L’avenir improbable

L’Avenir improbable

Grains de sable

     La teinte particulière de cette brique, moins rouge que d’autres et comme éclairée de l’intérieur par quelques grains de sable qui se révélaient capables de transformer l’uniformité d’un simple mur en une symphonie de couleurs, ce détail anodin, trivial peut-être – quoi de plus laid qu’un mur de briques dans une cité ouvrière du nord de la France – donnait accès à une vérité de la lumière et de la matière qui valait bien ce qu’en pouvaient révéler les murailles du château de Versailles ou les tableaux d’un peintre.

Retour imaginaire

     Les pelleteuses avaient peut-être emporté les débris des maisons insalubres situées sur le côté obscur de la place, dans ce dédale de ruelles et de courées qui descendaient vers le canal et les usines. Emporté aussi le cours des promenades improvisées et les causeries impromptues sur le pas d’une porte, écran de bois devant lequel on se montre ou derrière lequel on disparaît, comme au théâtre, dans les vieux quartiers des vieilles cités. De grands ensembles tout neufs les remplaçaient peut-être, trop grands ou trop neufs, aux arêtes trop coupantes, rassemblements discontinus d’habitations empilées cassant la ligne de vie des rues.

Pourquoi?

     Pourquoi cette poussière, ces cendres, ces scories sur l’épure des sentiments, pourquoi cette poix, ce poids, ce poison qui tue le désir, pourquoi ce paysage désertique ou ce froid polaire comme un défi trop lourd à relever, pourquoi cette attirance vertigineuse pour le vide, l’inanité, la vacuité, l’envers ou le revers du monde, pourquoi l’ombre plutôt que la lumière, pourquoi les fantômes ou les phantasmes plutôt que les vivants, les bien portants, les bien pensants, pourquoi cette fêlure, cette brisure dans son propre reflet, pourquoi ce manque, cette absence, cette trahison peut-être, cet oubli, ce départ, cette séparation, cette solitude, cette disparition, cet effacement, pourquoi ces quelques souvenirs si dérisoires, pourquoi les esprits carrés parviennent-ils à le rester, pourquoi occuper sa vie à se leurrer, à oublier, à contempler une épaisseur factice dans des miroirs aux alouettes, pourquoi cet écart, ce fossé, cet abîme entre bonheur et malheur?

Le moi qui se dérobe

     Elle était dans le bleu, dans le blanc ou dans le noir, hors jeu, hors du « je ». En quête de son existence comme un personnage en quête d’auteur, incapable de se donner vie par elle-même, pantin, automate ou marionnette, qui s’agite quand le mécanisme a été remonté, ou que l’on agite en tirant les ficelles. Vivant de la vie confisquée d’un Pinocchio puni. Sentant avec angoisse sa conscience se diluer, s’évaporer, se dissoudre, sous l’effet d’un questionnement acide. Pourquoi?

Incertains rivages

     Elle avait traversé les champs laissés en friche qui séparaient l’autoroute de la cité où elle habitait. Ce n’était pas encore l’aube mais l’eau bleue de la nuit avait pris l’éclat qui annonce la révélation attendue de la lumière du jour. Elle aimait suivre du regard le double sillon lumineux des phares jaunes et des feux arrière rouges qui filaient en sens inverse et finissaient par devenir invisibles de l’autre côté de la brume. De loin, les immeubles de la cité paraissaient presque beaux parce qu’ils étaient associés à l’idée d’un départ possible et qu’à cet instant précis de la nuit finissante, du matin frémissant, on se sentait hors du temps, hors du quotidien, dans un monde où les frontières entre la vie et la mort, la présence et l’absence, le rêve et la réalité, la laideur et la beauté, n’existent plus.

Seule

j’ai oublié ma main dans la tienne
et sans ma main je suis figée là où tu m’as quittée
les yeux comme morts

Face à face

Lune

     Côté face, le petit miroir rond qu’elle tournait et retournait dans le creux de ses mains lui renvoyait dans la pénombre une image floue et obscurcie de ses propres traits, qu’elle confrontait à ceux de la personne photographiée côté pile. La ressemblance était saisissante. La fêlure sur la glace, la rouille qui s’était installée sur les bords, le jaunissement de la photographie qui avait été heureusement protégée par une fine pellicule de verre elle-même craquelée à plusieurs endroits, rendaient plus prégnante l’ancienneté de ce petit objet, et sa fragilité plus émouvante encore. Par instants, le miroir captait un rayon de lune qui étincelait dans la nuit froide et claire. Elle avait ouvert la fenêtre avec le désir de se mêler aux étoiles, de se baigner dans la voie lactée, de vivre de la vie des dieux ou du silence des astres. Dans une sorte de vision fantasmagorique ou d’hallucination, la photographie collée au dos du petit miroir rond se superposait à la surface lunaire…

[Retour à l’accueil]

Terre promise

     Souvent, le soir, elle revenait marcher à travers cet espace incertain, ni campagne ni ville, ces anciens champs devenus terrains vagues, en attente de projets urbains, entre la ZUP et l’autoroute. L’antidote de la peur était quelque part de l’autre côté de la brume, où finissaient par disparaître les feux arrière des véhicules. Il fallait quitter la rive connue, s’élancer à travers cet espace incertain, ces terrains en attente d’un emploi, d’une utilisation, d’une occupation au sens propre du terme, aussi vagues qu’elle se sentait velléitaire, aussi vides qu’elle se sentait creuse, bordés du côté de l’horizon par la fluidité, la mobilité de l’axe autoroutier, et du côté de la cité par la rigidité, l’inquiétante immobilité des grands murs de béton, aussi austères que ceux d’une prison. Mais une sorte de paralysie la maintenait sur place, dans la prison de ses désirs contradictoires et de sa conscience confuse, déboussolée, affolée…

Hors les murs

Anguleusement
ville des jeux mère RALENTIR
enfants à coeur bloqué
désertent la caserne

Ir-réalité

     Peut-être avait-elle inventé tout cela, la chaise s’était cassée par accident, le carreau de la porte vitrée également en vertu de la loi des séries, Monique avait eu envie de changer le cadre au-dessus du bahut mais l’autre n’était pas encore prêt et son compagnon n’était pas à l’origine des dégradations sur les murs, c’étaient les enfants avec leurs autos tamponneuses ou leurs fléchettes, de même qu’ils avaient mis en pièces le beau vase en cristal et l’assiette en porcelaine et leur mère avait protégé de leurs maladresses les autres objets fragiles en les rangeant sous clé tout au fond d’une armoire; les vociférations entendues quelquefois dans l’appartement contigu n’étaient que l’expression forte d’une exaspération passagère, l’explosion d’une colère banale, la manifestation incontrôlée d’une fatigue compréhensible, la vie somme toute avec ses changements d’humeurs et sa palette plus ou moins nuancée, plus ou moins vive, plus ou moins éclatante et tonitruante de sentiments qu’elle suscite, un ton plus haut chez certains, un ton plus bas chez les autres…

     Erreurs d’interprétation, de décryptage, jeux trompeurs de l’identification, les sensations qu’elle avait attribuées à la petite fille avaient surgi de l’écartement de la porte comme d’une faille creusée dans son propre coeur; le ruissellement des eaux de sa mémoire s’acharnait sans relâche sur la réalité comme la pluie depuis tout à l’heure sur la verrière et ses souvenirs eux-mêmes étaient faussés, fissurés, ravinés et remodelés par sa solitude présente sur ce banc au lourd passé, la verrière qui bruissait sous les gouttes n’était qu’une protection illusoire qui déformait à la fois le ciel et la terre, le rêve et la réalité, l’espoir et son absence, ce miroir déformant se glissait partout depuis presque toujours entre la vérité de sa vie et les représentations qu’elle s’en fabriquait; elle jouait sur un plateau désert, son texte disait l’absence mais le dépouillement éclairait par défaut une multitude de personnages mi-réels, mi-fictifs, morts ou vivants, qui finissaient par encombrer la scène de leurs intrigues si entremêlées, si enchevêtrées, que l’unique comédienne, actrice solitaire et solaire, paraissait ne jamais devoir finir de reconstruire, de recomposer, de reconstituer la totalité des pièces du puzzle qui dansaient la sarabande autour de sa personne dans un désordre, une confusion indescriptible…

L’archéologie de l’angoisse

     Cette angoisse insidieuse, indicible, était apparue pour la première fois le jour où… Non, la première apparition était antérieure, elle remontait à… Ensuite, elle l’avait réprimée, refoulée jusqu’au jour où… En réalité, elle avait toujours connu cette forme d’angoisse sans contenu qui réfrénait tout élan, il s’y était ajouté le sentiment d’une menace, d’une possible catastrophe, tremblement de terre, fin du monde, colère des dieux, misère des hommes, apocalypse, fatalité… Et l’angoisse engendrée par cette menace bien réelle avait recouvert l’autre, l’insidieuse, l’indicible, celle qui n’avait pas de contenu, de raison, de cause apparente, sauf peut-être le seul fait d’exister…

L’usine

     Julien n’était plus un enfant. Il était entré dans le monde des adultes à l’âge, très exactement – il tenait à cette précision – de onze ans et dix mois. Ses premières journées à l’usine resteraient gravées dans sa mémoire jusqu’à sa dernière heure, comme plus tard en mai quarante l’épreuve du feu. Le bruit assourdissant des métiers, le brouillard qui flottait perpétuellement dans l’atelier pour humidifier les bobines de fils, les vociférations du contremaître, les exigences jamais satisfaites des ouvriers vis-à-vis du petit bleu, les mauvaises plaisanteries, mais aussi la première cigarette offerte comme une consécration par un vétéran à l’occasion d’une pause trop rare, l’impression que la journée de travail ne finirait jamais, la soupe du soir avalée en dormant à moitié, les jambes en coton pour avoir cavalé partout aux ordres de tout le monde, la sensation bizarre de ne plus être soi-même, d’avoir mis le pied dans une espèce d’enfer qui allait durer toute la vie, cette coupure, cette rupture insoupçonnable entre le monde d’avant, celui de l’enfance, celui des jeux et de l’école, même si les problèmes des grandes personnes atteignaient souvent les petits, et cette atmosphère de travaux forcés à perpétuité qui avait subitement fermé d’une chape de plomb l’horizon de tous les possibles, en quelques jours, dominant vertige et souffrances, soutenu par la fierté de recevoir sa première paye qu’il déposerait devant les parents du même geste assuré que ses frères, Lucien était devenu un homme…

[Retour à l’accueil]

