance, je crois que mes premières lectures en étaient l’équivalent. Je garde au fond de moi l’impression indélébile d’avoir vu le jour en déchiffrant les mots que je lisais pour la première fois. Mon ancrage est un encrage. Et la rage de lire puis d’écrire m’a finalement procuré la force de vivre…

     Il y a si longtemps… Aujourd’hui, 27 mai 2016, j’apprends par la radio que le publicitaire Jean-Claude Decaux vient de mourir et, grâce à son hagiographie diffusée sur les ondes, qu’il a révolutionné l’art de l’affichage… Me reviennent en mémoire les inscriptions peintes en lettres immenses sur le mur d’une maison  située en face de celle où habitait ma grand-mère paternelle, morte quand j’avais six ans… DU BO DU BON DUBONNET!… Ces mots sont parmi les tout premiers que j’ai déchiffrés. A leur côté était dessinée une bouteille de vin gigantesque… avait-elle les vertus de la dive bouteille?…

     La maison de ma grand-mère se trouvait dans le quartier Saint-Roch, tout près de la gare d’Armentières, devant les lignes du chemin de fer, cible de bombardements pendant les deux guerres mondiales. L’église de ce quartier, détruite puis reconstruite à deux reprises, n’existe plus, elle a été rasée récemment parce que sa rénovation aurait été inutile (il n’y a plus de fidèles) et trop onéreuse. Que reste-t-il de nos souvenirs?… Quelques images, des mots, une couleur?… Quand il ne reste plus rien, au milieu des feuilles mortes, que le souffle du vent qui les emporte, se fait parfois entendre un petit air résistant et moqueur, qui réveille la sensation bien vivante, quand on a eu cette chance, d’avoir et/ou d’avoir été aimé… illumination soudaine dans la nuit des souvenirs, petite flamme vacillante qui maintient en vie, aimantation d’une boussole orientée vers le Nord…

La possibilité de la mémoire

     Quand j’étais revenue si précipitamment dans la commune de mon enfance, ce jour-là, jour de tristesse et de désolation, je n’étais pas encore devenue une étrangère dans ces lieux parcourus tant de fois. Quand j’avais refermé pour la dernière fois la porte de la maison où j’avais grandi, je ne savais pas que je n’en franchirais plus jamais le seuil, que je ne ferais plus jamais de courses dans le quartier, que je n’aurais plus jamais l’occasion de flâner dans les rues du centre-ville. À aucun moment je n’ai décidé consciemment de ne plus revenir sur les lieux de mes jeunes années, alors qu’ils me paraissaient indissociables de ma vie. Je n’ai rien prémédité. Le fait est que je ne suis jamais retournée  physiquement sur les territoires de mon enfance. Comment l’expliquer autrement que par une sorte de force magnétique qui m’aurait repoussée à l’autre bout du champ de mon vécu, loin, très loin de mes premières expériences?

     En apparence, rien n’avait changé. J’étais repartie avec le souvenir d’une ville intacte, ramassée sur elle-même autour de son centre qui en avait été pour moi le cœur battant. Mais elle m’avait déjà rejetée sans que je puisse m’en rendre compte, puisque je ne lui attribuais pas le pouvoir objectif de m’interdire de séjourner entre ses murs, à l’abri de son beffroi. Je crois même que pour me rassurer, tout au fond de moi, je devais penser qu’elle serait toujours là comme une bonne parente sur laquelle on peut compter, les bras ouverts et le cœur sur la main pour accueillir les oisillons perdus. Comment l’impossibilité du retour s’est-elle peu à peu imposée à moi?

     Les événements récents s’étaient déroulés si rapidement et avec une telle brutalité qu’ils avaient repoussé d’un seul coup tout mon présent dans les zones définitivement révolues du passé, sans que je le sache encore ou que j’en aie véritablement conscience. Tout ce qui constituait ma vie à ce moment-là serait désormais à jamais inaccessible… Comment vivre séparé d’une partie de soi-même?… Vivre sans, ne pas, ne plus y penser, oublier, est-ce possible?…

     Combien de fous, combien de marginaux, combien de personnes en mal de vivre ont simplement raté une marche dans l’escalier de leur existence? Il aurait souvent fallu si peu pour qu’ils se maintiennent dans la trajectoire d’une vie libre !… Les accidents de la vie, perte d’un travail, d’un lieu de vie, séparations familiales, deuils, sont tous associés au phénomène de la disparition, autrement dit à un escamotage, à un vol de ce qui était vécu comme essentiel, comme fondamental, comme fondement de l’existence. D’un seul coup, tout s’écroule… Et ce n’est pas tant le passé frustrant qui est la cause de cet éboulis, que le présent défaillant qui n’offre pas le bouclier de ses anciennes promesses, telles qu’elles apparaissaient à l’horizon de ce futur proche devenu actuel…

     Dans le creuset de la mémoire s’élabore une alchimie complexe dont les drogues diverses apaisent ou réveillent au contraire les douleurs profondes infligées par la morsure de ce qui n’est plus. Le temps se vit dans la durée, les morsures du passé atténuent leurs brûlures si le présent offre des onguents, le bonheur est possible si le passé et le présent s’équilibrent, mais si tel n’est pas le cas, le chaos s’installe…

     Quelles sensations nouvelles ou anciennes ressentirais-je aujourd’hui si la possibilité m’était donnée de revenir et de déambuler sur le territoire géographique et physique de mes souvenirs oubliés? La multitude des fantômes abandonnés là-bas danserait sans doute la sarabande autour de moi à chacun de mes pas…

Fragment de mon ancienne vie

     Irruption d’un si petit fragment de réel passé dans le déroulé tranquille de mes occupations de rangement, petite feuille de papier pliée en quatre, papier chiffonné, usé, doux comme du coton, je range et je trie de vieux cartons qui m’ont été rapportés, ils viennent de mon ancienne vie, je reconnais deux ou trois objets que j’avais complètement oubliés, mais la mémoire, à leur vue, me revient immédiatement, comme c’est étrange, je les saisis entre mes mains comme la première fois, si longtemps après la première fois, face à face incroyable entre deux moi-même à des dizaines d’années de distance, voyage-retour-éclair dans le temps, oui, ce sont bien ces objets et il s’agit bien de moi, moi qui, à cette époque, il y a tellement longtemps… se peut-il?! L’amusement me gagne, je me rappelle les sentiments mêlés que m’inspiraient les personnes qui avaient l’âge que j’ai atteint aujourd’hui, je ne me sens pas si vieille, je pourrais même dire que je n’ai pas changé, je me reconnais même si… chut… ne plus, ne pas y penser, même si… il y a si longtemps, je n’aurais pas imaginé que!… Hélas… si j’avais pu ne pas… Chut! Cet immense territoire sauvage, cette jungle terrifiante dans laquelle je me suis perdue, ont été franchis, je les ai traversés et je suis ici, aujourd’hui précisément, occupée à trier et à ranger de menus objets et quelques feuillets qui me viennent de mon passé lointain avec une indéniable douceur, car… je reviens de si loin et la vie aujourd’hui est si légère, comme elle ne l’avait jamais été depuis, sans doute, les moments les plus privilégiés de mon enfance… d’où émerge soudain ce petit morceau de papier, feuillet sans importance qui, mille fois, aurait pu être froissé, jeté, déchiré, mais qui surgit aujourd’hui, à cet instant, au bout de mes doigts qui l’ont retiré d’une enveloppe où il avait été placé, où je l’avais vraisemblablement placé, jadis, au début de ma vie, pour qu’il traverse sans dommage toute cette épaisseur de temps… pour que je contemple, si longtemps après ta disparition, le tracé de ton écriture que je n’avais plus jamais eu l’occasion de lire et qui se présente à moi, aujourd’hui, comme s’il s’agissait de ta résurrection… mais tu n’es plus de ce monde et la vue de ton écriture que je reconnais entre toutes me procure une fausse joie qui me fait presque pleurer…

La maison démolie

     Les grues s’étaient comportées comme des machines de guerre… Elle avait entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancés en balançant leur long cou de girafes… les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient… des rideaux de poussière s’élevaient des gravats en voilant les pièces éventrées… un vide étrange apparaissait dans le sens vertical !… une fenêtre battait des ailes, encore accrochée à son support en chute… elle avait suspendu son souffle, comme pour retenir la vie… La gamine tente de m’expliquer… Nous sommes seuls, je ne sais pas d’où elle vient… Elle est si petite !… Je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui tient une boutique sur la plage au bord de l’océan… Depuis que je me suis retiré de la vie réelle, après de longs voyages, je me suis fabriqué un monde en miniature… Peut-être me fait-elle confiance parce que je la regarde comme une poupée ?… Je me tenais sur le seuil quand, de très loin, sa petite silhouette dansante m’a intrigué, je l’ai rejointe au bord des vagues. À mes premières questions, elle a répondu en faisant des pirouettes sur le sable mouillé, puis elle s’est mise à y tracer des lignes avec un bout de bois, et à décorer son dessin avec les coquillages et les galets ramassés sur la plage… J’ai reconnu sa maison, elle m’a fait entrer dans l’intimité de son logis reconstitué… Derrière cette fenêtre-ci ou cette fenêtre-là, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cône de lumière chaude qui réunissait la famille, les histoires entendues jadis, avant la démolition de la maison, continuent de lui fabriquer un abri de paroles qu’elle me donne en partage… Je fais connaissance avec sa mère, son père, ses frères et ses sœurs… Son oncle, un saltimbanque, jouait de l’harmonica, de l’accordéon et de la grosse caisse. Elle se souvient des coups de cymbale. Assise sur ses épaules, elle agitait des grelots pour ajouter leur son à ceux de l’homme-orchestre. Son père jouait du violon, la musique faisait partie des bagages de la famille. Elle me raconte par bribes son odyssée, je crois comprendre qu’elle a traversé le monde d’Est en Ouest, et je pense à mes propres voyages qui se déroulaient en sens inverse, d’Ouest en Est… nous aurions pu nous croiser… elle est là aujourd’hui devant moi, toute seule, comme une apparition, comme une hallucination…

     J’ai déposé ma veste sur le sol pour en faire un tapis moelleux qui nous isole de l’humidité du sable. Attirée par la chaleur de mon pull, elle se blottit contre moi. Chez elle, autrefois, on s’allongeait sur des coussins pour déguster de délicieux gâteaux… Tandis qu’elle me parle, son logis prend forme… Je l’accompagne d’une pièce à l’autre, j’ouvre puis je referme les portes, monte un escalier, traverse un couloir, entre dans une chambre, ouvre une fenêtre, ferme des volets… un nouvel escalier me conduit au grenier, je redescends jusqu’à la cave, en profite pour remplir un seau de charbon, remonte dans la cuisine… elle me précède en évoquant ou plutôt en invoquant (peut-être même en les convoquant) des personnages-fantômes qui s’installent peu à peu à la place qu’ils occupaient autrefois… La petite entre en imagination dans une maison qui n’existe plus, ses yeux continuent de voir des objets disparus, emportés par les habitants au moment de leur fuite ou broyés en même temps que les murs qui s’écroulaient… sa voix redonne la parole à des personnes absentes ou mortes qui reprennent vie, leur présence à nos côtés est presque palpable, j’esquisse le geste de les interpeller, je perds le sens de la réalité… La plage où nous sommes assis est déserte, la brise du soir nous caresse le visage, l’océan nous offre en fond sonore la pulsation de son ressac… J’écoute l’enfant avec une profonde attention, je laisse sa voix fluette me guider vers des régions inconnues… Mon coeur ne bat plus pour personne depuis si longtemps !… Quand la petite se tait, je la regarde avec inquiétude. Elle se perd dans des pensées tristes que je voudrais pouvoir effacer de la main sur son front… On dirait qu’elle ne trouve plus les mots de son histoire, et je l’appelle ma petite muette… son regard qui suit le vol d’une mouette revient alors vers moi et elle se met à rire… Un jour, son père avait fabriqué pour elle un pantin. Il l’avait accroché au-dessus de son lit. Le soir, avant de s’endormir, elle s’amusait à tirer sur la ficelle qui articulait ses membres. Elle aimait son pantin comme un ami. C’est à lui qu’elle se confiait quand elle avait un souci, comme le jour où elle avait appris que les autorités du pays voulaient démolir leur maison… Elle se tait, ses yeux sont remplis de larmes… j’ai la sensation de voir ses pensées se fracasser contre les murs détruits… elle ne connaissait pas le jour exact, un matin, la famille fut réveillée par de grands coups dans la porte, et l’enfant avait enfilé ses habits à toute vitesse, oubliant de décrocher son ami pour le mettre à l’abri dans le berceau de son sac… elle l’avait vu ensuite gesticuler contre le mur de sa chambre en train de s’effondrer… je voudrais tant l’aider à relever les ombres de sa vie ancienne !… La tristesse de ses souvenirs entre en résonance avec la mienne… de très lointaines réminiscences me reviennent bizarrement d’un passé que je croyais mort ou annulé, complètement annihilé… je comprends aujourd’hui comme jamais pourquoi j’avais désiré tout oublier !… La mémoire est comme une maison qui serait à la fois intacte et démolie. Les objets du souvenir restent à leur place, mais on ne peut plus les toucher… une sorte d’écran nous sépare de nos sensations… sous les coups de boutoir assenés par le temps comme par les véritables machines à détruire, les échafaudages intérieurs se disloquent en tentant de retenir intactes des constructions condamnées…