Mécanique des gestes

     Elle l’avait regardé intensément. Les cheveux qu’elle avait toujours connus blancs. La déformation de son dos qui poussait sa tête en avant comme celle d’un héron en train de pêcher le cou ployé. Le mouvement lent de ses doigts noueux roulant une cigarette. Sa main droite réglée comme un métronome portant à ses lèvres, alternativement, la cigarette qui nimbait son visage de fumée ou le demi de bière qui luisait comme de l’or dans la pénombre du café. Le travail de la main gauche, animée du même mouvement de balancier que la droite, venant décharger celle-ci de la cigarette pour qu’elle puisse saisir le verre, l’ensemble formant une admirable mécanique de gestes décrivant un angle droit depuis le point de jonction des deux mains, la gauche suivant le sens horizontal de la table, la droite s’élevant ou s’abaissant perpendiculairement à celle-ci, au rythme d’un tempo immuable qu’il avait un jour fixé une fois pour toutes, trois à quatre inhalations de fumée pour une petite gorgée de liquide, invariablement, immanquablement, interminablement, gestes à la régularité cosmique et attitudes sibyllines qu’elle garderait gravés pour toujours dans la chambre noire de ses souvenirs…

Jonction

     Elle ne savait pas, elle devinait seulement, et la sensation de malaise intense qu’elle ressentait devant son apparence si fragile – les yeux surtout, voilés, déjà perdus dans un au-delà de la mémoire qui ressemblait peut-être encore à celui de l’espoir – en était le signe, elle ne comprenait pas clairement mais elle entrevoyait que le mouvement qu’il avait amorcé pour se rapprocher d’elle dans ce petit bistrot de quartier où elle l’avait accompagné à la tombée de la nuit, comme autrefois lorsque, petite, avant l’âge des malentendus, elle faisait un bout de chemin avec lui en s’amusant à se perdre pour le plaisir d’être retrouvée par lui dans ce labyrinthe de ruelles et de courées qui dégringolaient vers le canal et les usines qu’il desservait, elle comprenait obscurément que cette amorce de rapprochement qui pouvait s’expliquer par le désir de laisser quand même une trace, une ébauche d’histoire, des mots de réconciliation avant le grand départ qu’en son for intérieur il devait souhaiter, n’était que le pendant du même mouvement en sens contraire, et que, tout en se rapprochant d’elle, en fait, il s’en éloignait.

Interfaces

     La photographie n’était que le reflet arbitraire d’un instant arraché à la fosse béante du temps, et ne livrerait pas d’autre secret que cette fixité étrange et ce témoignage troublant d’une vie abolie mais qui avait existé. Ce n’était qu’une trace, aussi bouleversante que les empreintes de mains retrouvées dans les grottes préhistoriques. Elle continuerait pourtant, avec déraison, parce que cette vie retournée au néant continuait de l’émouvoir, à scruter la profondeur de ce regard, à suivre le mouvement de ces lèvres qui essaient avec peine d’esquisser un sourire, à interroger ce front trop grand sous les cheveux relevés, à examiner cette broche dorée qui rehausse le corsage sombre, à s’émerveiller devant le col de dentelle fine fabriqué par des mains délicates. Sa mémoire avait conservé des milliers d’images plus récentes, en mouvement comme dans un film. Ces images-là, douloureuses, s’enfonçaient peu à peu dans les couches inférieures de la conscience, accompagnées d’une sorte de sentinelle chargée de les veiller, de les protéger contre l’oubli définitif, mais aussi et peut-être surtout d’empêcher la souffrance d’une remontée à l’air libre… Une sorte de filtre magique ne laissait passer que les formes simplifiées ou mythiques du souvenir. Il n’était pas impossible de croire que ces formes pourraient revivre de la même façon que les vestiges d’une civilisation disparue, avec le recul et la passion des archéologues, la passion préservant l’émotion, le recul faisant barrage à la douleur. Il devenait possible également de croire que ces empreintes de vie laissées par une morte rétabliraient un passage avec elle, la « encore vivante ». Et tous ces signes, il fallait désormais les déchiffrer, les décrypter, les interpréter comme des indices sur son propre destin, contenu dans la forme ronde de ce petit miroir de poche, cruellement figé et glacé côté pile, insaisissable comme l’eau courante, imprévisible, inquiétant, effrayant comme un torrent dévastateur, côté face.

Pas à pas

     Elle avait tourné dans une rue qui ressemblait à un couloir, aux longs murs de briques rouge sombre noircis par la fumée d’une usine toute proche, avec une succession de fenêtres plus hautes que larges et des portes qui fendaient cet alignement de briques uniformes d’une façon si répétitive que le regard n’en retenait qu’une image brouillée de stries verticales dans lesquelles il arrivait qu’un homme, une femme ou un enfant fussent avalés comme des figurines de papier dans une boîte aux lettres. Le regard canalisé par les deux rangées de maisons qui semblaient se rejoindre au bout de cette rue étroite, elle prêtait attention au battement de ses pas sur le pavé luisant…

un pas
une goutte
un pas

une goutte
un pas
une goutte
je marche
les rues sont grises
je marche
il pleut
les pavés luisent

une goutte
monotone
un homme arrive
s’ouvre une porte
personne
une goutte
les rues sont mortes

mains dans les poches
la pluie crépite
corps ramassé
mes yeux ruissellent ruissellent
ruissellent
mes mains
mon corps
la pluie qui crépite

une goutte
un pas
une goutte
un pas
une goutte

Mort

Néant

Surréel

suis-je

Liquéfiée

     Par milliers dans la ZUP les vitres s’étaient allumées. Elle venait de rentrer. Elle aussi avait allumé et s’était préparé une tasse de thé.

Les vitres étaient comme des lucioles, elle avait pris dans la tasse son visage à pleines mains ambre faune désir échec et mat culture cinématographique le septième sceau la mort coulait à flots la septième fois

de la tour
noyante voie
elle pensa
avoir le choix

de partout il ruisselait elle avait eu de la peine à retenir dans les mains son visage

le thé avait une jolie couleur maintenant dehors on aurait dit que les lucioles riaient

     de belles gouttes bien rondes avaient roulé sur le sol puis quelqu’un avait heurté la porte elle avait eu peur les images avaient cessé de rebondir et d’éclater…

[Retour à l’accueil]

L’Autre

     Grâce à lui, elle s’était sentie exister vraiment. Pas seulement une impression, un voile, une apparence, non, une certitude, une plénitude. Depuis son départ, c’était une déchirure… Le moteur avait rugi, un dernier signe de la main, le camion prend de la vitesse, quitte le parking, roule sur la bretelle, s’engage sur l’autoroute, il s’éloigne dans ce véhicule qui ressemble maintenant à un jouet, il part pour quelques semaines, quelques mois ou toujours…

sur une goutte de sel gemme
la soif coulait à flots
l’abyssale caresse
enveloppait les bonheurs tristes

Le lien qui relie à soi-même

     Ce matin-là, ce matin glacé de mai, ou peut-être déjà cet autre matin d’hiver, quelques mois auparavant, il lui semblait avoir commencé une sorte de voyage intérieur, de dérive ou de glissade impossible à maîtriser, commandée par la recherche d’une vérité impérieuse qui ne tolérait plus de retard, et qui la conduisait d’une main de fer vers un face à face avec elle-même qu’elle s’efforçait de repousser de toutes ses forces, en prenant appui sur le quotidien, sur les activités concrètes et les amitiés de tous les jours qui avaient donné jusqu’alors au moins une apparence de forme et de sens à son univers. C’était maintenant ou jamais, elle aurait voulu jamais… Sur le gros cahier à spirales qu’elle avait acheté au centre commercial de la ZUP, sous la verrière fumante et crépitante de pluie qui recouvrait le passage entre la rue commerçante et la Grand’Place, ce matin-là, après avoir conduit comme d’habitude les enfants de sa voisine à l’école, puis erré de rue en rue et de quartier en quartier jusqu’à celui de la Vieille Cité, dont elle s’était rapprochée machinalement, comme aimantée par le souvenir qui se faisait désir, assise sur un banc un peu cassé près duquel s’étalaient des papiers gras, elle avait tracé ces quelques lignes, ces quelques mots dérisoires et magiques qui étaient peut-être le commencement d’une écriture, et qui auraient le pouvoir d’ouvrir un passage entre la présence et l’absence, de réunir les vivants et les morts, de renverser le cours du temps et de bouleverser l’ordre des choses, de donner aux événements réels leur véritable sens. C’était sans doute accorder beaucoup trop d’importance aux mots… Mal à l’aise, se sentant presque coupable, elle avait arraché du cahier tout neuf – pour cela, les spirales, c’était très pratique – ce feuillet qu’elle ne donnerait à lire et qui ne la relierait à personne. Transformée en boule, la page alla rejoindre les papiers gras.

Séparation

     La veille, il avait fait beau et la nuit avait été claire. Puis le ciel s’était couvert de nuages et l’aube était devenue grise. Aux abords de l’autoroute, le paysage mi-rural, mi-urbain, qu’elle regardait sans voir depuis un moment avait perdu toute poésie. Le jour s’était levé avec les fumées épaisses qui ferment l’horizon et cette pluie si légère au début, comme un voile de soie transparente, soudain rabattue par le vent du nord qui la rendait de plus en plus froide et cinglante, obligeant le marcheur à courber la tête et à limiter son champ de vision au spectacle du balancement de ses pieds. Elle avait resserré le col de son ciré – elle se souvenait parfaitement de son geste un peu hésitant – parce que, en dépit de cet état second dans lequel elle se trouvait déjà, elle avait senti qu’il faisait froid, désiré se réchauffer, marcher, se relever du talus où elle était restée assise pendant un temps indéterminé passé à rêver, à essayer peut-être de comprendre et d’accepter, à se raisonner, à déjouer l’angoisse, à repousser les spectres anciens, à rechercher, quêter, inventer des motifs d’espérance, à se convaincre qu’elle trouverait la force de répondre à l’invitation au voyage, à tous les voyages, qui lui étaient lancés… Le flux incessant des véhicules que la ville absorbait ou rejetait avait grossi. Les feux de position étaient restés allumés en raison de la pluie et du brouillard. Elle avait sans doute jeté un dernier regard dans la direction prise par le camion qui venait d’emporter son compagnon. Elle s’étonnait de la tendance qu’elle avait à dramatiser un événement qui avait été préparé, attendu, et qui aurait dû lui paraître somme toute banal, voire même enthousiasmant puisqu’il lui ouvrait des perspectives, dans quelques semaines ou quelques mois tout au plus, elle le rejoindrait. Elle marcherait en lui tenant la main comme elle l’avait fait dans les rues de la vieille ville, et plus rien d’autre n’aurait d’importance que la chaleur de leurs deux mains réunies, balancées au rythme lent de leurs pas accordés.

Etincelle d’elle

     Une sorte de force obscure menait en elle un combat terrible contre toutes les représentations de sa vie future, comme si l’avenir ne pouvait exister. Elle n’aurait pas la force de l’extraire de la gangue du temps, de le tailler à sa mesure, de le polir, d’en raboter les angles, d’en façonner tous les contours, de le rendre aussi beau et scintillant qu’une étoile sur fond de nuit. L’entreprise lui semblait d’emblée harassante, herculéenne. Chaque éclat d’éternité arraché au néant valait sans doute qu’on y consacrât toute son énergie, mais peut-être était-elle déjà en voie de désintégration, de désagrégation, étoile naine ou géante, petite flamme vaillante mais vacillante qui aurait aimé se sentir abritée par l’écran de deux mains recourbées…

Stella

La cité

     Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu’elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l’enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, séparés par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d’herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d’elle au rythme lent de ses pas. C’était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d’une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l’identique. Une rue ouvrière, c’était de chaque côté un mur de briques fait d’un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s’était levé reprenait de la force en s’engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu’ils entraînaient avec violence dans les courants d’air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l’asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d’acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial…

[Retour à l’accueil]

Sur-réalité

     Les mots qu’elle avait choisis pour photographier ses impressions étaient sans aucun doute naïfs, parole élémentaire ou primitive… Le réel, c’était le contingent, l’éphémère, au-delà se trouvaient des pages recouvertes de mots, au-delà encore il y avait l’autre partie du monde, celle qui manquait en se faisant désirer… Elle était précisément à l’affût d’elle ne savait quoi d’irréel…

Rêves ri-
vages incertains mer-
veilles de terres
éternelles
prières
et rivières qui luisent
sous la pluie des regards
quémandeurs
de mysticisme lit-
téralement folle
route qui foule
le bon sens au pied
des murailles qui raille-
ries vides

Télescopage

     Le dossier d’une chaise brisé net, un carreau manquant à la double porte vitrée de la salle de séjour, un rectangle plus clair sur le papier peint au-dessus du bahut à l’emplacement d’un cadre, tout n’était pas toujours réparé, ou réparable. Les stigmates s’accumulaient. Avec eux le découragement, l’insécurité, l’effroi peut-être devant la force répétitive des assauts, suintaient de chaque meurtrissure du mobilier ou du corps même du logement, papier arraché, peinture étoilée d’éclats noirs, raccords qui témoignaient à la fois d’une volonté de contenir la montée du sinistre, et de son échec. Au-delà des blessures visibles, une sensation intense de vide donnait le vertige, criait la souffrance. Les objets familiers, utilitaires ou décoratifs, qui font l’âme d’une maison, souvenirs, cadeaux, bibelots de toutes sortes et de toutes provenances, que l’on expose avec soin et plus ou moins de goût sur les murs, les étagères, les dessus de cheminées, de tables, de commodes, consoles, meubles divers, avaient presque totalement disparu, et ceux qui avaient résisté aux précédents cataclysmes semblaient attendre passivement, comme les quelques raccords de peinture et de papier qui avaient pansé les premières plaies, la prochaine lame de fond, le prochain raz-de-marée qui les emporterait, projetés, fracassés contre les parois déjà couvertes de contusions de l’appartement, qui avait perdu sa fonction de refuge. L’enfant avait pâli, s’était immobilisée devant l’entrée, raide, le visage contracté, le regard dur, dressant l’obstacle de sa petite personne pétrifiée entre la porte et le reste du monde, comme pour faire barrage au spectacle lugubre qu’elle découvrait à nouveau comme si c’était la première fois, l’empêcher d’être vrai, contenir sa réalité – pénétrer complètement dans l’appartement, ce serait l’accréditer – repousser la nudité brutale des choses, fermer les yeux sur ce cauchemar, introduire ses parents pacifiés dans son rêve intérieur… Elle restait clouée sur le seuil, comme à la limite, à la frontière entre deux mondes aux forces contraires qui s’annihilaient en l’empêchant de bouger. La porte, en quelques secondes, avait été ouverte et refermée sur une scène qui n’était que la répétition de scènes antérieures et de scènes à venir, se contenant les unes les autres comme des images reflétées à l’infini par quelque jeu de miroirs… Des secondes corrosives comme des gouttes d’acide, qui avaient réussi à transpercer la verrière protectrice de la vitrine aux souvenirs. Mais sa voisine Monique, le dos contre la porte, lui faisait face en souriant, l’air de rien…

Confidences

     Le poële ronronnait doucement au centre de la pièce en diffusant une chaleur engourdissante, les fenêtres prenaient une couleur bleutée qui annonçait la fin du jour, le rougeoiement du charbon commençait à faire danser les cuivres. La petite salle comportait neuf tables de bois sombre recouvert d’un vernis qui réfléchissait comme un miroir les liquides colorés déposés dans les verres. Quatre joueurs de belote étaient installés entre le poële et le comptoir, ponctuant le silence de leurs éclats de voix tantôt triomphants, tantôt désappointés. Julien avait choisi, comme à son habitude, une table du fond, de façon à embrasser du regard tous les menus événements qui se produisaient dans le café, depuis le déplacement de la chatte vers la chaleur du feu jusqu’aux gestes nonchalants d’Eugène en train d’essuyer de la vaisselle ou de remuer le tison. De l’autre côté du grand champ obscur de la place, les vitrines s’allumaient une à une, comme une guirlande de Noël. C’est alors qu’il avait commencé à parler, comme jamais auparavant. Elle avait bu ses paroles comme l’eau d’une oasis dans un désert.

Mai 1936

     Les usines occupées étaient devenues des théâtres vivants où les acteurs débusquaient et démasquaient de tristes imposteurs… Le peuple des marionnettes avait décidé de mettre en scène sa propre pièce, de déclamer son propre texte, de dire et de décrire sa vérité, de couper toutes les ficelles qui embarrassaient ses mouvements, de réinventer la Vie… Les talents bridés s’épanouissaient, on applaudissait, on s’étonnait, on découvrait en soi et chez les autres des ressources inconnues, insoupçonnées, on redressait la tête, on se surpassait… Julien avait dix-huit ans et la chance inouïe d’assister aux prémisses d’une ère nouvelle qui ressemblait au paradis. L’enfant renaissait. Avec toute sa joie de vivre, son enthousiasme, son imagination débridée… Lui, le raisonnable, l’ouvrier consciencieux, aux traits déjà vieillis, au dos déjà voûté qui le rendrait complètement bossu à la fin de sa vie, il regardait tomber les masques avec émerveillement, les visages connus étaient transfigurés… Tout paraissait évident et facile, et tous, les hommes, les femmes, les enfants, fraternisaient comme les jours de Carnaval, quand, à la fin de l’hiver, on se débarrasse des vieux oripeaux, des vieux rictus et des vieilles grimaces, pour rendre possible le renouveau du monde… Jamais elle n’avait entendu auparavant dans le son de sa voix ces intonations douces et flexibles, nuancées et modulées comme la musique qu’il avait parfois jouée en famille, autrefois, lorsqu’elle était enfant… Il lui avait aussi raconté la guerre en mai 1940, la défaite fulgurante, sa blessure, l’évacuation à l’hôpital, le rendez-vous manqué avec sa fiancée, le repli en ambulance vers Dunkerque – « les salauds tiraient dessus » -, l’enfer de Zuydcoote, les copains qui coulent devant lui, son propre embarquement, le bateau n’est pas touché, le bateau passe, il est sauvé, pourquoi… De très loin il devine la côte anglaise. Il retire du fond de la poche de poitrine gauche de sa chemise militaire le petit miroir rond que sa fiancée lui avait envoyé dans un colis au campement de Sissonne pendant la drôle de guerre. La glace est fêlée. Derrière, elle avait collé un portrait que son frère, amateur de photographie, avait fait d’elle… Il est vivant mais les siens sont peut-être morts au cours d’un bombardement. Le monde a chaviré, le monde a basculé à nouveau dans un trou noir, malgré le sacrifice des anciens… Chaque matin, il allait fumer sa première cigarette de la journée au fond de la cour en attendant que le café passe. Il revoyait le film de sa vie et méditait. Il pensait avoir gardé son coeur d’enfant, ses rêves de dix ans…

Instant de grâce

     L’obscurité avait rendu les vitres aveugles. La fine buée qui les recouvrait accentuait le phénomène de dilution du cercle lumineux qui s’échappait d’un lampadaire à l’extérieur. Les bruits semblaient amortis par l’épaisseur de la nuit. Les tintements de verres, d’assiettes, de tasses ou de couverts avaient baissé d’un ton, chacun retenait ses gestes et contenait sa voix. Le gros bourdon de l’église commença de s’ébranler pour sonner l’angélus. Paix du soir promise par les notes qui prenaient peu à peu possession du ciel et de la ville entière qui s’étirait en bas, de part et d’autre de la rivière qui irriguait le pays depuis les siècles des siècles. Les battements que dispensait la cloche, devenus larges et réguliers, laissaient courir les vibrations de l’air jusqu’au déploiement parfait de la sonorité, avant de reprendre leur vigoureux élan. Puis ils refluaient doucement, diminuant progressivement d’intensité selon une courbe préétablie et parfaitement maîtrisée, véritable métaphore de l’ordre supposé du monde, laissant dans les coeurs même distraits ou rétifs, ne serait-ce que par l’effet de la beauté des sons, un sentiment inexplicable de plénitude et de réconciliation… Ce soir-là, il lui avait encore dit quelques autres choses, dont une qui ressemblait un peu à « pardon »… Elle aurait pu et dû, ce soir-là, l’interroger davantage, l’aider à continuer de dévider ses souvenirs et confier ce qui, pour lui, constituait l’essentiel, pour éviter qu’il ne quitte unilatéralement et brutalement, malade, usé, une scène où il lui devait encore quelques répliques…

[Retour à l’accueil]

Le raccourci de la mémoire

     La clochette avait retenti comme au temps de son enfance lorsqu’elle ressortait avec son hebdomadaire préféré de la petite librairie située sur le côté commerçant de la place Chanzy, bordée à l’opposé par une frange douteuse de ruelles et de courées aux maisons branlantes, dans le faubourg nord-est de cette ville moyenne où elle n’avait plus jamais eu le courage de se rendre, bien qu’elle l’évoquât si souvent en pensée et n’en fût éloignée que d’une quinzaine de kilomètres… Elle avait gardé le travers de lire en marchant, incapable de maîtriser son impatience, mais cette fois, en raison de l’incommodité de la position – pour les préserver de la pluie, elle les avait placées sous un pan du ciré noir qu’elle avait acheté à Edimbourg l’été d’avant – elle n’avait fait que parcourir en les feuilletant, assez satisfaite de sa prise, les liasses que formaient les annales qu’elle avait convoitées et que le libraire avait eu la gentillesse extrême de rechercher dans ses archives et de lui confier, sous réserve, cependant, qu’elle lui rendît ces exemplaires uniques. Pour échapper à l’averse qui tombait drue, elle avait pris le raccourci et s’était réfugiée sous la verrière du passage couvert. Les gouttes éclataient en crépitant sur le toit de verre sale. C’était là, comment ne pas s’en souvenir, sur ce même banc un peu cassé, auprès duquel de précédents occupants avaient jeté des papiers gras, sous cette verrière dont les salissures obstruaient la lumière, qu’elle avait effectué, ce matin-là, sa première halte consciente, qu’elle avait commencé à reprendre ses esprits, à se ressaisir, à émerger de l’état hypnotique dans lequel elle était plongée depuis la disparition dans la brume du véhicule qui éloignait d’elle son compagnon.