     L’enfant ne le sait pas encore… elle rassemble ses petites forces pour essayer de recoller les morceaux et de reboucher les trous… elle ne sait pas encore que l’entreprise est vaine, que les murs de la maison démolie ne se relèveront jamais, que son ami le pantin a définitivement disparu au milieu des gravats… En l’écoutant, je me promène au milieu des ruines de ma propre existence… je me souviens d’un pantin ou de son équivalent… je me souviens des guerres que j’ai subies et du désespoir qui en résulte… sa peine m’accable… par un étrange dédoublement, je me sens être cette petite fille mystérieuse venue d’ailleurs qui se blottit contre moi… j’ai le sentiment troublant que ses sentiments sont les miens, que son histoire rejoint la mienne… il y a si longtemps… dans une maison abandonnée dans les dunes… les mouettes rieuses paraissaient se moquer !… je jouais près d’un blockhaus… j’écoutais l’appel narquois des mouettes en rêvant de voyages et de grands horizons… ce qu’il s’est passé ensuite ?… je n’imaginais pas cela possible… ma mémoire à cet endroit est une sorte de trou noir qui a tout englouti…

Eau-forte

     Rue peu fréquentée, les pas résonnent sur le trottoir… Ce jour assez irréel dont on ne se souvient pas vraiment et qui pourtant a fait date, puisque c’est ce jour-là qu’a débuté la longue marche loin d’un lieu de vie alors familier qui s’inscrivait dans l’espace comme une eau-forte gravée pour l’éternité… Sa représentation mentale sous la forme du souvenir en a gardé les contours nets, mais entre les bords coupants s’étale en coulées approximatives un ensemble de réminiscences assez floues qui dessinent un paysage tremblant difficile à reconnaître… Il faudrait pouvoir améliorer la visée, régler la focale, superposer les prises de vues, soupeser les strates de la mémoire, imprimer le palimpseste, le corriger, le retoucher… Travail sans fin d’une tentative de reconstitution d’un temps à jamais perdu que l’on voudrait avoir l’illusion de pouvoir faire revivre mais qui continue de glisser entre les doigts comme le sable… Les pas résonnent sur le trottoir… La rue est déserte, la maigre lumière des réverbères laisse entrevoir au loin une silhouette mystérieuse qui, à tant d’années de distance, m’obsède comme un appel indéfinissable… Le geste d’allumer une cigarette, le rougeoiement de la flamme sur fond d’obscurité profonde, la clarté tutélaire de la lune, le ciel froid très étoilé, les particularités de cette scène me reviennent souvent en mémoire comme les éléments récurrents d’un rêve ou d’un cauchemar… J’essaie tour à tour de noter, sans résultat probant, les souvenirs objectifs que je peux en avoir ou au contraire de m’en détacher pour tenter de retrouver sous des angles différents, à d’autres moments-clés, ce territoire arpenté jadis et qu’une sorte de glissement de terrain a fait disparaître de la surface de ma vie… Mais l’obscurité revient sans cesse obstruer les échappées possibles… une obscurité sonore, qui amplifie des bruits de pas heurtant la chaussée ou le trottoir… il est assez évident que ce sont mes propres pas qui résonnent, mais j’entends aussi comme en contrepoint un choc plus sourd qui semble provenir de l’endroit où marche devant moi la silhouette d’un homme que je ne reconnais pas… Mes efforts de mémoire me ramènent toujours à ce type de scène comme si la lumière du jour n’avait pas existé, je ne me souviens spontanément que des journées écourtées de l’hiver et de l’atmosphère assez inquiétante qui régnait dans cette partie de la ville… Je n’ai aucune raison de retourner là-bas. Le désir de retrouver des sensations premières n’est pas assez fort pour que j’entreprenne le voyage… Un début de curiosité me conduit à tenter avec Google Street une confrontation virtuelle entre mon passé imaginaire et une certaine réalité qui m’aidera peut-être à retrouver des points de repère… La mémoire du coeur reconnaît immédiatement les petites maisons de la rue où j’habitais… elles n’ont pas changé, il y a même encore les jardins ouvriers en face d’elles, la pression foncière de l’agglomération ne les a pas encore fait disparaître… des images fraîches et lumineuses ouvrent une brèche dans le mur de ma cécité… j’aperçois une petite fille brune qui se rend sans hâte de la maison à l’école, et de l’école à la maison, en suivant un mouvement de balancier aussi régulier que celui de la trajectoire des astres… elle marche le plus souvent aux heures sombres du matin et du soir, mais quand il neige, le monde est merveilleusement blanc, et le printemps coloré finit par revenir après l’hiver… Il me souvient que les rues du faubourg ressemblaient à celles d’un village… Plus grande, alors que je n’y habitais plus, je venais parfois me promener dans mon ancien quartier que je trouvais plus accueillant, où l’air semblait plus léger… je rejoignais ainsi la face claire de mon enfance qui s’éloignait déjà, de noirs tourbillons l’emportaient pour toujours loin de moi… La rue était déserte, des bruits de pas résonnaient sur les pavés… il y avait eu ce bruit crissant, ce choc, ce sang… le monde qui bascule, une silhouette qui s’écroule… la vie qui continue sans… plus loin…

Tétanisée

     La peur laboure le ventre, le cœur est en miettes, les voix vocifèrent, un marteau martèle, des clous s’enfoncent, la tête explose, la raison vole en éclats, la maison s’écroule, les puissances tutélaires se fracassent… combat innommable… la respiration s’arrête, le sang se retire, les membres se raidissent, une force inconnue cloue le corps sur place… beauté cruelle d’un bloc de marbre… matière inerte à la merci des coups… un sculpteur malfaisant s’empare des choses et de la vie pour les détruire… faire le mort… les pieds s’enracinent et le corps se recroqueville… survivre ?… espoir fou/foudroyé… la mort, ce visage ?…

Aller simple

     La vitre… la paroi de la vitre… entre le paysage extérieur qui s’éloigne à grande vitesse et les passagers assis sur leur siège le nez sur leur portable ou les yeux dans le vague… Les vitres froides… la condensation de l’haleine sur les vitres froides… la main qui essuie la buée, le front qui se penche, les yeux qui tentent de saisir des fragments de paysage… les pylônes strient l’espace ou l’effacent en brouillant la vue avec des effets stroboscopiques… le temps s’immobilise… plus rien n’a d’importance ou si peu… les gestes sont entravés, les activités du quotidien sont suspendues, les perceptions habituelles n’ont plus cours, l’esprit est en vacance… vite, la vie va vite… derrière la vitre, la vie défile… les villes, de l’autre côté de la vitre, défilent… la vie, les vies dans les villes… sensation de vitesse presque imperceptible de ce côté-ci de la vitre, rideau… une main tire un rideau sur le monde extérieur qui disparaît à grande vitesse derrière la paroi de la vitre recouverte du rideau… l’intérieur du wagon s’éclaire… les passagers propulsés vers la prochaine gare s’ébrouent en agitant des pages de journaux ou se réfugient en fermant les yeux dans un cocon de pensées rêveuses… s’imaginer en projectile jeté dans l’espace… trajectoire aléatoire… les lois de la physique ne justifient rien… la nuit derrière la vitre transforme celle-ci en miroir… les trains de la Nuit ont été des mouroirs… les fantômes des trains de nuit frôlent les vivants dans les reflets des vitres, contre le tain de leur paroi bleuie par la nuit… les fantômes des trains de nuit crient en silence leur souffrance… les vivants restent sans voix… voudraient oublier que les trains sur les rails déraillent… que la vie n’est suspendue qu’à un fil… que la raison déraisonne… que le souffle à l’origine de la buée sur la vitre s’essouffle… que la présence est une absence… que la puissance est une faiblesse, que la vitesse est un leurre… les vivants voudraient oublier les cauchemars et choisir leurs rêves… ils se laissent rattraper par les trains du malheur… se réveillent hagards… à la gare… terminus, l’ordre social reprend ses droits… les voyageurs en sursis vont à la consigne… redeviennent des morts-vivants, des automates, des marionnettes… ils ajustent leurs vêtements, reprennent leurs bagages, font un pas, un autre, puis encore un autre… ils avancent de nouveau dans la direction voulue par une Autorité sans visage… se remettent à creuser le sillon de leur obéissance aveugle… comme si de rien n’était… comme si rien ne s’était passé… comme si le voyage n’avait pas eu lieu… comme s’ils étaient dédouanés… comme s’ils n’avaient rien à déclarer… les voyageurs qui arrivent dans les villes les traversent en suivant des multitudes de trajets dont ils ignorent les véritables points de départ et d’arrivée… rejoignent les foules anonymes qui les parcourent en tous sens dans l’inconscience des forces obscures qui les agitent… ajoutent leur vacuité à celle des autres… les signaux envoyés dans la nuit par les villes-lumière aux passagers des trains témoignent de leur présence sans lendemain… dormez, braves gens… ceux qui savent (?) veillent sur vous… contentez-vous de pourvoir à la vie de la fourmilière…

La maison aux volets clos

     Elle se dresse au bord de l’océan, en haut d’une dune, tout au bout d’un petit chemin qui descend vers le rivage. Elle est entourée d’un jardin couvert d’herbes folles, protégé des grandes marées par un mur de pierres qui se retiennent mécaniquement les unes aux autres. Une porte latérale en bois donne accès au chemin, à quelques mètres seulement de la plage. On croirait entendre des rires d’enfants en maillots de bain courant pieds nus vers les vagues… Bien charpentée, assez grande sans être immense, elle a sans doute été construite une dizaine ou une quinzaine d’années après la seconde guerre mondiale, dont la côte porte ici de si nombreux stigmates… Elle n’est pas délabrée, ses propriétaires ont sans doute le souci d’éviter pour elle l’irréparable, mais aucun panneau ne signale qu’elle est à vendre. Cette éventualité lui ferait perdre le charme que je lui trouve, et le but de mes promenades en serait aussitôt modifié. J’aime cet endroit parce qu’il est désert, je ne supporterais pas que de véritables rires d’enfants en troublent le silence… J’ai fait le vide depuis longtemps, je ne souhaite plus rien, mes rêveries suffisent à combler les esquisses de désirs humains qui subsistent en moi… Inoccupée, cette maison est une source d’inspiration inépuisable, les divagations imaginaires qu’elle suscite m’ouvrent à des possibles de l’espace-temps qui me donnent l’illusion absurde de modifier le cours des choses… Mes pensées s’accrochent à la topographie de mes promenades comme cette maison s’accroche à la dune, l’océan l’avalera un jour, le réchauffement climatique est à l’œuvre, le trait de côte se rapproche dangereusement, le soubassement de sable sur lequel elle s’enfonce la fait inexorablement glisser vers les flots comme le blockhaus voisin à demi englouti et qui disparaît sous les vagues à chaque assaut de la marée… Absurde communauté de destin entre un témoin de la pire des guerres qui ait jamais eu lieu et une habitation qui abrite le souvenir des bonheurs possibles de la vie… Je ne peux m’empêcher de penser à la *main qui a refermé pour la dernière fois les volets de la maison, sans doute à la fin d’un bel été, après toute une saison de baignades et de rires !… Les rêves, comme les cauchemars, chavirent et se disloquent…

     *Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose; quelqu’un gémissait, ou bien riait tout fort comme s’il échangeait une plaisanterie avec le néant… Virginia Woolf, La Promenade au phare.

Entendre des voix

     Silence… absence insoutenable d’une quelconque réminiscence de la matérialité de leurs voix… cinéma muet des séquences de vie dans lesquelles ils apparaissent sur l’écran déficient de ma mémoire aléatoire… je distingue à peine leurs lèvres de fantômes… j’ai perdu le son de leur histoire, et avec leur souffle, un peu du sens de la mienne… que reste-t-il de nos amours?… le temps s’en va et les emporte, nos pas s’effacent à la surface de la terre… eux sont redevenus poussière d’étoiles, l’écran du ciel, la nuit, exalte leur souvenir… et je crois entendre le grelot de leur rire… Les techniques de conservation de la voix n’étaient pas encore banalisées, je n’ai d’eux que quelques photographies, aucune vidéo, pas le moindre document sonore… Je me concentre… j’essaie de faire le vide en moi de toute perception autre que ce qui remonterait du plus profond de mon passé… je les invoque, je fais appel à leurs voix… silence… je suis devenue sourde… le silence de leurs voix est blanc… j’aimais, enfant, que les sons soient amortis par la neige!… j’aime qu’ils n’envahissent pas mes rêveries intérieures… aurais-je chassé leurs voix de mes pensées sans m’en rendre compte?… les sons, dans la vie de tous les jours, m’agressent… je sens au fond de moi une sorte de détresse… entendre leurs voix d’avant déclencherait peut-être une émotion si forte qu’elle me déstabiliserait… comme ce face à face imprévu récent avec quelques mots écrits d’une main qui m’avait été si chère… Leurs voix, et avec elles une somme infinie de perceptions qui avaient constitué nos vies d’alors, sont vraisemblablement gravées avec la précision d’un matériel de très haute qualité sur le disque dur de ma mémoire et me seraient restituées intactes si je n’avais pas perdu le code d’accès… si je n’avais pas jeté la clé de la boîte à musique de leurs voix quelque part, il y a très longtemps, dans les eaux profondes de l’oubli…

Petit voyage dans le temps

     Ce jour-là, le 27 août 2013, il m’est arrivé une chose étrange… Pendant quelques heures, j’ai perdu une partie de ma mémoire. Mais je n’ai aucun souvenir de ces quelques heures. On me l’a raconté. Quand j’ai repris conscience, j’ai douté de la pertinence des témoignages. Pas longtemps. Car les personnes qui avaient été présentes n’avaient pas l’air de rire et la façon dont je me souvenais qu’elles se comportaient dans le continuum espace-temps normal était on ne peut plus sérieuse. J’avais rétrogradé dans le passé au niveau des années 2000/2004. L’année 2013 me paraissait relever de la science-fiction. Les événements de la décennie écoulée s’étaient effacés de ma mémoire. Ce qui m’étonne le plus n’est pas tant leur disparition cognitive que l’effacement total des affects qui leur sont liés. Ainsi donc, ce qui me tient tant à coeur et dont j’ai retrouvé l’importance en même temps que la mémoire n’existait plus dans le champ de mes émotions? Comme si j’avais été égarée dans un couloir du temps sans rapport avec le monde réel qui était pourtant encore le mien au moment de la privation de mémoire. Evidemment, ce genre d’expérience pose la question de l’identité. Qui suis-je s’il peut arriver que je ne sois plus moi? J’étais dans la position d’un-e humain-e victime d’une machine à remonter le temps et coincé-e dans une portion du passé. Les autres me parlaient depuis l’avenir. Ces autres connaissaient avec exactitude la partie de mon passé qui était devenue pour moi un avenir que je pouvais certes m’efforcer d’imaginer en fonction des désirs que je projetais à l’époque où j’avais régressé mais dont j’ignorais totalement la teneur précise. Retour vers le futur? On m’a dit aussi que je posais sans cesse les mêmes questions car j’oubliais instantanément les réponses. Un jour sans fin? L’imagination des cinéastes a peut-être reçu le coup de pouce d’un « ictus amnésique » tel que celui que j’ai subi.

Les noms, les lieux

     Là, oui là, ce lieu inscrit sur les papiers officiels délivrés par l’administration, les fiches d’état civil, cartes d’identité, passeport et autres cartes Vitale-s… c’est là, oui, c’est bien là que ma vie a commencé, par une belle nuit de mai, m’avait-on raconté, il faisait chaud, très chaud, l’été était précoce… la vie m’avait fait une place dans cette ville dont je répète le nom à chaque demande de l’administration ou d’organismes habilités à me le demander, la Sécurité sociale, la banque, Pôle emploi… c’est comme un refrain, une antienne, une chanson douce, tout avait bien commencé, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, dans cette ville au nom composé de trois ou quatre syllabes, trois si on mange la fin [c’est drôle, manger la f(a)i(m)n], quatre, voire cinq si on prononce chacune d’elles distinctement… dans cette ville, les gens ont un accent, pendant longtemps, j’ai parlé avec cet accent, et puis un jour, à l’école, on m’a conseillé de le gommer… de le faire disparaître… car c’était un obstacle… je ne m’en rendais pas vraiment compte, et pourtant si… si je réfléchissais un peu… mon père parlait avec cet accent… et il avait bien du mal à gagner sa vie… alors… alors sans doute… cet accent… c’est comme les noms… il y en a de beaux, de moins beaux, de franchement laids… dites un peu que vous habitez dans une cité, que vous êtes né dans telle banlieue… regardez la tête de votre vis-à-vis pendant l’entretien d’embauche, si vous avez la chance d’en avoir un, parce que… l’obstacle, il est là… vous n’êtes même pas convoqué… le nom de la ville où vous êtes né ne sonne pas bien… et vous, vous le prononcez d’une façon qui plaît encore moins… alors… alors, dans ces cas-là, on fait du surplace… on est parfois convoqué au commissariat de police… celui du quartier où l’on habite… et parfois, on a un petit boulot au supermarché du coin… bien content de l’avoir… mais on ne dépasse pas le coin de la rue… normal avec un accent pareil, on se ferait trop repérer !… Les noms balisent l’espace et indiquent la place à occuper… pas de quartier !… enfin, façon de parler, car le quartier, on ne le quitte plus… avec ses noms de musiciens, de peintres… rue Mozart… rue Ingres… ou d’aviateurs… centre culturel Guynemer… ses noms de poètes aussi… collège Rimbaud… rien que le nom donne envie d’aller voir ailleurs !… seulement voilà, c’est la destinée… on reste… on arpente le territoire du quartier, on le balise, on se met aussi à distribuer des places… un tel a des droits sur telle barre, sur telle entrée… mais pas sur celle d’à côté… et tant pis pour les resquilleurs… pas de pitié… les représailles sont féroces… on est comme des bêtes fauves… comme des lions en cage… dans nos cages d’escaliers…

 La sauvageonne

     Là… chemin de terre aux talus piquetés de petites fleurs sauvages… la sauvageonne… elle habitait avec sa mère dans une masure branlante cachée au fond d’un bois éloigné du village… Les rumeurs et les fables alimentaient les jeux des enfants qui avaient ou faisaient semblant d’avoir peur de s’approcher de ces êtres qui ne paraissaient plus avoir figure humaine aux yeux mêmes des adultes… Les conversations des hommes accoudés au comptoir du café ou des femmes sur la place du marché entretenaient le feuilleton des ignominies auxquelles étaient censées se livrer les deux pauvres femmes… On disait que la mère était une sorcière et que la fille était envoûtée… on disait qu’elles jetaient des sorts à quiconque se trouvait sur leur chemin… on disait qu’elles venaient d’un pays lointain peuplé de romanichels… on disait tant et tant de choses… on chuchotait qu’elles avaient tué un homme et séquestré des enfants… Or, ce jour-là… à cet endroit précis du chemin de terre qui serpentait dans la direction du bois maudit… la vapeur s’élevait de la terre, des rideaux de brume enveloppaient les pensées rêveuses… l’espace traversé n’était plus tout à fait réel… comment démêler le vrai du faux quand le pouvoir de l’imagination produit des sensations aussi intenses?… Elle était là, printemps de Botticelli, parée de colliers de fleurs, penchée sur les talus du chemin pour y cueillir les corolles qu’elle fixait dans sa longue chevelure blonde, nimbée d’or et d’argent sous l’effet de la réfraction de la lumière dans la rosée du matin… et quand elle se relevait, son visage mêlait le rose de son teint au bouquet champêtre qui se déplaçait autour d’elle entre les bords du chemin… Les papillons embrassaient ses cheveux, les oiseaux voletaient à ses côtés, on croyait entendre la musique des anges… comme si la sauvageonne, portée par l’un d’eux, venait de descendre du ciel… Car c’était bien elle. On l’avait vue se diriger vers la masure et offrir une brassée de fleurs à la vieille femme qui lui ouvrait la porte… on avait alors reconnu ses haillons et cru saisir à la volée le regard méchant de la vieille…

Le long silence de la neige

      La terre est rarement très sèche; les véhicules creusent des ornières qui se remplissent d’eau; il faut marcher sur les côtés, poser les pieds sur des touffes d’herbe, s’efforcer de tenir en équilibre de l’une à l’autre en évitant que la boue gluante asperge les habits au moindre faux-pas; le chemin monte  jusqu’aux remparts de l’ancienne forteresse, puis il cède la place à une chaussée étroite faite de gros pavés inégaux sur lesquels rebondissent les carrioles; de toutes petites maisons construites dans le mur d’enceinte encadrent l’entrée du village en forme d’arche; elle habite dans l’une d’elles, désormais vieille et seule; lui… Maurice Leleu… on ne pense pas à un loup en le voyant, plutôt à un ours, un gros ours patibulaire… il continue d’habiter dans la maison isolée desservie par le chemin à l’écart du village; l’hiver, l’endroit est sinistre; quand il gèle et que le chemin est glissant comme une patinoire, impossible de monter au village; les provisions viennent toujours à manquer; il faut parfois se risquer à sortir; on pourrait mourir sans que personne ne s’en rende compte; l’été, on aperçoit dans les prés la silhouette furtive d’un vieux berger à la barbe aussi fleurie que celle de ses moutons; au printemps, la camionnette jaune du facteur recommence à brinquebaler sur les chemins; et le motoculteur rouge du garde-champêtre se déplace le long des haies pour les tailler; la vie reprend quelques couleurs après le long silence de la neige; les abeilles bourdonnent; l’air alentour sent bon; on se couche dans l’herbe au soleil; les yeux sont au niveau des fleurs des champs taquinées par les insectes; on admire le vol d’un papillon; on s’étonne de l’activité fébrile d’une cohorte de fourmis; on les regarde aller et venir dans un mouvement qui semble perpétuel; on se laisse aller à philosopher sur la nature des êtres; à la pointe de l’instant, dans la torpeur de l’été, on croirait volontiers que la vie est paisible; au loin, on entend des flonflons; on se relève pour aller à la fête du village; on secoue ses habits; il en tombe des brindilles et de la terre; le chemin est sec; on a déjà envie de danser; la montée est rude mais on est jeune; on marche sur les traces de tous les jeunes gens et jeunes filles qui se sont rendus sur la grand-place pour s’amuser autour du feu de la Saint-Jean; on ne voit pas leurs fantômes; on ne les voit pas guetter à chaque coin et recoin de chacune des rues; on ne les voit pas dévisager les nouveaux venus avec un mélange effrayant d’envie et de pitié; on n’entend pas leurs lamentations, leurs plaintes, leurs cris et leurs sarcasmes; les flonflons se rapprochent; l’excitation est à son comble; la musique s’unit à la danse; le vin coule à flots; la vie, à cet instant, se confond avec l’ivresse et la danse; les fantômes n’existent pas ou sont insignifiants; la jeunesse est une force qui les tient à l’écart; mais, déjà, la fête se termine; les vieux à leur fenêtre ont convoqué les fantômes pour regarder s’égayer la foule; elle se souvient; tout est allé si vite; le mouvement perpétuel de la vie est implacable; il a tout emporté et tout détruit sur son passage; les fantômes qui l’accompagnent lui apportent un peu de réconfort; son coeur à lui est gelé; l’ours, ou le loup, est devenu lui aussi vieux et malade; pourquoi s’obstiner à vivre comme une bête, là-bas, dans la maison isolée; ceux qui étaient sous sa domination, autrefois, sont en embuscade; on les devine prêts à tirer; on ne sait plus de qui ou de quoi on a le plus peur…