La librairie

     Elle ressemblait à ces enfants arrêtés devant un magasin de jouets, incapables de se décider à s’en éloigner. Dans cette rue, sur ce trottoir, les pieds immobilisés dans le cadre de deux ou trois pavés, il lui aurait suffi de se déplacer légèrement vers l’entrée de la librairie – un grelot aurait fait entendre son tintement agréable – ou au contraire de s’élancer à l’autre bout ou de l’autre côté de la rue, pour rompre le charme angoissant de cette situation intemporelle, parce que séparée de tout projet, de toute action… Ce qui la fascinait précisément et la retenait de bouger, comme épinglée à la devanture de la vénérable boutique, n’était-ce pas l’illusion d’échapper ainsi au temps, et peut-être à la mort, mais aussi à la vie… Le libraire avait jeté un coup d’oeil curieux vers cette silhouette immobile, encadrée par l’armature cintrée de l’étroite fenêtre de son échoppe, figée comme une photographie qui aurait été collée contre le panneau vitré de la devanture. Elle avait alors esquissé un geste comme un pantin dont on vient de tirer une ficelle. C’était ainsi, d’une façon mécanique, qu’elle accomplissait les tâches quotidiennes, devenues rituel salvateur, ce à quoi l’on se raccroche quand la désespérance se rapproche et tend son filet noir… Le geste peut remplacer la foi, elle réussissait encore à sauver les apparences. Pour combien de temps? Le regard du libraire devenait insupportable. Il fallait partir ou entrer dans le sanctuaire. Elle était trempée, elle avait repoussé ses cheveux longs vers l’arrière en pressant le bout des mèches pour les essorer, puis s’était essuyé le visage. Enfin, machinalement, pour se mettre à l’abri sans doute, elle était entrée, faisant tintinnabuler la clochette comme les enfants de choeur qui annoncent ainsi à l’assemblée des croyants que la célébration commence… Le vieux libraire aux allures de patriarche, revêtu d’une blouse grise comme d’autres d’une aube blanche, officiait dans son temple suivant un rituel qui consistait à gravir chacune des nombreuses échelles qui divisaient en sections ses présentoirs vaguement étiquetés. Il en tirait quelque volume à la couverture passée, aux feuillets non encore découpés, qui avait attendu là depuis un temps qui ne comptait pas le moment d’être ressuscité. Déposé sur une table vernissée, il reprenait vie sous les doigts habiles du fidèle auquel il venait d’être remis. Les pages palpitaient et prenaient leur envol, découvraient leurs caractères serrés en laissant s’échapper quelque odeur de bréviaire. Chuchotements, signes d’assentiment, l’office prenait fin. Le novice ressortait en emportant avec lui la promesse de sa métamorphose…

L e bois doré d’un gond
L a porte est ouverte aux chrysalides
L es livres sont sages ô bataillons
L e papillon meurt entre les pages…

Fragment

     Sur la table-bureau, à la surface des strates de documents et de notes prises pour le mémoire qu’elle avait commencé sur le travail des enfants dans les tissages et les filatures de la vallée de la Lys de 1870 à 1930, le petit miroir rond qui faisait office de presse-papier lui avait renvoyé une image d’elle-même qu’elle avait immédiatement censurée en retournant l’objet du côté de la photographie. Mais celle-ci ravivait des souvenirs indésirables. Avec agacement, elle avait repoussé ce témoin embarrassant et saisi le billet sur lequel il avait été posé. C’était un morceau de papier à petits carreaux d’une dizaine de centimètres sur cinq ou six. Il avait été arraché à son feuillet d’origine sur trois de ses côtés, dont le bord supérieur par rapport au sens de l’écriture, une écriture malhabile en raison des vibrations du poids lourd qui s’apprêtait à démarrer. Y étaient inscrites, gravées au bic rouge sous le coup d’une impulsion subite, sur ce reste de papier providentiel percé par la pointe du stylo à l’emplacement des points et des accents, les coordonnées d’un certain Franz..

Départ

     Le café était prêt, fumant, brûlant. A cette heure matinale, il trouverait sûrement un routier sympa, arrêté sur l’aire de repos de l’autoroute toute proche. Ils avaient descendu ensemble lentement l’escalier de l’immeuble, sans se parler, attentifs aux bruits domestiques qui commençaient à se faire entendre de l’autre côté des portes palières, souvent trouées à hauteur d’homme par un petit oeil chargé de débusquer les visiteurs indésirables. Les trottoirs glissants brillaient sous la lumière des lampadaires. La surface miroitante de la lune paraissait recouverte de buée. Elle se souvenait de la silhouette hésitante d’un homme qui les devançait d’une trentaine de mètres environ et qui, entre deux réverbères, était saisie par l’ombre; il s’était immobilisé pour allumer une cigarette, la tête penchée vers les paumes de ses mains recourbées. Dans le terrain vague, la terre inégale était craquante, sur l’herbe des talus on dérapait. Amarrée devant eux, l’aire de service qui scintillait de tous ses feux comme un navire attendait patiemment que ses voyageurs embarquent. La nuit qui avait été claire commençait à se couvrir de nuages, la traversée serait peut-être houleuse. Elle pensait, hélas, qu’elle resterait sur le quai. Elle vivait avec ambiguïté cette promenade insolite qui la conduisait au port, non pour y goûter l’ivresse du départ, mais pour y découvrir son désarroi…

Liberté emprisonnée

     Il y avait déjà plus d’une demi-heure qu’ils se trouvaient  » A l’Habitude « . Julien avait essayé de protester : il commençait à se faire tard, ses parents l’attendaient, le père était fatigué ces temps-ci… Mais il ne résistait jamais longtemps à Victor. Pour l’enfant qu’il avait été, Victor, c’était quelqu’un. Un géant, un héros, le maître des eaux qui avait commandé aux écluses, déclenché les orages, apaisé le vent, dirigé les étoiles…

     _  » Un vrai métier, un vrai métier, parce que ça n’en était pas un, peut-être, la batellerie? La péniche, Lucien, c’était l’instrument de ta liberté… « 

     Julien s’était raidi. La liberté est l’un de ces mots gluants qui glissent entre les mains comme une savonnette. On ne sait pas trop ce que c’est, la liberté, ou plutôt, on croit savoir très bien ce qu’elle n’est pas, mais on n’ose pas aller plus loin, risquer une définition plus positive, voire personnelle, s’aventurer vraiment sur le terrain de l’exploration, essayer, chercher, changer un peu sa manière de voir, découvrir peut-être un espace de vie inespéré, et qui passe d’ordinaire inaperçu parce que les autres, ou soi-même, on a pris soin d’accumuler les camouflages, de brouiller les pistes, que surtout personne ne voie ça, ce serait terrible, où donc irions-nous, je ne veux pas en prendre la responsabilité, mais ne croyez pas pour autant que je me dérobe!… Victor, lui, semblait tourner et retourner entre ses mains un objet solide comme de la pierre, il ne doutait pas, la liberté, c’était ça, mon garçon, la vie que j’ai menée pendant toutes ces années magnifiques sur ma péniche, au fil de l’eau et du temps, avec le ciel comme unique limite, sans aucun mur autour de moi, sans cheminée d’usine au-dessus de ma tête pour me cacher l’horizon, regarde, admire la pureté de ce diamant que j’aurais voulu te remettre mais que tu ne peux plus désormais posséder, rejoins-moi dans ma nostalgie puisque cette pierre imaginaire est perdue pour moi aussi à présent…

     L’espace d’un instant long comme un éclair, le jeune et le vieil homme s’étaient trouvés séparés par un abîme, à moins que la forme normale des rapports entre les êtres ne fût cet abîme pressenti, chacun soufflant dans sa corne de brume pour signaler sa présence sur son îlot désert…

La Révolution

     Ce matin-là, elle avait vu son amie surgir à l’opposé de la rue, les pans de son imperméable blanc cassé écartés comme des ailes, son vélomoteur pétaradant plus que jamais et zigzaguant entre des groupes qui s’étaient formés bizarrement sur la chaussée elle-même – des voitures klaxonnaient, des poids lourds ralentissaient à la limite de l’arrêt total – et, alors qu’elles étaient sur le point de se rejoindre près de la grille du lycée et de se mêler aux groupes qui s’y étaient agglutinés, elle l’avait entendu hurler, aussi haletante que son deux-roues motorisé, hors d’elle, tout en réussissant avec virtuosité un remarquable dérapage, « C’est la Révolution! C’est la Révolution!…

     C’était un bonheur inouï, insoupçonné, une véritable naissance… Etre vraiment ce que l’on est sans rien soustraire, dire l’inconnu comme le connu, se révéler, se dévoiler à sa propre conscience comme à celle de l’autre, partager enfin l’Etrange et le rendre familier, promettre de ne jamais cesser d’explorer, et se donner ainsi une chance, plus tard, de retrouver le lien qui relie à soi-même… Voilà ce que l’amitié lui avait offert. Pour la première fois, quelqu’un l’écoutait, la comprenait. Elle donnerait à lire à son amie les quelques mots qu’elle avait griffonnés à la hâte sur la route en ce dimanche pluvieux de mars. Il pleuvait, elle marchait, les rues étaient grises… Elle portait une attention extrême au battement de ses pas. Un homme arrivait en sens inverse, penché vers le sol. Il s’était engouffré dans la porte de l’une de ces maisons de briques aux murs uniformes. C’était simple. Il avait disparu, il restait une vision. Elle-même était devenue pluie, un ruissellement de larmes…

     Ce texte, qu’elle avait conservé dans un cahier comme une fleur fanée, avait pris la fonction d’un fanal… Il balisait le passé… Quelques années seulement s’étaient écoulées, un siècle… Pire, ce passé récent était coupé du présent, séparé de lui par une frontière impitoyablement infranchissable : la continuité de la vie s’était brisée. Derrière, transformés en mythe, âge d’or, paradis perdu, les temps à jamais révolus avaient laissé quelques hiéroglyphes, des souvenirs jaunis, et cette impression désagréable de flotter à la surface d’événements qui n’avaient pas de profondeur…

Objecteurs de conscience

     En perpétuel étonnement et questionnement, bouillonnement inquiet et lucidité déferlante, Véronique commençait ses phrases par « je ne comprends pas », les ponctuait de « pourquoi? », sollicitait ses interlocuteurs par des « n’est-ce-pas? », et, lorsqu’on prononçait devant elle une formule banale telle que « ça va? », y faisait voir une somme de réalités informulées. Elle dénonçait la fausse monnaie qui circule entre les hommes, mots vides de sens, truqués, tronqués, au service de l’égoïsme et de l’hypocrisie qui régnaient, selon elle, en maîtres à tous les stades de la vie sociale. L’entresol où elle vivait avec Ali était illuminé par les peintures de celui-ci. Le jour où elle avait déchiré la convocation qu’elle avait reçue de l’Université pour passer sa licence de philo, ils avaient réuni leurs amis autour d’un thé à la menthe pour annoncer qu’ils allaient « faire la route ». Ils partaient pour ne plus être contraints de vivre eux-mêmes comme des faux-monnayeurs. Ils rejetaient tous les systèmes, se refusaient définitivement à toute compromission. Ils avaient fait le choix de la liberté absolue, celle qui avait sans doute inspiré les nomades ou les prophètes de tous les temps. Les mots libérateurs dansaient et chantaient en dessinant l’horizon. Comment le bonheur serait-il possible entre quatre murs de béton ? Bonheur-mirage, opiacé comme la religion, qui avait besoin de se voiler la face, à l’Est comme à l’Ouest, pour prétendre à l’existence… Sur les chemins d’Ali et de Véronique, le soleil levant ou couchant n’apportait pas le bonheur, il donnait la paix…

Conscientisation

     Il lui semblait bizarrement que tout restait possible et pourtant, d’une certaine façon, que l’avenir était déjà verrouillé. Pourquoi cette sensation d’une barrière invisible et sournoise construite à son insu par elle ne savait quelles puissances obscures?… N’était-elle pas responsable de cette espèce de dérive qui, insensiblement, avait éloigné d’elle Stéphane?… Il était limpide, elle se jugeait compliquée. Il s’exprimait toujours avec une lucidité confondante et une logique irréfutable, la poussait au bout de ses retranchements, parvenait à lui démontrer la justesse de sa position, réussissait à obtenir au moins son adhésion rationnelle, mais n’arrachait pas les dernières réticences, les hésitations, les résistances, qui restaient accrochées au fond d’elle-même comme des ronces. L’école capitaliste en France… il ne fallait pas devenir prof… Les paroles obsédantes de Stéphane résonnaient sourdement comme le bruit mat d’un échec. Sous les pavés, ce n’était pas vraiment la plage que recherchait Stéphane. Elle ne le suivait que jusqu’à un certain point. Le point de non-retour se situait quelque part entre la fin et les moyens. Prendre au sérieux la Révolution, la vraie, c’était l’assumer jusqu’à son accomplissement total, en acceptant par avance et les larmes et le sang. Or, elle se voulait résolument pacifiste, ce qui avait le don d’agacer Stéphane. Catherine n’avait pas ces scrupules. Elle était très jeune. Parmi les activités militantes de Stéphane, il y avait la distribution de tracts et la vente de journaux à la sortie des lycées. Catherine avait pris le tract, acheté un journal réalisé par le groupuscule révolutionnaire auquel appartenait Stéphane, et puis elle avait écouté sa belle voix chaude discourir sur le marxisme-léninisme. Alors il l’avait emmenée dans un café proche de son lycée pour continuer l’entretien. C’était banal. Le travail normal du militant de base.

Utopie

     _ « Quand je regarde jaillir la flamme de mon briquet, je ressens, bizarrement, comme une espèce de joie… Pas seulement à cause de la cigarette que je vais fumer, non… C’est plus primaire… C’est le feu, tu comprends! »

     Il y avait bien des différences d’appréciation sur l’état de la situation, la nature des actions à mener et, surtout, la tournure que prendraient les événements, il fallait tenir à tout prix, bien sûr, et obtenir l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, la prohibition du chômage, les congés payés, les conventions collectives… Mais après ? Il y avait les réalistes, les pragmatiques, qui envisageaient sans états d’âme de mettre fin à la grève si tous ces points étaient acquis. Mais il y avait aussi les rêveurs, les défricheurs d’azur et utopistes de tous bords, qui ne voulaient pas reprendre le travail « comme avant ».

     _ « Tu te vois, comme avant, en train de raser les murs au petit matin, de te glisser en vitesse dans le rang en saluant ton chef qui sera goguenard – tu t’es bien amusé pendant plusieurs semaines, mon gaillard, mais maintenant, la fête est finie, et moi, je suis resté le chef! – non, c’est impossible, je ne pourrai pas… »

Prométhée

     Sortir de la paralysie, de cette impression de ne pas avancer, de tourner en rond dans la cour d’une prison, de s’enfoncer dans des sables mouvants… Crever l’abcès, laisser suppurer l’angoisse, la regarder en face jusqu’à la nausée, souffrir en une seule fois pour nettoyer toute la plaie! Vivre vraiment, pas seulement une apparence, un miroir ou un mouroir de vie, mais un don, un abandon, le pouvoir d’abandonner toutes les défenses, de laisser derrière soi les résistances incompréhensibles, les luttes inutiles, les combats d’arrière-garde…

     Etait-ce seulement possible?… Et pourquoi ce doute à un âge où l’avenir lui était, théoriquement, totalement ouvert? Etait-elle donc déjà si vieille, si vieillie, si désabusée, si revenue de tout comme le plus cynique des baroudeurs, à qui la terre entière ne suffirait plus et qui lui préférerait une île déserte pour y cultiver jalousement ses rêves d’avant, coupé du reste du monde mais campé sur l’empire de son passé, enchaîné à son roc comme un Prométhée contrefait, simulacre, caricature de lui-même, grimaçant de regrets dans sa fausse tentative d’arracher aux dieux une parcelle de leur feu, de conquérir une étincelle de leur éternité, de créer la flamme de sa propre vie?…

Clés

     Ce qu’il y avait peut-être d’étrange en elle, c’était la conscience poussée à l’extrême de la brièveté de la vie, de son caractère fugitif, volatil, qui aurait provoqué chez d’autres un besoin intense d’activité, d’enivrement – d’enlisement, d’ensevelissement? – par l’action. Comment se déterminer dans un laps de temps aussi court? Avait-on seulement le temps de réfléchir?… De l’autre côté de la vitrine dégoulinante de pluie, du haut en bas des rayonnages qui croulaient sous les livres, la culture dite « bourgeoise » exposait ses réponses ou l’état de ses interrogations pour une élite gourmande. De toute évidence, l’ouvrier et l’étudiant n’étaient pas logés à la même enseigne. Elle vivait sa propre relation à la culture d’une façon ambiguë. La fascination qu’elle éprouvait était sans doute d’autant plus intense que les merveilles entraperçues continuaient de lui paraître dans une large mesure inaccessibles. Dès les premiers mots lus, dès les premiers mots écrits, elle s’était laissée séduire par l’activité intellectuelle qui lui était ainsi révélée, par cette liberté fantastique de l’esprit que ne semble limiter aucune contrainte étrangère à lui-même et dont elle reconnaissait au plus profond d’elle-même les attributs invisibles. Pourtant… Ne manquait-il pas à ce sentiment de familiarité quelque chose d’essentiel? Un élément fondateur sur lequel aurait pu ensuite s’appuyer définitivement l’expérience? Une sorte de colonne vertébrale sans laquelle on ne saurait tenir debout? Ce pays à maints égards étrange dans lequel elle avait souhaité s’établir se dérobait, se rétractait, lui opposait brutalement des barrières sur des lignes frontalières qui ne figuraient pas sur la carte dont elle disposait. Il lui fallait sans arrêt en retoucher les contours, et surtout ne pas cesser de le faire, car la moindre erreur pouvait être gravement sanctionnée par les douaniers zélés de cette puissance obscure qui brouillait avec malignité tous les repères…

Solitudes

     _  » Ma liberté, ma liberté, je sais mieux que toi, ce qu’elle est, ma liberté!

     _ Je ne suis plus qu’un vieux bonhomme qui s’accroche à ses souvenirs, toi, tu es jeune, tu as la vie devant toi, c’est sûrement ça, la vraie liberté, plus sûrement que mes boniments de vieillard radoteur… »

     Sous le regard devenu attentif de Julien, Victor s’était tassé sur sa chaise. La nuit était complètement tombée. Les habitués avaient terminé leurs parties de cartes et discutaient joyeusement avec le patron de l’estaminet. Une chatte s’était pelotonnée tellement près du poële avec ses chatons que la chaleur les avait forcés à entamer un mouvement de recul. Le caractère paisible de cette scène rendait presque irréelle l’expression de détresse qui était apparue sur les traits du vieil homme. Un séisme venait de se produire à l’insu de tout le monde. Sur les planches, des acteurs de second plan continuaient de jouer le rôle rassurant d’hommes et de femmes en phase avec la vie, tandis qu’à l’écart, pour ainsi dire dans la fosse d’orchestre, se débattait un personnage fini. Devant son visage qui se fissurait dans l’indifférence générale, conscient de sa propre jeunesse qui rendait inopérante la sympathie qu’il éprouvait, Julien avait senti sourdre en lui comme jamais auparavant une angoisse qui lui dévoilait brutalement le pan tragique de l’existence. Il se voyait trente ou quarante ans plus tard, assis à une table identique, vidé de sa substance, les dés étaient déjà jetés… Et c’était ainsi qu’elle le voyait, avec sans doute la même tristesse que celle qui l’avait étreint devant Victor, alors qu’il lui faisait le récit de sa jeunesse et qu’elle-même était incapable de se projeter dans un avenir autre que fermé… Elle ne savait pas, alors, elle pressentait seulement que cet homme abîmé, son père, n’irait pas jusqu’au bout de sa propre histoire, qu’il n’en aurait pas la force, qu’il n’en avait peut-être plus le courage, parce que tout s’était passé trop vite, trop mal, trop durement, et que ses rêves intacts de jeune homme ne supportaient plus, n’acceptaient plus la confrontation, le choc, l’entrée en contact explosive avec une réalité qui lui avait toujours échappé mais qu’il ne maîtrisait plus du tout… Il y avait maintenant ce fossé béant tout autour de lui, qui l’encerclait, qui l’étouffait, qui parvenait à l’isoler de l’intérieur, à creuser en lui une faille, un doute, à le rendre étranger à sa propre personne, de l’autre côté d’une frontière qu’il n’avait pas soupçonnée jusque-là, sauf peut-être précisément le jour où son vieil ami Victor, attablé auprès de lui dans la moiteur et la touffeur de l’estaminet où ils s’étaient réchauffés après le froid glacial de l’extérieur, tassé sur son siège, voûté, géant cassé, les yeux perdus dans le piège immense de la mémoire, lui avait paru soudain méconnaissable dans la révélation de son dénuement extrême, à l’extrémité de sa vie, coupé de ses liens, privé de cette liberté qui lui avait fait tant aimer la vie et à laquelle il avait semblé reprocher à Lucien d’avoir préféré l’enclos d’une usine, avec ses murs épais comme ceux des forteresses…