Engrenage

     Elle a essayé de leur expliquer, ils ne l’ont pas écoutée, elle les a suppliés, ils lui ont dit qu’il fallait y penser avant, mais c’était justement ce qu’elle avait essayé de leur faire comprendre, avant, tout ce qui l’avait entraînée dans cette galère, l’enchaînement implacable des circonstances qu’elle aurait voulu pouvoir briser, le sentiment de honte et d’injustice sans nom qu’elle éprouvait à se trouver là, bredouillant, bafouillant comme une enfant, incapable de se faire entendre car ils ne veulent pas l’écouter, leur hostilité est manifeste, leurs regards goguenards ou froidement indifférents la jugent et la jaugent sans aucune bienveillance, elle ne pèse plus rien, elle ne vaut plus rien, elle voudrait disparaître dans un trou de souris mais elle se trouve au milieu de la pièce, au centre de tous les regards, il n’y a aucune échappatoire, pas le moindre pan d’ombre, son visage est nu, ses interlocuteurs pourraient y lire le récit de sa vie s’ils avaient un peu de coeur, et leurs yeux se voileraient de larmes au fur et à mesure qu’ils prendraient connaissance des malheurs inscrits sur ses traits fatigués, leurs paupières se baisseraient pudiquement, ils cesseraient de la dévisager comme un animal de foire, ils lui parleraient doucement, lui demanderaient avec compassion de compléter son récit pour en faire état dans les moindres détails en écrivant leur rapport, prendraient des notes en hochant la tête d’indignation – Comment cela est-il possible! A notre époque! En France! Au pays des droits humains! –  ils déclareraient vouloir alerter les plus hautes Autorités de l’Etat pour que Justice soit faite, et ainsi la vraie justice, celle que laisse espérer la devise de la République au fronton de la mairie ou de l’école des enfants – Liberté, Égalité, Fraternité! – serait rendue avec humanité, non seulement on lui accorderait les circonstances atténuantes, mais on s’excuserait d’avoir pu la croire coupable, car on ne peut pas être coupable, n’est-ce pas, de vouloir nourrir ses enfants, elle n’est pas dans le déni, elle a commis un délit, mais est-il vraiment impossible de se mettre à sa place?… elle n’avait rien prémédité, elle n’avait pas prévu la tournure dramatique des événements, elle n’avait pas imaginé une seule seconde qu’elle vivrait ce cauchemar, elle avait pris son sac comme d’habitude, elle avait dit aux enfants qu’elle partait faire quelques courses et recommandé aux plus grands de faire attention aux petits, mais, juste avant, elle avait ouvert le frigo vide, et juste avant encore, elle avait perdu le tout petit boulot au noir (oui, au noir, encore un délit!) qui lui permettait de joindre les deux bouts… à l’école, on lui avait fait connaître l’histoire de Jean Valjean, de Fantine et de Cosette, elle s’en était souvenue en avançant vers le supermarché… il n’y aurait pas de rentrée d’argent avant le versement des allocations, pas avant une dizaine de jours… les enfants avaient réclamé un bon repas et le frigo était vide… elle avait agi comme une automate, elle n’avait pas réfléchi, elle était comme étrangère à elle-même, elle n’avait pas pensé qu’elle serait considérée comme une criminelle et conduite au poste de police menottes aux poignets…

 Trame d’opéra

     Gestes… Gestes mécaniques, mécanique des gestes, mouvements de bielles, belle machinerie, dans la salle des machines, mécanicien à l’œuvre, vieux chef d’orchestre, le concerto en sol de Ravel, virtuosité d’équilibriste, à la vie à la mort, on retient son souffle, il s’en faut de si peu, une microseconde, un dixième de millimètre, et l’illusion acoustique déraille, le public trébuche, l’acrobate se tue, il travaillait sans filet…

     Le filet de la voix se tend, se tord, se dénoue, se relâche, lâche sa proie, se redéploie, s’élève au plus haut des cieux, retombe au plus bas, se brise dans un éclat, la voix est fêlée, la voie est sans issue…

     Elle cherchait du secours, elle courait dans le tunnel, elle se heurtait à un mur de pierre, puis à un autre, puis à encore un autre, la vie était ainsi faite, il fallait courir, courir, toujours courir, ne jamais s’arrêter, faire semblant de chercher, d’avoir un but, chercher l’issue, chercher, désespérément chercher, ne jamais rien trouver, continuer de chercher, de faire semblant de chercher…

     Qui cherche trouve… des chansons de trouvères… des gestes de troubadours… des exploits de funambules… des histoires d’opérettes… des opéras de quatre sous… des petits rats de l’opéra… des rats d’égouts, des ragoûts, des ragots, des fagots, des bigots, des chapeaux, des gens qui mangent leur chapeau…

     Sur les chapeaux de roue… avancer, reculer, tournoyer, se noyer, surgir des flots… de voitures… sur les routes… qui déroutent… sens interdits, contresens, contraventions, rétention, gesticulation, gestes, gestes… précision du geste…

     La précision d’une horloge… tic tac, tic tac, en avant, marche, une deux, une deux, deux par deux, en rangs, une seule tête, la tête au carré, carré d’as, as de pique, pique-nique, pas de panique, on s’arrête au signal, on signale, on signe, on saigne, on enseigne, on est le maître, on maîtrise, on abuse, on bute, on s’excuse, on remet les pendules à l’heure, on repart, on rattrape le retard, on met les bouchées doubles, on double, on dépasse, on se dépasse, on trépasse… on n’a pas vu le temps passer…

     Réitération, duplication, duplicité, complicité, complexité, tissage, navettes, métissage, métis, mésaventures, vent qui tourne, girouettes, retourner sa veste, d’un même geste, mentir, tricher, rater, jeter, cent fois sur le métier, recommencer l’ouvrage, ouvrager, outrager, prendre de l’âge, agir, agir, agir…

     Agent de police, agent double, vif-argent, poches trouées, puits sans fond, délire, tire-lire, ligne de bus, tirer un trait, se tirer, délirer, lire-lire, pleurer, se leurrer, se mentir, gommer, effacer, perdre la face, jouer une farce, rire, faire rire, rictus, rixe, boxe, box, boss, rentrer dans sa case, retourner à la case départ, jeu de l’oie, jeu de Monopoly, jeux de mains, jeux de vilains…

  Monopoliser la parole, prendre de vitesse, griller la politesse, verbaliser, mettre en mots, émietter, éparpiller, papillonner, vibrionner, histrion, hystérique, neurasthénique, névralgique, stratégique, pas de quartier, à vos ordres mon général, remballez les bastringues, à bas le désordre, on ferme les bazars, on refuse le hasard, on règle, on codifie, on est réglo, la main ne tremble pas, le geste est assuré, le monde marche à la baguette, à la trique, à la matraque… tout est réglé… comme du papier à musique…

     Un ange passe… grâce des mouvements dansés… le cygne meurt… les ailes d’un albatros emportent les pleurs… beauté de l’envol… tristesse du vol… la vie volée s’envole… un vent violent l’emporte… courant d’air, porte claquée, le camélia de la dame perd ses pétales, le compositeur perd les pédales, autant en emporte le vent, et caetera… et caetera…

 Rire d’écrire

     Les lettres, là… L’être là des lettres. L’entrelacs des lettres. Invitation à les mélanger. Écrire pour écrire. Pour être ou n’être pas. Jeu existentiel. Jeu in/essentiel. Moi qui ne suis pas seulement moi. Qui suis plus ou moins que moi. Soustraction-addition. Addiction… X. Y. LSD. CQFD. ABCD. Abécédaire de la Vie. De A à Z. Infinie combinaison de lettres dans un nombre fini. LOGOS! Chose-rien, personne, un masque, une apparence, une illusion, m-o-i, avec des mots, des images et des ombres… Dire, parler avec une bouche d’ombre. Tracer des lettres, des signes légers qui à peine éraflent leur support, tapoter sur un écran tactile, ardoise magique, aimer cette illusion, se vouloir prestidigitateur(trice)… Bonjour, je suis là, c’est moi, ce n’est pas, plus, moi. Au revoir, adieu, comme la vie est courte! Je fais semblant, oui, semblant de maîtriser, je ne maîtrise rien, je, personne… Oui/non, système binaire, non, j’ai besoin de dire non. De me révolter. De virevolter. Je tourne sur moi-même inutilement. Oui à cette lettre, non à celle-là, quelle importance? Oui/non, je ne sais pas. Je voudrais, j’aimerais, je souhaiterais, si je pouvais… Qu’au moins cela, CELA me soit épargné! Refuser d’y penser, oui/mais, les pensées viennent, viennent, les refouler, les fouler aux pieds, les piétiner, les écraser, crois-tu? Tu agites les bras comme un moulin à vent, inutilement. Le vent souffle et les paroles s’envolent. La tour de Babel est une espèce de grande bibliothèque. Un grand moulin à vent (à grains?) qui s’élève dans l’univers au-dessus de la terre. Sa fonction est de mouliner en continu toutes les lettres de chaque alphabet, dessins, idéogrammes inclus. Objets immatériels qui semblent préexister à la matière. Jeu sans fin, jeu qui ne m’a jamais vraiment fait rire. Fou rire… LOGOS! Logarithme, logi-ciel, logique, analyse, dilution, forme de la forme, mes mots, mes formules, mes balbutiements, comme des cailloux, ricochent à la surface, sans la troubler, de l’eau profonde d’un Être qui semble laisser échapper de lui des ondes avec lesquelles mes pensées croient entrer en résonance… Les voyelles se colorent à travers le prisme de la lumière… Les consonnes titubent sur les bateaux de papier… Quel est donc ce voile ineffable et invisible qui se glisse et se plisse dans les interstices de ma conscience?Signes-cristaux qui brillent et fondent comme neige au soleil, douce hypnose de la danse des lettres…

Je suis un personnage de roman

     Je me lève tôt. Je bois du thé. Je regarde souvent le ciel. J’aime sentir la pluie ruisseler sur mon corps. J’aime écouter le ruissellement de l’eau dans les gouttières. J’aime entendre les gouttes de pluie tambouriner contre la fenêtre ou sur les trottoirs. J’aime la pluie. J’aime l’eau. J’aime. J’aime aimer. Je n’aime pas les fortes chaleurs. J’aime sentir le vent dans mes cheveux. J’aime me déplacer à vélo. Je rêve beaucoup. Je rêve éveillée. Je marche beaucoup. Je fais de longues promenades à pied. Je me sens légère. Mon poids sur la terre est léger. Je pourrais m’envoler. Les ailes des oiseaux ont la forme d’un livre ouvert. Je voudrais ressembler à un livre. Je ne vis pas seulement dans ma tête. La vie pourrait ressembler à une fête. Écrire m’est nécessaire. J’écris comme je respire. Le souffle de l’écriture est vital. Vivre ivre. Ivresse des sommets. Planer au-dessus de la vie. Narration-Dieu, tout voir, tout savoir. Je ne sais rien. Je sais que je ne sais rien. Je m’amuse d’un rien comme une enfant. J’ai soixante ou dix ans, peut-être soixante-dix ans. Je n’ai pas d’âge. Je suis une femme sans âge. Je ne suis pas une sage-femme. Je ne suis pas philosophe. Je n’accouche pas les âmes. Je voudrais être sage. Le soir, j’arrose les fleurs du jardin. Avant de m’endormir, je contemple les étoiles, la lune ou le déplacement rapide des nuées dans le ciel. J’apprends à jouer du piano. Parfois, je fais un dessin. J’apprends à m’émerveiller. Les corvées matérielles m’absorbent. Je lave, je frotte, je recommence. La vie est un éternel recommencement. Les tâches du quotidien sont répétitives. Mon corps s’use. Le dos fait mal. Les bras s’ankylosent. Je ne fais pas assez de sport. Je m’occupe mal des autres. Je me fais attendre, rarement prier. Je suis assez désespérée. J’essaie de garder quelques illusions. La vie est un grand écart permanent. Le décalage est un art. Dans une autre vie, j’aurais pu être mathématicienne. J’aime que 2 + 2 fassent 4. Je suis carrée. L’art est exigeant. Mes sentiments me définissent mieux que mes actions. Mes gestes sont lents. Je me fatigue vite. J’ai un gros défaut de vision. J’espère pouvoir écrire et dessiner jusqu’à la fin de mes jours. Je voudrais mourir sans m’en rendre compte. J’ai de moins en moins de mal à m’endormir. J’aime que les oiseaux me réveillent. J’aime me sentir éveillée. Je suis simple. Ma vie ne l’a pas été. Ma vie pourrait faire l’objet d’un roman, elle n’a pas été un long fleuve tranquille. Les relations sociales sont compliquées. Mon caractère n’est pas adapté. Le personnage simple de ma vie romancée serait doublé d’un alter ego complètement décalé…

Une meute

     Je me souviens… Il y a très longtemps, tellement longtemps ! (C’est ridicule, pourquoi remonter aussi loin dans le temps ?) Dans la cour de l’école maternelle… (Non, tu plaisantes ? Tu n’éprouves quand même pas le besoin de faire appel à des souvenirs aussi puérils ?) Je sais, ce n’est pas sérieux. D’autant moins qu’il ne s’agit pas de méchanceté ni de réelle bêtise, mais tout de même, une sorte d’expérience désastreuse qui aurait pu dégénérer en drame… Tous les autres contre moi, ou plus exactement sur moi, entassés au-dessus de moi de tout leur poids, et je ne pouvais plus respirer !… (Ne crois-tu pas que tu t’égares ? Cet accident qui aurait pu mal se terminer n’aurait-il pas été simplement absurde comme tout ce qui touche à la condition humaine ?) Il n’empêche… J’ai le sentiment intime ou l’intuition que ce petit drame vécu dans la cour de l’école maternelle portait en lui tous les attributs de la souffrance sociale… Quelqu’un jetait des bonbons du haut d’une fenêtre ouverte et les enfants se sont rués en meute vers l’endroit où ils tombaient. J’étais sur leur passage. La meute m’a renversée et piétinée. Et je ne pouvais plus respirer. Voilà. Ces enfants ne faisaient aucun mal et la femme qui lançait des bonbons par la fenêtre était bien intentionnée. Quelle idée aussi de se trouver sur le passage d’une meute au galop ! Finalement, l’imbécile, c’était moi. A moins que…

Trajet, petites tragédies

     Marche à petits pas, petites jambes, haute comme trois pommes, marche solitaire, déjà, la route devant soi, une rue démesurément longue avec d’un côté les maisons et de l’autre les jardins, qui donnent envie d’aller jouer dans l’herbe entre les platebandes, interdiction de franchir leurs clôtures, grisaille du ciel, de la route et du coeur en déroute, continuer tout droit sans bien savoir pourquoi, avancer sur le bitume, faire un pas puis encore un autre, prêter attention à de toutes petites choses qui étonnent, amusent et rassurent face à l’immensité inquiétante de l’univers, avoir envie de marcher au milieu de la chaussée parce qu’elle est bombée à cet endroit et que, sur ce petit chemin de crête,  impression de dominer le territoire imparti!… mais soudain, un bruit de fin du monde, un souffle de bête féroce qui fait vaciller le corps, cloue les jambes au sol, la peur au ventre qui glace le sang… la petite personne, comme un petit chat perdu, inattendue et invisible, se trouvait sur le passage d’une grande voiture noire qui la frôle et l’évite de justesse en dérapant sur le gravier crissant!… cris… échange de regards affolés avec l’adulte restée sur le seuil de la porte, visage courroucé de la mère et bras levés vers le ciel en signe de désespoir ou de colère!… sentiment de culpabilité mais puissant désir d’amour, violence du besoin de consolation, incompréhension, angoisse paralysante, que faire?… les petites jambes décident toutes seules… elles se dirigent vers le trottoir, du côté des maisons, pendant que les yeux noyés de larmes jettent un regard furtif vers la mère qui n’a pas changé de posture, le poing levé n’incitant pas à la rejoindre… L’angle de la rue est en vue, et aussi le Chemin Vert qu’il faudra laisser à droite pour tourner à gauche, le coeur encore très lourd, alors qu’il était si léger, ce dimanche après-midi-là, quand le père avait emmené toute la famille essayer le cerf-volant qu’il avait fabriqué avec le frère!… envie de courir comme ce jour-là dans la direction des champs et comme tout à l’heure vers les jardins pour le plaisir de se rouler dans l’herbe et de goûter un brin de liberté!… envie réfrénée, apprentissage précoce de la frustration… plus que quelques mètres avant que ne disparaisse complètement la maison derrière soi et qu’un territoire étrange, aux lois inconnues, non régi par les règles familiales ni par celles de l’école, n’apparaisse bientôt, avec de nouvelles menaces effrayantes dont il faudra essayer de se protéger malgré la petite taille, impossible de courir plus vite que les garnements en embuscade derrière les grilles rongées par la rouille d’un vieil entrepôt désaffecté, prêts à sortir de leur cachette pour lancer en pleine figure des poignées de sable qui brûlent les yeux… alors ruser… ralentir, observer l’obstacle, attendre le moment propice pour le contourner, en prenant le risque d’arriver en retard à l’école, se dépêcher d’avancer, au contraire, si la voie est libre et arriver tout essoufflée à l’autre bout du trottoir, se jeter avec soulagement dans la rue où se dresse les bâtiments scolaires, mais craindre les groupes d’enfants agglutinés, tous plus grands de plusieurs têtes, qui se moquent des petits, rassembler tout son courage, continuer d’avancer entre les aînés, atteindre l’aile qui abrite les classes de l’école maternelle, franchir enfin la porte, respirer plus calmement, se détendre un peu, oublier de se mettre en rang quand la maîtresse l’ordonne, avoir l’air un peu chose, susciter les rires des camarades, être punie…

Dans l’escalier

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début… mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger?… la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe… je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge… La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur… Je ne me sentirai jamais à la hauteur… J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter…

A mon amie perdue

     Tu t’éloignes sur le bord de l’autoroute et je vois ta silhouette noire se fondre dans l’obscurité déchirée par les phares des voitures, jusqu’à ce qu’un poids lourd s’arrête, ESPANIA, transport international. Le moteur continue de tourner et, avant que tu ne claques la portière, j’aperçois dans le carré de lumière de la cabine secouée de vibrations l’éclair doré de tes cheveux qui dépassent d’un fichu, c’est ma dernière vision de toi, elle passe en boucle dans ma tête /replay/…

     Nous n’avions pas vingt ans que nous avions déjà vécu tout ce que la vie peut offrir de bon ou de mauvais. Le paroxysme émotionnel de la dernière séquence avait été quasi insupportable. Nous avions vu le soleil et nous regardions la mort en face. La folie nous menaçait. Certains d’entre nous s’étaient effondrés et ne se relèveraient jamais, suicides de L., B., J. .., enfermement dans une secte de M. …, ravages de la drogue… La solidarité intergénérationnelle était rompue, nos parents, nos frères et sœurs plus âgés, ne comprenaient rien. Nous étions devenus des étrangers au sein de nos familles. Martine avait été chassée par la sienne…

     C’était une amie chère. Une gosse des corons qui avait grandi dans une petite ville du Nord de la France en y laissant à jamais son coeur et ses rêves. Je ne peux pas l’oublier, je ne l’oublierai jamais! Pourquoi? Ainsi commençait-elle chacune de ses phrases. Car elle ne comprenait pas, elle ne comprenait rien à la vie des adultes à laquelle l’âge grandissant lui avait commandé d’appartenir. Pourquoi? Pourquoi cette circulation de fausse monnaie entre les gens? Ces relations empesées, formatées, serrées dans le moule indifférent de la norme sociale? Elle promenait son visage lunaire dans la foule et interpellait parfois gentiment les passants en leur demandant « ça va? »… Les sourires gênés, les moues réprobatrices, les haussements brusques d’épaules laissaient parfois la place à une réponse toute simple: « oui, ça va, et vous? » Alors, elle répondait « non, ça ne va pas du tout, voyez-vous?… » Et l’autre, qui avait pourtant commencé l’ébauche d’un dialogue, ne voyait rien du tout, manifestait des signes de panique, et se dérobait rapidement en s’éloignant à grandes enjambées…

     Quand je suis entrée en possession des quelques bouts de papier qu’elle avait laissés, j’ai essayé de reconstituer l’histoire qu’elle aurait pu écrire elle-même de sa vie. Petite flamme vaillante mais vacillante, elle m’était apparue ainsi au cours de cette nuit improbable où je l’avais vue pour la dernière fois. Je n’aurais pas dû la laisser partir. J’aurais dû réussir à trouver les mots, les arguments qui l’auraient retenue sur les rives du possible! Mais il est trop tard, et je ne peux que ressasser des regrets inutiles. Ainsi va la vie, nous n’avons pas le droit à l’erreur. Comme tous les survivants, je me sens une âme de traître. Mais peut-être me pardonnerait-elle? J’ai besoin de le penser, et la faiblesse de le croire…

     Comprenez-vous cela ? Elle ne voulait pas se compromettre. C’était une petite flamme toute pure qui brûlait avec entêtement, pour avoir une chance de parvenir à l’autre bout de la nuit. Si quelqu’un lui avait fait remarquer qu’elle risquait de mourir d’épuisement, elle n’aurait pas renoncé, mais personne ne lui disait cela, car personne ne soupçonnait son projet. Voyez-vous, nous passons notre temps à raisonner, à justifier et à permettre, n’est-ce pas? Et il nous arrive souvent de tolérer l’intolérable en toute bonne foi car (n’est-ce pas?) nous n’y pouvons rien! Or, ce rien n’est qu’un faux-fuyant, un mensonge plus étouffant que l’épaisseur du néant…

     Elle avait commencé à prendre des notes sur un cahier d’écolier. Son écriture était serrée, parfois à peine lisible, probablement pour économiser le papier.

     Je n’intéresse, je ne connais plus personne. J’écris donc dans le vide, à un lecteur, une lectrice inconnue. Ou peut-être à toi, mon amie, qui sait? Je t’ai attendue sur la route, tu es peut-être venue à ma rencontre et il te serait arrivé malheur?… Car maintenant, je le sais, il n’y a pas de paix sur la terre. Le monde est cruel, la méchanceté n’a pas de limite…

     Elle voulait retrouver Bob. Elle demandait à toute personne qui lirait ces lignes de lui envoyer éventuellement des nouvelles de lui poste restante le long d’un axe qui allait de Lille à Casablanca. Hélas, lui non plus, je ne l’ai jamais revu. Il peignait des tableaux dans un sous-sol mal éclairé. Il pensait que la peinture pouvait changer le monde en modifiant le regard porté sur lui. Il allait parfois en Allemagne pour faire connaître ses oeuvres. Pour vivre, il monneyait quelques dessins. Il était beaucoup plus âgé que nous et m’impressionnait. Martine, qui n’avait pas encore abandonné ses études de philo, théorisait ce que lui exprimait en artiste. Nous nous retrouvions souvent autour d’un thé à la menthe…

     Sans pouvoir échapper complètement à la vague générationnelle hédoniste de la fin des années 1960, nous restions sur nos gardes. Une sentinelle veillait en chacun de nous comme la statue d’un Commandeur à l’entrée d’une cité interdite. Nous ne voulions pas trahir la classe ouvrière. Le slogan Ouvriers, étudiants, même combat! nous semblait être un leurre. L’immense malentendu de cette époque était déjà perceptible. La société de consommation n’en était qu’à ses prémisses, et avec elle, son cortège de simulacres et de mensonges, d’inégalités, de spéculations financières, de pillage des ressources naturelles, de fuite en avant suicidaire collective, sous la férule de quelques puissants… La seule issue possible était de prendre la route à la recherche d’un nouvel horizon, d’un air plus respirable, d’une expérience humaine plus acceptable…

      J’étais tentée par l’humanitaire. J’avais la vague intention de me rendre prochainement au Sénégal, mais ce projet entrait en contradiction avec d’autres, dont celui de retrouver Martine et de la rejoindre sur les routes. J’avais aussi le goût d’écrire. Or, je constatais que les mots qui remontaient du plus profond de moi-même étaient tous teintés de noir… et je doutais de cette vocation à noircir des pages… Je doutais de tout. Je me sentais désabusée et je n’avais aucune confiance en moi. Ma seule ambition quotidienne était de garder la tête hors de l’eau. Malgré mon pessimisme, je restais convaincue que le suicide était le signe d’un immense échec, un gâchis sans nom… Une sorte de vertige m’y faisait pourtant penser sans arrêt et me rendait ainsi fidèle à la mémoire de mes camarades et ami-e-s disparu-e-s de cette façon…