Accalmie

     Une légère modification de l’environnement s’était produite, le tambourinement des gouttes sur les vitres de la verrière avait diminué d’intensité, la bulle sonore commençait à se fissurer, elle se craquelait, se lézardait de toutes parts, menaçait de s’effondrer, de s’affaisser sur l’enroulement, l’entrelacement, le lacis des pensées confuses et des souvenirs mêlés qu’elle avait laissés se développer et grossir en masse compacte et autonome. Elle s’était redressée et ramassée sur elle-même, ramenant les jambes contre sa poitrine, la plante des pieds appuyée sur le rebord du banc, les bras entourant ses genoux sur lesquels elle avait posé le front. Mais non, la pluie ne cessait pas. Elle avait simplement adopté un rythme moins impétueux qui laissait la place au silence entre deux notes sèches, qui rebondissaient avec moins de violence sur le toit de la verrière.

Lieu de transit

     Il séjournerait quelques semaines à Amsterdam puis se rendrait à Berlin. Il lui enverrait des lettres laconiques, juste le nécessaire. En regard de la limpidité des mots qu’il emploierait, elle se demanderait si la mécanique de ses propres sentiments n’était pas faite de rouages un peu trop compliqués. Elle avait voulu retarder le moment de le quitter, ils s’étaient installés à une table située dans un coin du snack-bar de la station-service. La scène était restée figée dans sa mémoire comme un tableau de Hopper. Juché sur un tabouret près du comptoir, un homme en costume-cravate et grosses lunettes d’écaille lisait un journal en fumant une cigarette. Au centre de la salle, deux chauffeurs routiers mangeaient face à face. De longues minutes s’étaient écoulées dans un silence interrompu seulement par le cliquetis des couverts, le froissement du papier et le choc de la vaisselle lavée par l’employé du snack. Soudain, l’homme aux lunettes avait replié son journal et payé son dû. On avait entendu ronronner le moteur de la belle Peugeot 504 blanche garée en face de la baie vitrée, puis on l’avait vue s’éloigner avec élégance et sobriété. Stéphane s’était approché des routiers quand ils avaient réclamé l’addition. Ils avaient entamé une discussion sur les délais difficiles à tenir, les réglementations qui diffèrent d’un pays à l’autre, la vie familiale perturbée. Mais il y avait aussi leur plaisir à travailler sans supérieur hiérarchique, au volant d’un mastodonte, seuls maîtres à bord après Dieu. Sur la banquette de moleskine où elle était restée assise, elle écoutait la musique des voix. Les yeux fermés, elle voyait défiler des images de villes aux noms évocateurs qui se déployaient sur un vaste territoire où se jouaient les destins des uns, des autres… Dans le creux de sa main droite, elle avait serré le petit miroir rond qu’au moment de sortir pour accompagner Stéphane jusqu’à la bretelle de l’autoroute elle avait glissé dans une poche un peu comme s’il s’était agi d’un talisman. Côté face, elle aurait donné quelques années de sa vie pour connaître l’avenir. Côté pile, pour ressusciter les bonheurs perdus…

Brisure

     Il y avait eu cet éclair, ce déchirement dans un ciel clair, ce coup de tonnerre inattendu et terrifiant, et ce tremblement de la terre, les murs qui s’écroulaient, l’enveloppe de la vie qui s’éventrait… Quelques paroles, comme les trompettes de Jéricho. Quelques paroles avaient levé le voile sur un champ de ruines qui s’étaient sournoisement amoncelées derrière le mirage d’une existence apparemment intacte, mais qui n’avait déjà plus que l’épaisseur, la consistance d’un décor… Le compte à rebours avait commencé, le même pour tous les êtres vivants, mais pour Marie, il s’était brusquement accéléré… Quelques paroles s’étaient intercalées entre leurs deux vies, entre le côté pile et le côté face, sur une ligne de crête ou de creux entre le ciel et la terre, entre rêve et réalité, entre souvenir et avenir aux routes pareillement barrées, un espace si ténu, si improbable et si difficile à occuper, entre le tain de la glace et la vitre brisée… Quelques paroles prises dans la glace d’une banquise inconnue, que nulle carte ne mentionnait à cet endroit-là, pas à ce moment-là, pas de cette façon-là, de cette manière fourbe et brutale, déloyale et insupportable… Mais il y avait aussi cette autre glaciation plus ancienne, aussi lointaine et enfouie que le plus reculé, le plus profond de sa mémoire, et peut-être même au-delà encore… Il y avait ce froid dans le coeur depuis presque toujours, la marque déjà gravée de l’absence, le début d’une attente sans fin, la faim, la privation d’une substance primordiale et introuvable, qu’il fallait chercher dans l’ailleurs…

Volatilité

     Elle n’avait pas envie de se battre. Elle aurait voulu pouvoir se nicher dans un pli de la terre ou l’anfractuosité d’une roche, et de là, de cet abri, contempler la splendeur, la magnificence de l’univers – sa face claire -, ne faire qu’un avec le sol et le ciel, en ressentir, en écouter les accords, vivre de cette harmonie et n’avoir aucun autre désir… En Ecosse, l’été d’avant, dans cet univers enveloppé de brume aux contours aussi flous que sa vie, coupée du reste du monde, elle avait connu des moments si intenses qu’elle avait pensé approcher de sa vérité… Elle avait fait quelques rencontres. Un pêcheur, un berger, une touriste américaine égarée, un routard… Le pêcheur ou le berger n’avaient pas à justifier de leur vie, leur existence avait le poids, la consistance, l’épaisseur de leur rapport à l’océan ou à la terre, sans médiation, sans intermédiaire. Les autres, le routard, l’américaine, elle-même, flottaient dans le paysage, superflus, vacants, inutiles. Ils pouvaient être là ou ailleurs, cela n’avait aucune importance, et rien ni personne ne les réclamait…

Compte à rebours

     Il lui avait demandé de répondre poste restante jusqu’à ce qu’il lui indiquât une adresse dont il aurait été sûr. Elle l’avait encore fait récemment pour lui donner des nouvelles de France dont il avait d’ailleurs eu vraisemblablement connaissance par le canal de l’organisation. Pierre Overney, abattu par un vigile devant la régie Renault, l’enterrement suivi par des centaines de milliers de personnes, la crainte d’une insurrection dans les milieux gouvernementaux et policiers… Pourquoi ce silence? Pourquoi cette absence qui ressemblait à une mort? Stéphane X, abattu par Y… De Tempelhof, il avait pu s’envoler pour n’importe où dans le monde. Il aurait pris un aller sans retour. Si l’organisation le lui avait demandé. Si la Révolution l’avait exigé. Mais aucun journal, aucune radio ne titrait sur Stéphane X ! La télévision ne le montrait pas retenu en otage dans une région perdue d’Amérique du Sud ou d’Afrique ; sur aucune photo, dans nul reportage, on ne voyait son visage émacié aux yeux brûlants ; et personne, selon toute vraisemblance, ne l’avait mis en joue pour détruire les idées que son front affichait. Cela n’empêchait pas le délire. Une avalanche de suppositions, un échafaudage d’hypothèses toutes plus invraisemblables les unes que les autres, le surgissement aléatoire des images du passé pour imaginer à rebours le scénario d’un film commencé à l’aéroport de Tempelhof le 9 octobre 1971, le cachet de la poste faisant foi.

     Franz, le dernier témoin, venait de quitter la ville pour une destination qu’elle ignorait, et son successeur dans la petite maison qu’il squattait dans une courée de la vieille cité n’avait pas été plus explicite.

     Franz disparu lui aussi, le bout de papier chiffonné qu’elle avait conservé comme la carte énigmatique d’un trésor, dont le sens ne pouvait être décrypté que par le scripteur ou son interlocuteur indirect tous deux évaporés, ce blanc-seing que Stéphane avait destiné à Franz pour la mettre sous sa protection, ce document unique et précieux qui était devenu l’ultime objet qu’il lui avait offert alors que le moteur du poids lourd s’était mis à rugir en couvrant sa voix, juste avant que la portière ne claque, ces quelques mots griffonnés rapidement contre la tôle qui vibrait, cette écriture tremblante et les paroles à peine audibles (« chic type », « ennuis ») qui avaient accompagné le geste de tendre vers elle ce morceau de feuille froissée, qui palliait les lettres qu’elle ne recevait plus, le roman qu’elle avait bâti à distance comme un pont entre leurs deux vies séparées, tout cela –  » le mot nu ment  » – s’effondrait, s’écroulait subitement, comme au réveil les songes des dormeurs, et l’inscription improvisée sur un support de fortune dans la fièvre du départ semblait avoir soudain, si Franz ne pouvait plus la faire vivre, la froideur d’une épitaphe…

Repérage

     Lui qui était si économe de mots, dans cette lettre étonnamment prolixe du mois d’octobre, il s’était laissé aller à lui décrire les splendeurs du Tiergarten qui flamboyait à cette époque sous les feux de l’automne. Il disait s’y promener fréquemment le jour et s’amuser la nuit du clinquant colossal de l’avenue du « Ku’damm », qui hypnotisait la multitude des flâneurs par les néons démesurés de ses enseignes lumineuses qui paraissaient les happer comme de malheureux papillons. La vitrine du monde libre étalait ses trésors de pacotille et dressait son propre mur de verroterie pour camoufler ses tares. Il disait aussi avoir un copain militaire qui avait le privilège de se rendre souvent à l’Est. Malgré l’interdiction de communiquer avec la population, celui-ci en rapportait des impressions, des anecdotes, et qui sait, mais là, elle s’était rendu compte qu’elle s’était mise à délirer, des contacts pour Stéphane… Cette lettre du mois d’octobre avait été envoyée de l’aéroport de Tempelhof. Toutes les autres, même les cartes postales, l’avaient été de l’arrondissement du Wedding, à proximité, semblait-il, du quartier Napoléon où résidaient les militaires français.