     Les crocs de la réalité ou ses griffes acérées avaient déjà mis en lambeaux l’étoffe de mon âme. Je ne savais pas comment la raccommoder, les trop grandes déchirures auraient sans doute découragé plus d’une habile couturière… Mais il m’était impossible de jeter la vieille étoffe, elle me collait à la peau comme la tunique de Nessus. Une ancienne camarade de lycée avec laquelle j’avais gardé des liens distendus voyait la vie sous l’angle d’une succession d’expériences, comme autant de pommes à croquer ou de gâteaux à savourer. Elle me donnait l’impression enviable de pouvoir pianoter sur toute la gamme de l’existence, d’avoir la capacité et le désir d’en jouer toutes les partitions. Cette approche m’était, hélas, radicalement refusée. J’avais, bien malgré moi, une vision tragique ou wagnérienne de l’existence humaine. Pourquoi? Ma vie se déroulerait sous la forme d’un lancinant, d’un interminable point d’interrogation. Les galons improbables que j’avais obtenus pendant mon parcours scolaire puis universitaire ne me seraient d’aucun secours, pas plus que la vie simple que j’avais menée, enfant, chez mes parents. Martine et tous ses amis me pressaient de les rejoindre sur les routes avant qu’il ne soit trop tard, mais je ne sentais pas se lever en moi la force du départ. Martine avait fait un choix que je ne pouvais pas reprendre à mon compte parce que je n’avais plus de choix possible. J’étais dans la position quasi intenable d’un Bartleby, I would prefer not to… Je ne préférais rien, ni dans ma vie personnelle ni dans ma vie sociale, ou plus exactement, ce que j’aurais préféré pour la vie tout court avait basculé dans l’ordre de l’inaccessible, comme un rêve ou une utopie d’enfant inconsolable…

     J’avais envie de croire que Martine et Bob coulaient des jours heureux ensemble dans un pays de l’Orient lointain, à l’abri des prédateurs, des malfaisants et des oiseaux de mauvais augure en tous genres… j’avais envie de croire aux contes de fées de mon enfance, pour eux, pour moi et pour les autres… j’avais envie de neutraliser le cauchemar du monde réel, les nouvelles insupportables qui nous en parviennent, le sentiment de passer sa vie dans la déploration ou l’appréhension d’une catastrophe… mais cette nuit-là, j’ai découvert que Martine était désespérément seule… Bob avait disparu, il n’avait plus donné signe de vie depuis plusieurs mois…

     Traverser l’Espagne de Franco quand on n’avait pas la physionomie d’un ou d’une touriste sans histoire faisait courir le risque d’être arrêté(e) pour un oui ou pour un non. Bob croupissait peut-être dans une geôle espagnole?… Cette nuit-là, Martine avait l’intention de parcourir l’Espagne à la recherche d’indices qui la mettraient sur une piste. Si son enquête ne donnait rien, elle se rendrait ensuite au Maroc où elle tenterait d’entrer en contact avec la famille de Mohamed, alias Bob…

     Je suis partie à leur recherche l’été suivant. Je me déplaçais en stop ou à vélo que des routiers sympas acceptaient d’embarquer dans leur camion, et je dormais n’importe où enroulée dans mon duvet. Je passais parfois la nuit chez des gens au hasard des rencontres, ou dans des communautés qui se trouvaient sur ma route. Je parlais de mes amis, il arrivait que l’on me dise les avoir aperçus, les descriptions concordaient… Je laissais mon nom et mon adresse, on promettait de se donner des nouvelles… Et c’est ainsi qu’un jour, bien plus tard, je reçus une boîte en fer blanc qui contenait quelques photos, des lettres et un cahier que Martine avait confiés en dépôt à un couple qui l’avait hébergée…

    Sur la foi des premières informations que j’avais recueillies cet été-là – Martine semblait chercher à gagner un peu d’argent sur les plages en vendant des babioles aux touristes – j’avais d’abord suivi le littoral, de Barcelone à Valence, puis de Valence à Gibraltar… Hélas, j’avais dû me résigner à remonter vers les Pyrénées sans avoir recueilli d’éléments déterminants. J’espérais que Martine ait enfin retrouvé Bob, que tous deux soient hors de danger en France, au Maroc ou n’importe où ailleurs, mais je ne parvenais pas à m’en persuader, car je pensais qu’elle aurait trouvé le moyen de me le faire savoir… L’été finissant me dérobait l’espoir de rejoindre rapidement mon amie comme je l’avais projeté au début de mon voyage… Je suis arrivée à Madrid dans un état de profonde tristesse…

      José, un contact, me conduisit chez une vieille femme qui vivait dans une cabane située, avec quelques autres, sur un terrain vague, entre une bretelle d’autoroute et une voie ferrée, non loin d’une décharge. Les traits dévastés de son visage manifestaient une profonde humanité. Elle était infiniment respectée pour sa sagesse et les services rendus, on venait de loin lui demander conseil, et comme il lui était déjà arrivé de prendre sous son aile des jeunes de passage un peu perdus, je lui avais montré des photos de Bob et de Martine…

     J’ai partagé sa vie pendant plusieurs semaines. J’ai ramassé des brindilles de bois pour allumer le feu, je suis allée remplir des jerricanes d’eau sur une aire de l’autoroute voisine, j’ai partagé les repas généreux de Maria, je me suis apaisée auprès d’elle… La nuit, nous contemplions ensemble le ciel. Elle lisait ou faisait semblant de lire dans les étoiles. De son coeur durement éprouvé et de son vieux corps fatigué et usé jaillissaient pourtant en feu d’artifice de grandes gerbes d’espoir. Je ne souhaitais plus repartir. Je ne souhaitais plus rien, sinon vivre ainsi le restant de mes jours… Il me semblait que j’avais déjà fait le tour de la vie et je me sentais bien plus vieille que Maria… Sa gaieté, son énergie, faisaient pièce à la désespérance latente qui guettait mes défaillances comme un serpent venimeux prêt à mordre. Elle me faisait consommer un peu de vin en m’expliquant l’importance de garder le contrôle de soi-même, me mettait en garde contre l’excès de tristesse qui agissait comme un alcool trop fort ou une drogue, m’expliquait que je risquais de perdre la raison si j’obstruais en moi toutes les sources de lumière… je buvais ses paroles en découvrant à quel point j’avais soif de cette eau rafraîchissante qui coulait de ses lèvres abîmées…

     Maria paraissait me comprendre à demi-mots et respectait mes silences. Elle n’attendait rien de moi, je n’attendais rien d’elle, sinon le partage gratuit de nos tristesses et du pain de la vie… Un jour, elle m’a annoncé avec des étincelles dans les yeux que Bob avait été vu à Madrid et que je pourrais rencontrer un gardien de prison qui l’avait reconnu sur la photo que j’avais fait circuler. Il avait été incarcéré, comme l’avait supposé Martine, sous le coup de plusieurs chefs d’inculpation: étranger sans papier, usage ou transport de stupéfiants, menace pour le régime. Mon informateur ignorait si Bob était encore en prison, il tâcherait de se renseigner. Il n’avait jamais rencontré Martine ni entendu parler d’elle, mais je tenais enfin une piste solide. Il fallait conjuguer nos efforts, demander de l’aide, dérouler la pelote, suivre le fil, l’enquête mènerait forcément quelque part… Alors, je me suis rendue au consulat de France où, faute d’obtenir un rendez-vous au plus haut niveau, j’ai confié le sort de mes amis à la machine bureaucratique chargée de protéger les citoyens français (c’était au moins le cas de Martine) à l’étranger, j’ai rempli des papiers, déposé un dossier… et commencé à attendre en reprenant espoir…

     Je ne pouvais me résoudre à quitter Maria, à retrouver ma triste vie dans le Nord de la France. Bien que très jeune, je pensais avoir franchi un point de non-retour au-delà duquel la vie n’avait plus rien d’exaltant… Mon destin mélancolique était déjà scellé, les protestations de Maria n’y pouvaient rien. Les expériences vécues m’avaient simplement fait parcourir plus vite et plus mal que d’autres le même chemin. La seule question véritable était comment avoir la patience, à mon âge, que s’usent une à une les nombreuses années qu’il me restait encore théoriquement (héroïquement?) à vivre…

     Le soir, nous discutions doucement dans la pénombre en regardant la nuit tomber… Dans la journée, j’aidais Maria à entretenir son jardin conquis sur les ordures. Je n’étais pas capable d’un effort soutenu, mais tripoter la terre me faisait redécouvrir des impressions d’enfance oubliées, et avec elles un peu de plaisir insouciant. Ce bonheur inattendu ne résistait pas longtemps aux pensées tristes car, bientôt, le sentiment irréversible du temps qui passe et l’impossibilité de revenir en arrière, et donc de goûter réellement les sensations simples et bonnes propres à l’enfance, reprenait le dessus. Je me laissais de nouveau submerger par un désarroi sans fin qui m’attirait comme un puits sans fond… Il n’empêche. Pendant quelques minutes, j’avais humé sans retenue l’odeur de la terre mouillée que je venais d’arroser. De façon inespérée, je m’étais sentie pour quelques instants en accord avec le monde. Ces fractions de temps n’étaient pas rien. Des cordes vitales vibraient soudain sous le coup d’émotions réveillées par la joie de cette activité simple dans le jardin. Ces moments qui revenaient en pointillé traçaient une sorte de chemin vers une issue dont l’accès me paraissait pourtant définitivement refusé. Je marchais en aveugle dans un désert… j’avais soif, terriblement soif…

     Je trouvais une forme d’apaisement en me repliant derrière la vitre de mes perceptions. Ambiguïté d’une sorte de schizophrénie volontaire et lucide. Je ne me sentais bien nulle part sauf à l’abri de rêveries contemplatives suscitées par un rayon de soleil ou le clapotis de la pluie, le visage de la lune ou la cavalcade des nuages pendant les nuits de grand vent, le chant d’un oiseau ou le bruissement des feuilles les soirs d’été. L’excès de fatigue dans laquelle je me trouvais souvent à force de ne pas ou de trop peu dormir favorisait le ralentissement de mes pensées et l’anesthésie de mes sensations ou sentiments. Je fuyais le monde réel pour retrouver des forces dans cet état de somnolence rêveuse voisin sans doute de l’hypnose…

     Les mots montaient parfois en moi sous la forme d’un maladroit poème. J’aurais aimé pouvoir peindre les couchers du soleil ou les reflets de la lumière à la surface du monde. Tout au fond de mon marasme, je restais sensible à la beauté. Chaque fragment saisi paraissait posséder toute la puissance du Beau absolu. Il me semblait que le Beau se donnait facilement par la grâce d’un regard errant posé au hasard n’importe où. Mon esprit était encore sous l’emprise d’une sorte de pensée magique qui me faisait croire que le langage pouvait capter immédiatement, sans l’effort d’une traduction, les correspondances entre les êtres. Ce que j’écrivais était naïf. Dans l’extase de la contemplation comme dans l’excès de douleur, mes mots coulaient comme des larmes d’enfant. La sincérité du sentiment cautionnait à mes yeux son expression esthétique. Il me semblait de la même façon que Dieu aurait dû jouer cartes sur table et nous montrer la voie sans autres complications. Les gens en phase avec le monde disent que les autres sont fous, comme cet écrivain, Walser, qui n’écrivait plus que des microgrammes d’une écriture miniature cantonnée au territoire du crayon… Bien loin d’être folles, je pensais que ces personnes auxquelles je m’identifiais étaient plutôt, à l’inverse, extra-lucides, car voyant le monde sans apprêts, sans les mises en scène habituelles des monteurs de spectacle qui spéculent sur la mauvaise foi des gens, leur penchant pour le mensonge, leur habileté de prestidigitateurs à escamoter le vrai…

     Il n’y avait donc pas d’issue? J’avais à peine vingt ans. La vie ne pouvait pas être ce long tunnel! Mais la réalité de mon existence pouvait être pire encore, puisque les tunnels finissent toujours par déboucher à l’air libre alors que la situation dans laquelle je me trouvais était complètement bloquée… Que dirais-je à mon amie si je la retrouvais? Que pourrais-je lui offrir? Comment la retenir? Dans aucune de ses lettres elle ne semblait regretter la voie nomade qu’elle avait choisie. Elle essayait au contraire de susciter en moi la même vocation au voyage. « Come on! », répétait-elle au fil de notre correspondance, en craignant que je ne parvienne plus à m’extraire de la glu qui me fixait au sol de ma prison. Mais peut-être ne se rendait-elle pas compte que cette prison était intérieure, et que même sur les grands chemins je n’en aurais pas été libérée…

     Martine mettait en pratique sa philosophie de la vie. Sa manière d’être questionnait les autres au plus profond d’eux-mêmes. Je n’étais jamais ressortie indemne de nos conversations. Alors que nous avions été si proches l’une de l’autre, le fossé que je voyais grandir entre nous m’avait effrayée. Il matérialisait la fission tragique de mon existence. J’étais coupée en deux! Une partie de moi-même voulait rejoindre mon amie, l’autre était atteinte de paralysie totale… I would prefer not to… A quoi bon?… Mais cet A quoi bon ne me ressemblait pas non plus. Je ne me reconnaissais pas en lui. Alors que j’éprouvais le besoin d’agir et de mettre en œuvre mes convictions, c’était comme si une maladie invalidante m’en avait empêchée… La vérité était terriblement simple. J’étais absolument incapable de me mouvoir dans les eaux courantes de la vie, et je me noyais à mon corps défendant…

     Pendant quelques jours encore je me suis retenue à Maria, aux rides de sa vieillesse qui prouvaient que vivre était possible, à la tendresse énergique de ses gestes, à son courage tranquille mais obstiné, à la fragilité de ses larmes qu’elle ne versait pas toujours en cachette, à sa rudesse apparente qui cachait difficilement une infinie douceur… Je laissais mon attention s’abandonner tout entière aux sensations que j’éprouvais en écoutant le chant d’un oiseau, en savourant une tomate cueillie dans le jardin, en réchauffant mon corps à la chaleur du soleil, en me reposant sous le feuillage du grand cerisier sauvage à l’abri duquel Maria avait installé son campement, en regardant tomber la pluie et son rideau de perles entre le monde et mon regard… J’aurais voulu arrêter le flux du temps qui m’emportait, et stopper avec lui l’implacable logique de mes actions antérieures pour ne plus avoir à répondre du passé… j’aurais voulu laisser tomber mes tristes oripeaux, me couvrir d’un habit de lumière, mourir et ressusciter, oublier ce que j’étais devenue afin de pouvoir recommencer à vivre sans être marquée du sceau de la mélancolie…

     Chère Martine, je ne devais plus jamais te revoir… Dans le cahier où tu tenais une sorte de journal depuis que tu avais été séparée de Bob, j’ai trouvé une photo de moi prise sur la pelouse du campus universitaire au début de notre amitié. Nous nous étions photographiées mutuellement et je possède la même photo de toi… Pourquoi avoir tenté aujourd’hui cet effort de mémoire? Pourquoi avoir essayé de dessiner ta silhouette et d’esquisser ce pas de danse avec ton souvenir en écoutant le chant des ombres? Qui sait si l’au-delà ne nous réserve pas la surprise de nous remettre en face l’une de l’autre? Nous entamerions alors peut-être une sorte de dialogue des morts que je n’aurais fait qu’anticiper…

     Je t’ai reconnue sur quelques autres clichés en noir et blanc contenus dans la boîte qui m’avait été envoyée après mon périple en Espagne. Tu es au milieu des visages souriants de ta famille. Que penser des lettres restées sans réponse que j’avais envoyées à tes proches pour qu’ils m’aident à te retrouver?…  Nos vies sont comme des rêves peuplés de personnages dont nous ne savons presque rien…

     La lecture de ton cahier est bouleversante. Je te sens profondément meurtrie. Tu ne te plains qu’à demi-mots avec l’étonnement incommensurable de l’enfant que tu as toujours été et qui ne comprend pas, qui ne comprendra jamais le Mal… Je devine que tu as beaucoup souffert… je me sens coupable de ne pas avoir pu t’aider… Ce cahier, dépositaire de ton récit inachevé, ainsi que ces quelques lettres et photos éparpillées sur la table devant moi,  est-ce donc tout ce qu’il me reste, tout ce qu’il reste de toi?… Ton épure, dans mon cœur, est restée intacte. 

Double jeu

     La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues différences survenues dans l’intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés… ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit… s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je?… et sur l’éternel recommencement… Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais!… Ou, à l’inverse, cet endroit fantasmé pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller… Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses métiers à tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes… l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extérieur dans un quartier éloigné à la périphérie de la ville, mais elle est en réalité au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versé au père et des souffrances qu’il endure… La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sérieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’école, de l’église, de la salle d’attente du médecin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusés dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de légumes chez qui l’on s’enrhume à force d’attendre son tour dans la fraîcheur du magasin, de la boucherie où l’on espère le cadeau réitéré d’une rondelle de saucisson à déguster sur le chemin du retour… et parfois le dimanche avec les parents, moments très attendus, en franchissant les portes d’un cinéma puis d’une brasserie où l’on mange des frites en buvant de la bière pendant que les adultes discutent à voix haute autour des tables et du comptoir… La vie comme une pièce de théâtre… des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolés ou groupés, toute la petite troupe se déplace et s’agite avec une gestuelle prévisible qui dérange ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit… Dans son casier, à l’école, la petite a caché de grandes feuilles que son oncle lui a données, sur la première d’entre elles, tout en haut, elle a écrit Acte I… Son père lui paraît jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’école et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de près et se faire beau pour se rendre à l’Opéra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air très fatigué et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scène pendant qu’il joue de la contrebasse à cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son père ne s’exerce jamais à la maison, il possède seulement un violon. Chaque soir, elle assiste à sa métamorphose. Les préparatifs transforment le vieil homme mal habillé qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’Opéra. Peut-être aura-t-elle la chance un jour de pénétrer au coeur du mystère quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit à toute la famille de gravir les marches monumentales du grand Théâtre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son père qui rajeunit le soir ne soit tombé comme Faust dans un piège redoutable tendu par Méphistophélès… Acte I. Le décor est installé, les personnages sont en place. La petite joue un rôle secondaire qui consiste surtout à observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice née… Elle tient le grand registre du répertoire, y seront consignés tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un démiurge plutôt que les foudres vengeresses du Créateur… Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalité de l’ensemble sera à la fête. Personne ne sera triste, et quand elle écrira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

Le trajet

     Il marche à pas lents et réguliers, il est en avance, il sera sur le quai de la gare plus d’un quart d’heure avant le départ du train pour Lille. Il vient de croiser un copain d’usine qui s’est étonné de le voir en costume-cravate; ses habits matérialisent les deux vies qu’il a l’impression de mener depuis qu’il a quitté l’école, un peu avant l’âge de douze ans, le certificat de fin d’études primaires en poche. Il a aujourd’hui dix-sept ans et n’a pas de temps à perdre! Son avenir est en train de se jouer… Ses doigts serrent nerveusement la poignée de son bagage insolite, au revêtement élimé…

     « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage! », martelait son premier professeur, un vieil homme aux cheveux blancs qui ne l’avait jamais découragé, malgré une apparence sévère. Alors il recommençait, encore et encore, en espérant l’approbation du maître… À l’usine, ce n’est pas pareil, on n’a pas le droit à l’erreur! L’ouvrage, il faut le faire vite et bien, les défauts de la toile constatés par les contrôleurs font l’objet d’une amende, on risque le renvoi! Pourquoi les mêmes mots désignent-ils des réalités aussi différentes? La recherche du geste parfait est-elle comparable à la répétition de mouvements toujours identiques effectués dans le vacarme effroyable des métiers à tisser d’une usine?…

     Il répète mentalement le morceau qu’il jouera tout à l’heure; la position des doigts est d’une extrême précision, leur degré de pression sur les cordes est capital! Il craint le trac, son coeur bat la chamade…

     Sa mère a été ouvrière de filature, et son père transporte sur son dos fatigué des charges trop lourdes à l’arrivée ou au départ des trains. La famille a compté jusqu’à huit ou neuf enfants mais ils ne sont plus que trois, il se souvient d’une petite sœur morte à l’âge de cinq ans… C’est lui, désormais, le plus jeune de la fratrie. Il est devenu tisserand comme ses deux frères aînés, un métier plus noble et moins éreintant que la filature ou la manutention!… L’année du certificat, le directeur de l’école avait proposé de l’inscrire à un concours pour obtenir une bourse qui lui aurait permis d’aller au lycée, mais il aurait eu le sentiment de déroger… Il avait préféré tenir tête à son instituteur et suivre les conseils d’un camarade de son père qui joue du violon le samedi soir dans les bals et dans les salles de cinéma le dimanche; les gains complètent le salaire de la semaine et permettent de voir venir en période de chômage…

     Son violon n’est pas un Stradivarius, mais ce n’est plus le crin-crin qui lui avait été donné à ses débuts! Pour améliorer le son, il s’est offert un archet de grande qualité. Il a l’impression maintenant que ses doigts volent sur les cordes comme ceux des plus grands virtuoses, malgré le sentiment de n’être encore qu’un apprenti trop maladroit quand il joue devant ses maîtres!… La perspective de se trouver dans quelques heures face au jury du Conservatoire national de Lille accélère tellement les battements de son coeur qu’il a de la peine à se concentrer sur les difficultés de la partition au programme… Il craint de perdre ses moyens, trop de pensées lui traversent l’esprit…

     A l’usine, on le traite en adulte et il reçoit la paye d’un ouvrier accompli, mais il envisage maintenant de ne pas rester tisserand. La musique est devenue son horizon, il aimerait pouvoir lui consacrer toute sa vie ! Il s’entraîne le matin de bonne heure avant de partir travailler et n’a (presque) jamais raté les cours du soir de l’école municipale, puis du Conservatoire. Sa condition d’ouvrier lui mange la plus grande partie de son temps mais ne l’a pas empêché, jusqu’à présent, de progresser rapidement. Ce soir, en rentrant de Lille, quelle joie s’il pouvait annoncer à son vieux professeur qu’il avait décroché un premier prix!… Ses maîtres ont toujours manifesté de l’étonnement en prenant connaissance de son parcours… Il se sent à la croisée des chemins… Quand il joue, il ressent un intense besoin de perfection, et il sait bien que pour atteindre le Graal, il faudrait qu’il largue toutes les amarres !…

     Une petite pluie fine et froide lui a fait presser le pas. Derrière les vitres de la salle d’attente de la gare où il s’est mis à l’abri, il la voit tomber, triste et monotone. Chaque goutte lui semble être une note. Un chant d’accompagnement monte en lui, qui lui fait ressentir aussitôt de la joie… Les cours du Conservatoire l’initient aussi à la composition. Souvent, à l’usine, il parvient à faire abstraction du vacarme de l’atelier en se laissant aller à écrire des partitions dans sa tête…

     Il voudrait arriver sur le lieu du concours le plus sereinement possible, et compte sur le trajet pour faire le vide en lui, contrôler ses pensées, maîtriser ses émotions, focaliser son attention sur le morceau qu’il doit jouer, et où va se jouer au moins en partie son destin…

     Un haut-parleur se met à klaxonner pour demander aux voyageurs de s’éloigner du quai. Il sort de la salle d’attente en apercevant au passage dans une vitre sa silhouette de jeune homme qui porte avec précaution contre son cœur l’étui qui contient son violon. Ce soir, au retour, il ne sera peut-être plus tout à fait le même…

     A quelques dizaines de mètres, dans une courbure de la voie ferrée, une locomotive fumante et sifflante étire son convoi de wagons. Elle s’arrête bientôt dans le bruit de percussion strident de ses essieux qui crissent…

La traque

     Les Allemands le recherchent. Lui, il dit les Boches… Son coeur bat à toute vitesse. Il a une tachycardie. Découverte en 1936 à l’occasion d’une visite médicale parce qu’il avait voulu devancer l’appel pour essayer de se faire engager dans l’orchestre de la Garde républicaine. L’armée l’avait jugé inapte mais n’avait pas hésité à l’envoyer sur le front avec tous les appelés en mai 1940. Il avait fait la guerre comme brancardier, et son coeur avait battu encore plus vite que d’habitude sous les obus et les tirs de mitraillette pendant qu’il ramassait les blessés sur le champ de bataille. Si l’armée avait voulu de lui en 1936, le cours de sa vie n’aurait pas été le même. Les choses étant ce qu’elles sont, il verrait après la guerre, s’il était encore en vie…

     Les Boches ont déjà fait irruption à plusieurs reprises chez ses parents et fouillé la maison de fond en comble. Furieux de ne pas avoir mis la main sur lui, ils étaient repartis en proférant des menaces et après avoir tout saccagé sur leur passage… Il se cache ici ou là chez des amis sûrs ou des membres de la famille, mais il sent bien les réticences ou la peur de certains. Il ne peut pas leur demander l’impossible. Il ne veut pas les mettre en danger. Il a réussi à obtenir de faux papiers, s’il s’en tire aujourd’hui une fois de plus, il quittera la ville pour rejoindre un groupe de clandestins dans la campagne profonde…

     Le vent de la Libération approche. Les regards échangés anticipent la victoire, mais les Boches sont encore là et capables du pire… Son oncle vient de mourir, comment ont-ils su qu’il assisterait aux obsèques? Comment ont-ils eu connaissance de la date et de l’heure ?… Saletés d’indics!… Il en a quelques-uns dans le collimateur mais ceux-là, il croyait avoir réussi à déjouer leur surveillance! Alors, qui donc? Qui d’autre l’avait dénoncé aux Boches?… Cette question le taraude. Il soupçonne une femme qui ne lui revient pas dans la famille par alliance d’un cousin. Il en est malade… Les traîtres le répugnent…