Le groupuscule

     Catherine disait ne pas avoir de nouvelles plus récentes. Elle la rencontrait parfois dans les lieux qu’avait fréquentés Stéphane. Son engagement dans l’organisation s’était confirmé, elle avait réussi à se faire embaucher dans une grande entreprise de vente par correspondance pour y noyauter le syndicat, y préparer des « coups ». Elle laissait entendre que Stéphane avait de la chance car là-bas, il se passait des choses intéressantes… Ces quelques mots de Catherine, la jubilation intérieure avec laquelle elle les avait prononcés et que son léger sourire, accompagné d’un regard teinté de moquerie, avait laissée filtrer, ouvraient une brèche dans l’épaisseur de son double aveuglement. Elle prenait conscience de la réalité de l’engagement de Stéphane dans ce groupuscule situé à gauche de l’extrême-gauche, et se rendait compte qu’elle avait laissé se développer entre eux une sorte de mensonge ou de mauvais rêve, qu’elle avait multiplié les erreurs de lecture, les faux-sens, contresens, fautes de toutes natures et péché fondamental, elle n’avait rien compris au marxisme-léninisme… Elle avait écouté sans les comprendre ses paroles elliptiques sur fond d’activités plus ou moins clandestines. Il lui avait parlé d’une mission importante, d’une action d’envergure qui se préparait à l’Ouest, de la restructuration du mouvement révolutionnaire inter-national… Elle comprenait soudain que le cloisonnement de l’organisation n’avait rien de folklorique. Moins connue que d’autres, plus secrète, mieux structurée, il lui avait annoncé, elle s’en souvenait maintenant, qu’elle deviendrait le fer de lance des luttes à venir… Il disait que la conception que l’on se fait du monde est plus importante que l’amour…  Que la politique est le noyau dur de la vie, que tout le reste s’organise autour d’elle… Il lui disait que tout serait plus facile si elle-même entrait dans l’organisation et lui reprochait de ne pas faire le saut…

Décryptage

     Pourquoi lui avoir donné l’adresse de Franz à ce moment-là précisément? « Au cas où tu aurais des ennuis »… Regrets, sentiment de culpabilité, crainte réelle, crainte de quoi? Ce bout de papier à l’écriture rapide et déformée – il l’avait griffonné debout sur le marchepied – ce bout de papier tendu au dernier moment – c’était l’avant-dernier geste de Stéphane, ensuite, il avait claqué la portière – pouvait exprimer aussi bien une certaine tendresse inquiète que le souci de se désengager, de la quitter sans la laisser vraiment seule, de rompre en douceur de façon à laisser agir le temps, comme s’il craignait de lui faire mal, car il avait probablement l’intuition de cette forme de fragilité qu’elle s’efforçait pourtant de dominer…

     Au dernier moment, sur le marchepied : « Tiens, voici l’adresse de Franz, c’est un chic type »… Et la portière avait claqué. Ce claquement, elle l’entendait encore, plus sec, plus nerveux que jamais, plus déterminé, plus douloureux, plus cruel. Il retentissait dans sa tête comme une gifle, avait sa force violente, arbitraire, insolente. Il était le signe ou le signal sonore qu’elle était de trop. Stéphane avait claqué la portière comme on claque une porte, dans un mouvement d’exaspération, de colère, de refus… Il n’avait pas besoin d’elle, elle s’était enfoncée pendant des mois dans le refus d’admettre des évidences, cette façon qu’il avait de la tenir à l’écart de ses amis, de ses activités même banales, d’éluder les questions, les échéances, ou au contraire d’imposer des ultimatums :  » Si tu n’es pas d’accord, on n’a plus rien à faire ensemble…  » Oui, c’était cela le véritable sens d’un geste qui n’avait rien d’extraordinaire en lui-même puisqu’il s’insérait dans une suite d’actions logiques, cohérentes, prévisibles : il avait grimpé dans le camion puis claqué la portière, mais à cet instant précis, il était vraisemblablement sorti définitivement de sa vie…

Liens

     « Puisque personne ne me revendiquait sérieusement, j’élevai la prétention d’être indispensable à l’Univers. » Ces « mots » de Jean-Paul Sartre, qu’elle venait de relire, prenaient une signification troublante. En faisant siennes les certitudes marxistes-léninistes de Stéphane, en s’engageant dans l’organisation révolutionnaire où il militait sans rire, elle créerait ce lien qui leur manquait, elle occuperait à ses côtés la place qu’elle ne trouvait nulle part, dans un lieu précis qui lui procurerait une identité, et cesserait enfin de dériver dans un espace trop grand, trop vide, qui l’aspirait toujours plus loin ou plus profond comme pour mieux l’avaler, la noyer, l’anéantir… En même temps qu’elle s’attacherait ainsi solidement à Stéphane, elle donnerait à sa vie le poids d’une lourde mission qui l’empêcherait de s’envoler comme une baudruche. Elle serait aussi comme l’allumeur de réverbères de Saint-Exupéry, toujours à son poste, ponctuelle et consciencieuse, obéissante et zélée comme un petit soldat, pour une cause qui la dépasserait et la ferait se dépasser. Au contrôleur du train de l’existence qui lui réclamerait le justificatif de sa présence, elle présenterait non pas un mais deux passeports, qui cloueraient le bec à ce personnage macabre. Sur le premier, il serait écrit:  » Stéphane l’aime « , et sur le second:  » Recrutée pour la Révolution « … Et cette attente intérieure insupportable qui durait en fait depuis toujours, cette paralysie des sentiments et du désir dont elle avait cru au tout début de leur relation qu’il aurait pu la guérir, lui, l’homme des certitudes qui lui avait dessiné les contours d’un paysage dans lequel il lui avait montré sa place, auprès des prolétaires, ce désespoir discret et silencieux qui était forme creuse de l’espoir, espérance vide, cette impossibilité d’agir, de ressentir et de vivre s’évanouissait, se résorbait enfin, à la fin de ce scénario optimiste, qui avait l’avantage de l’empêcher de devenir prof, de mettre un terme à la trahison qui avait commencé lorsqu’elle s’était mise à détester son père, à s’éloigner de lui comme on s’éloigne de la terre ferme, à le réprouver, à le bafouer, avec ses manies, ses silences, ses gestes étriqués, sa petitesse physique et l’étroitesse de son esprit, son horizon borné de toutes parts, sa vie retranchée, recluse, repliée sur elle-même, qui avait trouvé dans le fléchissement de plus en plus accentué de son dos la plus parfaite des métaphores, comme le signe perceptible de sa résignation, voire de son attachement irrationnel à cette forme d’existence qui relevait de l’esclavagisme, mais où il paraissait voir, lui, les vertus supérieures de la fidélité aux siens, du courage et de l’humilité, ce qui, de sa part, était en fait, elle le savait maintenant, la plus impressionnante des manifestations d’orgueil…

Destin

     Elle avait essayé d’oublier et de vivre dans l’instant, n’être, naître que pour une étincelle de temps. Elle s’en était révélée incapable. Pitoyablement accrochée aux chaînes tentaculaires du souvenir, qui étendent leur ombre maléfique sur n’importe quel projet bon à phagocyter. Incapable d’accéder à cette liberté d’or bleu qui se fait désirer comme le seul et singulier bonheur d’aurore possible. Et sous la verrière qui protégeait des intempéries la ruelle discrète comme un passage secret où elle se trouvait toujours assise, sur ce vieux banc aux pieds de fonte qui s’enfonçaient lourdement dans le sol comme dans les profondeurs de leur propre mémoire d’objets, il lui semblait qu’elle commençait à comprendre, à accepter l’idée qu’elle n’échapperait pas, quoiqu’elle pût faire ou décider, ni à la pesanteur du passé ni à ses lois tortueuses et incertaines, et que, paradoxalement, de cette masse compacte et froide qui surplombait sa vie comme une menace permanente, jaillirait un jour un rayon de lumière inconnue, un signe, un souffle, un éclair, qui feraient imploser le monstre volcanique qui vitrifiait chacun de ses instants, les empêchant d’éclore…

Résolution

     Elle assumerait un devoir de solidarité posthume. Il n’était plus question de « se tirer », de s’en tirer toute seule, de s’enterrer, de se perdre au sens propre du terme dans la petite ou moyenne bourgeoisie des mandarins dont, de toutes façons, il lui manquerait toujours la plupart des codes secrets… Elle se trouvait une nouvelle fois, à ce moment précis de sa vie, à une sorte d’intersection gardée par le même poste de douane, mais vide, inoccupé. Le passage, pour la première fois peut-être, paraissait libre. Elle avait rassemblé les annales éparpillées sur le banc. Elle les avait glissées à nouveau sous un pan du ciré noir acheté à Edimbourg. Elle prendrait peut-être un train de nuit ou ferait du stop, elle verrait au dernier moment. Il fallait qu’elle rende ces annales au libraire de la rue Royale puisqu’elle ne les utiliserait pas avant son retour de Berlin, si tant est qu’elle revînt en France. Elle se devait d’essayer de retrouver Stéphane, de fouler les sols qu’il avait parcourus. Pour savoir. Pour comprendre un peu. Pour devenir actrice, peut-être, comme lui, d’une révolution nécessaire, au lieu de panser les plaies toujours renouvelées d’un système pervers. Cette longue méditation sous la verrière parvenait à son terme. Elle s’arracherait à ce banc aussi lourd que le ciel plombé au-dessus de la voûte de verre. Elle s’extirperait de cette poche de relatif bien-être où paraissaient pouvoir être réunifiés les deux fragments de temps de sa mémoire cassée. Car elle n’avait pas d’autre choix que de répondre à l’appel lancinant des absents. Elle mettrait ses pas dans leurs traces étranges sur les routes d’un passé incertain. Elle tâcherait de recoller dans cette ville fracturée les morceaux de sa personnalité émiettée, de construire ou de reconstruire une histoire neuve. Elle rachèterait ses erreurs et ses errements, superposerait les sédiments du souvenir au-dessus de l’oubli, dégagerait un champ de fouilles pour y relever les fondations anciennes, utiliserait des matériaux souples et légers pour protéger le souffle de la vie. Elle rendrait donc les annales au libraire étonné. Sous la pluie devenue fine comme un voile de soie, elle ferait en sens inverse le chemin du matin. A la boulangerie de la ZUP, elle achèterait des viennoiseries pour les enfants de sa voisine qu’elle attendrait comme d’habitude à la sortie de l’école. Sur le palier, Monique aurait l’air fatigué. Elle lui annoncerait son départ et celle-ci aurait l’air encore plus fatigué. Etait-il possible de ne jamais se sentir en porte-à-faux?

Contemplation

     La journée s’étirait devant elle comme les files de wagons derrière leurs motrices. En passant devant le kiosque de la gare, elle avait acheté un journal, il y avait un gros titre sur Wall Street. Un convoi s’éloignait, elle avait regardé disparaître les deux points rouges qui restaient de lui dans la brume qui avale toute forme et toute couleur. Elle allait et venait comme un métronome en passant à chaque fois devant une salle d’attente sale et triste où l’un des trois bancs adossés aux murs était occupé par un clochard allongé de tout son long sur le bois comme sur de la moleskine. Et sans doute parce qu’elle attendait, elle était entrée dans la salle dévolue à cette fonction. Elle avait essayé le banc du fond, mais ne voyait plus l’extrémité gauche de la gare. Sur le banc de droite, dont la position était plus centrale, la totalité des quais entrait dans son champ de vision. Elle s’y était allongée comme le clochard qui lui faisait face, mais la tête relevée, appuyée sur un accoudoir, de façon à ne rien perdre de la calme activité de la gare, ni des menus événements qui se produisaient en rythme accéléré à l’arrivée ou au départ d’un train. Elle pouvait se laisser absorber indéfiniment par cette somme de détails insignifiants qui n’intéressent que les peintres ou les inactifs, un ticket découpant un rectangle clair sur le sol noirci, la voûte immense de la verrière au-dessus des quais, le bruit de ferraille d’un chariot qui passe, le pas nonchalant d’un voyageur en avance, celui, hésitant, d’un autre voyageur qui cherche… Vers le milieu de la salle, entre le banc du clochard et le sien, un objet brillant, rond et plat, avait attiré son attention. Pile ? Face ? Ne fallait-il pas qu’elle se rende à Z. ? La pièce de monnaie qu’elle avait ramassée puis lancée en l’air était retombée entre deux plis d’un journal qui traînait sur le sol, ne montrant clairement ni son côté pile, ni son côté face, les dieux n’avaient pas voulu se prononcer. Un haut-parleur avait crachoté, toussoté, puis une voix claire avait annoncé l’arrivée de l’express…

Aller à Z. ?

     On lui avait dit que l’usine battait de l’aile… Dans ce cas, comme toutes celles qui avaient déjà baissé pavillon, elle présenterait tous les stigmates de l’abandon, vitres cassées, rouille, pans de murs qui s’effritent, et dans la cour, sur l’ancienne plate-forme de chargement, un chariot renversé les bras en l’air, un éparpillement d’outils semés comme des fleurs sauvages, un lot de toile pourrissante – de la bâche (dans cette usine-là, on ne faisait pas dans la dentelle), un wagon immobilisé sur des rails qui s’arrêteraient bizarrement juste au bord du canal, quelques bidons, des pneus de poids lourd, et plus loin, adossée auprès d’une porte sur laquelle on lirait encore en épaisses lettres blanches « ATELIER », une machine compliquée qu’elle aurait l’impression d’avoir déjà vue fonctionner, dans le vacarme des navettes domptées par le claquement sec des fouets, à l’occasion d’une visite, d’une fête, d’un départ en retraite, d’une remise de médaille du travail, un métier à tisser sur lequel lui ou un autre aurait fabriqué le dernier rouleau de toile, de la bâche en train de pourrir à quelques mètres de l’atelier, parce qu’elle aurait raté le dernier chargement… Elle irait alors jusqu’au canal. Elle lèverait la tête pour apercevoir la haute cheminée de la fabrique qui avait usiné la vie de son père. Elle marcherait sur le chemin de halage. Elle ne saurait pas vraiment ce qu’elle serait en train de chercher. Elle irait jusqu’à l’écluse et traverserait le pont en face de l’ancien estaminet ; peut-être serait-il encore debout, et peut-être serait-il possible encore de lire son enseigne : « A L’HABITUDE »

Incandescence

     D’énormes masses sombres parcouraient le ciel en ne laissant filtrer que par intermittences un rare rayon de lune qui venait mourir à la surface du canal, endormi de l’autre côté du chemin de halage à dix pas de la façade de l’estaminet. Après la chaleur étouffante qui régnait à l’intérieur, la sensation de froid était intense. Les mains dans les poches et le col relevé, Julien reprenait la marche que Victor avait interrompue en l’invitant à prendre un verre  » A l’Habitude « . Le sol gelé crissait ou glissait sous les pas selon les endroits et la texture du terrain. Le début de l’après-midi avait été limpide, aux couleurs or et azur du soleil et de l’éther. La nuit estompait la limite de l’eau sur la gauche, la montée du talus sur la droite. Julien s’était arrêté pour allumer une cigarette. A la lumière de son briquet, il examinait le ruban liquide qui se laissait oublier dans l’obscurité. Le canal devenait un redoutable piège, génie malfaisant capable de dérouter le chaland pour l’engloutir à jamais, monstre à l’aspect si tranquille, bête rampante tapie tout au fond de l’ombre. Julien penchait la tête en même temps qu’il rapprochait de ses lèvres les paumes de ses mains recourbées. Un point incandescent avait remplacé la flamme jaune et bleue qui avait tenté d’éclairer le canal. De loin, un observateur aurait pu suivre, suivait peut-être, les lignes éphémères que traçait dans la nuit la cigarette allumée, qui dansait en épousant le rythme enfiévré de la marche du jeune homme et ses mouvements désordonnés, décrivait les plus jolies arabesques, créait les bouquets les plus inattendus. Julien ressentait, à ce moment très précis, la force de sa jeunesse et le désir impérieux d’accéder à ce bonheur pur et dur que Victor avait semblé regretter de ne plus pouvoir lui offrir mais auquel il n’avait pas renoncé. Puis il avait pris à travers champs la direction de la ville, entre la voie ferrée et une succession de jardins maraîchers séparés à intervalles irréguliers par de vagues alignements de briques et de pierres qui avaient donné leur nom à la rue des Murets. Devant lui se profilait la masse noire et compacte de la ville, découpée par une espèce de vapeur lumineuse. Il s’arrêtait parfois pour écouter le silence…

Souvenirs imaginés

     A Z., dans les pas de Julien, elle longerait de nouveau le canal sur son autre berge, en sens inverse. Elle ferait cela plusieurs fois, de la fabrique qui de loin lui apparaîtrait dans sa totalité jusqu’au pont de l’écluse, et de l’écluse à la fabrique. Par association d’idée, à un moment donné, elle penserait à l’Ile des Ecluses et aux rives du Landwehrkanal où elle avait flâné en pensée aux côtés de Stéphane. Tous deux s’étaient arrêtés, au cours de ce voyage imaginaire, devant la plaque commémorant l’assassinat dont Karl Liebniecht et Rosa Luxemburg (leurs corps avaient ensuite été jetés dans le Landwehrkanal) avaient été victimes dans les jardins du Tiergarten…

Impasses

     Elle irait donc à Berlin, dans cette ville coupée en son milieu, aux deux parties, aux deux visages qui s’ignorent. Elle en sillonnerait toutes les artères, toutes les avenues, les moindres rues et venelles de sa moitié occidentale, et se perdrait dans les quartiers immenses ou les recoins obscurs, ne laissant rien au hasard, ratissant, passant au peigne fin ce vaste territoire dont elle aurait l’illusion de prendre peu à peu possession jusqu’à ce que la vérité éclate comme une bulle, à chaque fin de parcours, lorsqu’elle se heurterait au mur, à cette frontière infranchissable sous peine de mort, à ce rideau de plomb qui recouvrait comme un linceul la ville orientale. Elle flânerait dans le Tiergarten, longerait les rives du Landwehrkanal jusqu’à l’Ile des Ecluses, se reposerait des longues marches de la journée en admirant le couchant sur les étangs de Neuer See, étendue dans le creux d’un sentier buissonneux où l’ombre se jouerait de la lumière comme le rêve de la réalité, loin de la foule qui se presserait dans la StraBe des 17. Juni mais qui s’arrêterait net, docile, inconsciente de son pouvoir, devant la porte muette de Brandebourg…

*

     Plantée au milieu du quai, elle se laissait bousculer par le flux des voyageurs pressés. Tout était gris ou noir sauf quelques feux de signalisation rouges et verts. Le grondement du train grossissait, on entendait son souffle haletant, on croyait sentir son haleine ; puis les phares jaunes de la locomotive avaient percé le brouillard, le train amorçait la dernière courbe avant son entrée en gare ; bientôt, il lui suffirait d’enjamber un marchepied pour se hisser dans un wagon, pour se projeter, basculer – pile ? face ? – de l’autre côté de sa vie.

[Retour à l’accueil]

9 commentaires

  1. Par contre je me dois de m’offusquer : « quoi de plus laid qu’un mur de briques dans une cité ouvrière du nord de la France » je ne peux rester de marbre face à cette atteinte à la brique, rugueuse et authentique, si belle par son humilité ! :)

    Aimé par 1 personne

    1. Cette phrase est un peu ironique, il faut la prendre au second degré. J’ai passé toutes mes jeunes années dans ce type d’habitat. C’est le regard des gens de l’extérieur qui est retranscrit là. Pour ma part, je trouve que toutes les maisons sont belles parce qu’elles réunissent des familles. Quant aux briques, il y en a de très belles, blondes et sablées; celles de ma cité étaient rouge sombre et noircies par les fumées d’usine, mais cela m’était complètement égal. Notre maison nous abritait et nous permettait de vivre, c’était bien là l’essentiel.

      J'aime

  2. Françoise, j’aime beaucoup ces « chroniques » vivantes, profondes et d’une écriture tenue. Quant aux briques, je partage avec vous ces deux « briques » de texte, prises dans « D’azur et d’acier »:

    Depuis l’annexion du village de Fives en 1858,
    suivie entre 1860 et 1920 de la multiplication
    de sa population par 6, et jusqu’à aujourd’hui
    encore, toutes ces briques ont reçu, encaissé,
    absorbé et répercuté l’écho des voix, des cris
    de joie ou de douleur, des rires, des accents,
    des conversations et toutes les ondes sonores.

    Les briques ont gardé la mémoire du vacarme de
    la fabrique, la cadence des machines, le potin
    des locomotives. Actuellement, on dit que pour
    une brique, on n’a plus rien ; et pourtant, un
    jour, ces parallélépipèdes de boue grise, rien
    que de l’argile, ont été transformés en abris,
    briques rouges devenues maison, refuge, foyer.

    J'aime

  3. Les briques ont un aspect humain, je ne sais pas pourquoi : comme si chacun avait disposé, de manière égalitaire, du même matériau pour construire sa maison (cela est surtout visible dans les villes du Nord et les cités ouvrières). Une architecture démocratique…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s