     Des voisins de son oncle sont venus à sa rencontre et se sont adressés à lui en patois pour l’avertir que des soldats allemands patrouillaient autour de l’église. Sans eux, il tombait dans la souricière, il s’en est fallu de si peu, une poignée de secondes!… Il a aussitôt fait demi-tour en faisant semblant de discuter tranquillement, l’air de rien. Il connaît le quartier et toute la ville comme sa poche. Il a déjà parcouru quelques centaines de mètres, tous les sens en alerte. On entend encore sonner les cloches, elles annoncent en sourdine l’imminence de la cérémonie religieuse…

     Son coeur bat un peu moins vite. Il tâte son portefeuille à travers le tissu de la poche poitrine de sa veste, qui contient les faux papiers dont sa vie dépend en cas de contrôle. Il a pris l’habitude de se faufiler dans les ruelles en empruntant les raccourcis qui évitent les endroits où il risque le plus de trouver des Boches en embuscade. Il espère de toutes ses forces qu’il échappera une fois encore à leur contrôle, car il est peu probable que sa carte d’identité falsifiée résiste à un examen approfondi! Son signalement a dû être donné à toutes les patrouilles, on le reconnaîtra forcément sur la photo, malgré ses nom et prénoms d’emprunt!… Le coeur se remet à battre à toute vitesse, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’être, au moins provisoirement, tiré d’affaire…

     Il s’étonne de l’énergie dépensée par les Allemands pour le retrouver. Il ne se croyait pas si important! Pourquoi cette obstination et cette rage contre lui ?… Sa cachette actuelle est sans doute éventée. Il ira plus tôt que prévu rejoindre Rémi, son copain de régiment qui a réussi à s’évader d’un camp de prisonniers…

Fantôme de soi 

     Elle aurait aimé écrire un livre sur lui. Lui! Sans doute à la source de l’effroi! Lui avec lequel elle avait cru ne rien avoir en commun! Lui, le silencieux, le taciturne, le personnage douloureusement effacé dont la silhouette fantomatique avait pourtant saturé ses souvenirs!… Il lui semblait aujourd’hui avoir entendu ce qu’il taisait, comme si elle avait eu l’intuition de ses aspirations cachées. Elle se souvenait que le soir, après l’usine, il plongeait souvent la tête dans un gros livre qu’il avait rapporté de la bibliothèque municipale. La maison devenue silencieuse bruissait des pages tournées. L’enfant ne savait pas encore lire mais souhaitait déjà répondre à cet appel des pages. Quelle était l’origine de la fascination exercée sur l’adulte qui les tenait entre les mains? Mystère aiguillonnant qui deviendrait sans doute une raison de vivre… Lui se consumait jour après jour dans l’espoir toujours repoussé de réaliser ses rêves. Ses yeux dans le vague contemplaient un horizon lointain qui menaçait de rester à jamais inaccessible. Elle devenait triste de la tristesse qu’elle devinait en lui. Comment l’aider?… Peut-être en fronçant les sourcils comme lui dans la posture du lecteur?…

     Ouvrier d’usine pendant la journée, il repartait le soir jouer de la musique dans des endroits aux noms mystérieux dont les sonorités se déployaient en lettres d’or, comme le mot théâtre. Un jour, il avait confié qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre les notes composer des mélodies dans sa tête. Ses paroles rares résonnaient curieusement au milieu d’un silence assourdissant. Car ce musicien étrange ne possédait pas d’instrument dont il aurait pu jouer chez lui. De sa vie nocturne, elle n’avait jamais vu qu’un ou deux archets qu’il enduisait de colophane avant de les ranger dans une sacoche. Le silence avait donc été la première initiation de l’enfant à la musique comme à la lecture, et par voie de conséquence à la littérature… Le silence plantait le décor, ou plutôt l’envers du décor?… Dans le vacarme de l’atelier de l’usine qui le retenait prisonnier pendant le jour, le musicien était réduit au silence. Mais pendant que les navettes des métiers à tisser faisaient entendre leur bruit de fouets, il écoutait malgré tout les notes chanter en lui dans le silence intérieur dont on ne pouvait pas le priver. De lui, elle n’avait hérité que des manques. Celui de ses partitions non écrites dont elle ne pourrait jamais retrouver les notes… et celui de toutes les histoires qu’il avait eues sur le coeur sans pouvoir les partager…

     Vers la fin de son enfance, la littérature avait été une évidence, comme la chaleur du soleil, la clarté de la lune ou le chant d’un oiseau. La beauté sans cesse renouvelée de la nature ne suscite-t-elle pas le chant et tenter de répondre à cet appel n’est-il pas naturel? S’initier au chant des autres et y joindre sa petite voix répondait pour elle à un besoin. Et quand on lui avait demandé à l’école quel métier elle voudrait exercer plus tard, elle avait déclaré spontanément et sans anticiper les rires qui accueilleraient sa réponse, « écrivain ». Découverte de l’étrangeté… A l’innocence de l’enfance avaient succédé une certaine forme de romantisme, le sens du tragique, le sentiment de l’absurde. Mais la vérité se dévoilerait plus tard: en réalité, l’effroi de l’enfant face au monde avait été premier, et son occultation avait provoqué les pires ravages… La suite est difficile à raconter. La vie passe… et parfois (souvent?), on se sent étranger à sa propre vie…

     Il ne resterait d´elle que ces maigres confidences retranscrites juste avant sa mort sur le site d’une petite maison d’édition qui avait publié deux ou trois de ses récits, et de lui une silhouette à peine esquissée d’artiste ou de poète empêché…

Le dialogue impossible

     On marchait. Comme d’habitude, dans les rues de la ville, et puis on s’éloignait, on arrivait dans les faubourgs, au-delà desquels on finissait par atteindre ce qu’il restait de campagne, des morceaux de champs coincés entre des routes et des voies ferrées. Et comme d’habitude, on marchait sans rien dire. Ce qui n’empêchait pas d’essayer d’imaginer ce qu’il se passait dans la tête de l’autre… Lui, soixante ans, usé, plus vieux que son âge. Moi… ? Silence. Il ne m’avait jamais parlé. Je veux dire vraiment parlé. Nous marchions côte à côte comme nous avions vécu. À côté… Et ce silence pesait trois tonnes… Mais ce jour-là?… Ce n’était plus l’été, l’automne à peine installé n’annonçait pas encore l’hiver, l’air était léger, le soleil toujours timide dans ce pays semblait faire sourire la ville et le paysage… D’habitude… il n’y aurait plus jamais d’habitudes… en tout cas, plus celles-là… et l’atmosphère aurait dû en être plus lourde… en tout cas pour lui… vieux, usé, qui arrivait au bout de sa vie… et sans doute se sentait-il ce jour-là encore plus vieux que d’habitude, encore plus disqualifié, fini… définitivement incompris, à jamais hors jeu, anachronique dans les rues de la ville, jeté, exclu du paysage, il en serait bientôt de toute façon effacé, la Faucheuse le guettait, elle l’attraperait au prochain tournant, il le savait, le moment était très proche… Elle aussi, qui marchait à ses côtés ce jour-là, comme autrefois mais pas exactement comme d’habitude, elle le savait… elle, c’est-à-dire moi… mais comment l’expliquer?… en sa présence, elle n’était jamais elle, elle s’objectivait immanquablement sous son regard, se dédoublait sans le vouloir, le moi devenait elle, un sujet de mécontentent ou un objet de reproche, une entité bizarre, un être à mi-chemin entre la première et la troisième personne, elle en soi ou elle pour lui, il fallait qu’elle devienne une partie de lui, qu’elle soit un peu je en lui, qu’elle adopte son point de vue pour essayer de le comprendre, deviner ses questions, imaginer les réponses, se mettre à sa place, faire abstraction de son être à elle, car après tout, pourquoi vouloir rester soi?… Il avait les yeux dans le vague, il avait toujours eu les yeux dans le vague… comme si ce qu’il était au fond de lui ne coïncidait pas avec le film de sa vie, comme s’il y avait une sorte de décalage spatio-temporel entre son vécu et ce qu’il ressentait, comme si la vision était empêchée par un tressautement de la pellicule, un accident ou un incident mystérieux sur lequel il n’avait pas de prise… Elle ne disait rien… qu’aurait-elle pu lui dire?… il aurait pourtant aimé qu’elle lui parle… elle essayait, il s’en rendait compte, elle lui disait exprès des choses insignifiantes sur un ton des plus sérieux et même parfois grondeur quand elle abordait la question de sa santé qu’il n’avait pourtant pas l’impression de négliger… c’était bien qu’elle soit là, à côté de lui, comme avant, comme il y avait très longtemps… la vie passe si vite… on n’a pas le temps de dire ce que l’on voudrait dire… on n’a pas le temps de comprendre les choses de la vie… on n’a pas le temps d’apprendre à se comprendre… on n’a que le temps, parfois, de revivre certaines scènes… comme celle-ci… quand c’était lui qui marchait dans les rues de la ville à côté de son père… ils suivaient le même chemin qu’aujourd’hui… mais les faubourgs s’étendaient beaucoup moins loin, l’autoroute n’existait pas, les champs s’étendaient presque à perte de vue…

Sous la voûte du ciel

     Nuit claire. Quelques nuées seulement entre lesquelles apparaissent les étoiles. Au loin, pointillé orange d’une route ou d’un alignement d’habitations, entre les enseignes lumineuses bleues, rouges ou vertes des zones commerciales éparpillées dans la banlieue proche. Clignotement des feux de position rouges d’un parc d’éoliennes..

    Le CD introduit dans le lecteur semble de mauvaise qualité. Éjection, suivant. Mozart, ou Tchaïkovski?… Les applaudissements crépitent, le concert avait été enregistré le … imaginer, revoir le chef en train de saluer… faire partie de nouveau, ou rétrospectivement, du public admiratif qui anticipe le plaisir que l’orchestre, conduit par… est sur le point de lui procurer!… Silence… Le silence qui s’est instauré après les applaudissements est suspendu à la pointe de la baguette de l’immense chef X vénéré par le public…

     La voiture glisse sur l’asphalte. Peu de véhicules circulent à cette heure tardive. Instants suspendus à une dimension du monde qui semble irréelle… Quelques notes claires brillent comme des étoiles à travers le rideau de silence qui glisse lentement sur ses rails, points d’or ou d’orgue dans l’océan de la nuit… La voiture tangue comme un bateau ivre…

     Un vent de violons secoue les notes solitaires du pianiste. Les voiles claquent et se tendent, la symphonie prend son envol… Le flux sonore emplit l’habitacle, plus rien d’autre n’a d’importance.

     La vue est panoramique, rien n’arrête vraiment le regard hormis les étoiles dans le ciel et les lumières au loin qui traversent la nuit. La voiture semble s’enfoncer dans l’infini comme le son s’élève au plus haut de la plénitude musicale…

     Tout peut s’arrêter, tout s’arrêtera. Pourquoi ce sentiment d’éternité en se laissant emporter par la musique et le roulement de la voiture sous la voûte du ciel à peine obscurci?

     Silence… Les instruments de l’orchestre se sont tus… Léger malaise dans l’attente de la suite… Quelques notes, enfin, s’élèvent à nouveau comme arrachées au vide sidéral, sidérant… Le soliste se bat contre l’inanité sonore du rien. Tente d’arracher au néant une note ultime qui lui serait refusée. Les cordes du violon sollicitées par l’archet frissonnent et tremblent jusqu’à l’épuisement… jusqu’à la dissonance obtenue soudain d’une main devenue plus ferme et qui corrige progressivement le son étrange venu des abysses dans l’espoir d’atteindre le Graal musical…

 

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     A(e)ncrages a été écrit pour les vases communicants du 3 juin 2016 avec Marlen Sauvage, Film interdit, Un étrange objet, Le paysage qui se dessine, La maison démolie, Eau-forte, Tétanisée, Entendre des voix, Les noms, les lieux, La sauvageonne, Le long silence de la neige, Engrenage, Je suis un personnage de roman, Trajet, petites tragédies, Dans l’escalier, Double jeu, Fantôme de soi, Le dialogue impossible, Sous la voûte du ciel, ont été écrits dans le cadre des ateliers d’écriture 2016, 2017 et 2018 de François Bon, La possibilité de la mémoire, Aller simple, La maison aux volets clos, Un jeune homme, La traque ont été publiés par les Cosaques des frontières de Jan Doets et Trame d’opéra par Le Lampadaire, Une meute est extrait d’un échange à quatre mains avec Isabelle Pariente-Butterlin.