Le fou et l’Apocalypse

No future

    Texte en cours d’Ă©criture

Tueurs d’alerte

     Les dĂ©mocraties cĂ©daient aux sirènes de la peur, que des dirigeants incompĂ©tents ou peu scrupuleux entretenaient au sein de la population pour se maintenir au pouvoir ou y accĂ©der. Guantanamo, la prison construite spĂ©cialement pour les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001, que le prĂ©sident Barack Obama avait pourtant promis de fermer, avait Ă©tĂ© non seulement maintenue mais agrandie vingt ans plus tard au moment des premiers attentats terroristes nuclĂ©aires. Les rĂ©gimes d’exception s’Ă©taient multipliĂ©s, gĂ©nĂ©ralisĂ©s, renforcĂ©s partout en Occident. En France, ce sont les attentats du 13 novembre 2015  commis Ă  Paris et en Seine-Saint-Denis quelques mois seulement après ceux du 7 janvier contre un magasin juif et  le journal satirique Charlie Hebdo, qui avaient accentuĂ© le virage vers un Ă©tat d’urgence permanent, deux mots normalement incompatibles mais rĂ©unis dans des formules martiales destinĂ©es Ă  rassurer le commun des mortels et Ă  justifier des pratiques douteuses qui escamotaient le pouvoir judiciaire. Les dĂ©mocraties se reniaient sans soulever de grande protestation tant les peurs latentes Ă©taient grandes malgrĂ© les fanfaronnades des uns ou des autres appelant Ă  la rĂ©sistance. Contre qui? Contre quoi? Poser la question paraissait incongru, pire, suspect aux yeux de beaucoup, puisque l’ennemi leur paraissait Ă©vident; il s’agissait de barbares, d’hommes et de femmes qui n’appartenaient plus Ă  l’HumanitĂ© et qui ne mĂ©ritaient plus qu’on les traite comme des humains. Il fallait s’en protĂ©ger Ă  tout prix, Ă  n’importe quel prix…

     Les analyses Ă©taient simplistes, l’axe du Mal une fois de plus trop bien identifiĂ©, et le concept de guerre juste pour dĂ©fendre les valeurs de l’Occident permettait d’occulter toutes les dĂ©faillances de celui-ci, ses erreurs et ses manquements, ses traĂ®trises et ses mensonges, ses guerres injustes, ses pillages et ses exactions notamment en Afrique et au Moyen-Orient, tout ce qui avait pu faire le terreau de la rĂ©bellion des autochtones et nourrir sa rĂ©cupĂ©ration par le fascisme ou le totalitarisme islamiste. Les victimes des attentats djihadistes ne mĂ©ritaient pas un tel dĂ©ni de la rĂ©alitĂ©. Pendant que la coalition occidentale bombardait Daech, la face noire du wahhabisme, elle commerçait avec sa face blanche, l’Arabie Saoudite et le Quatar, qui Ă©taient pourtant depuis le dernier quart du vingtième siècle les inspirateurs et les propagateurs dans le monde de la version radicale de l’Islam. Les attentats du 11 septembre avaient Ă©tĂ© tĂ©lĂ©guidĂ©s par le Saoudien Ben Laden, les nouveaux monstres islamistes qui avaient pris la succession d’Al-QuaĂŻda continuaient d’ĂŞtre financĂ©s par les Saoudiens, mais la schizophrĂ©nie des Occidentaux les amenait Ă  entretenir d’excellentes relations diplomatiques avec les Ă©tats de la PĂ©ninsule arabique diffuseurs du wahhabisme, malgrĂ© leurs atteintes aux libertĂ©s fondamentales et l’application stricte de la charia, notamment envers les femmes. Un tel aveuglement (fĂ»t-il en partie volontaire pour de fausses bonnes raisons Ă©conomiques ou gĂ©opolitiques ayant trait aux rĂ©serves de pĂ©trole possĂ©dĂ©es par ces pays), ou une telle folie, ne pouvait que favoriser le dĂ©chaĂ®nement et l’expansion de la barbarie sur toute la planète, comme une maladie contagieuse galopante sans riposte cohĂ©rente et globale. Le vingtième siècle Ă©tait venu Ă  bout du nazisme puis des totalitarismes de la guerre froide, nous allions nous rĂ©vĂ©ler incapables d’endiguer les menaces qui surplombaient l’avenir du millĂ©naire Ă  peine commencĂ©, mais nous ne le savions pas encore, prisonniers de nos dĂ©nis, de notre bĂŞtise, de notre lâchetĂ©…

     Les questions de Martin au sujet des problèmes contemporains Ă©taient dĂ©concertantes. Quand je l’observais parfois Ă  la dĂ©robĂ©e, je surprenais sur son visage des expressions qui lui donnaient l’air d’un enfant effrayĂ©. Nous avions probablement le mĂŞme âge mais apparemment peu de choses en commun, les vĂ©cus que nous tentions parfois de partager nous Ă©taient mutuellement si Ă©trangement Ă©trangers… Le sentiment religieux ne lui paraissait pas inconnu mais il avait du mal Ă  l’expliciter, comme il avait du mal Ă  s’exprimer sur les questions existentielles qui alimentent la littĂ©rature et la philosophie, la vie, la mort, ĂŞtre ou ne pas ĂŞtre… L’amour le rendait plus loquace, il semblait très attachĂ© Ă  une certaine Sylvia, il en parlait avec des accents touchants qui auraient provoquĂ© l’hilaritĂ© de Luc. Que diable Ă©tait-il venu faire dans cette galère? Entre autres chefs d’accusation, on lui reprochait le piratage de donnĂ©es très sensibles au ministère français de la DĂ©fense et dans des organisations internationales. J’avais du mal Ă  l’imaginer en une sorte de James Bond au service d’une puissance malĂ©fique dĂ©sireuse de nous dĂ©truire. Quel lien invraisemblable aurait-il pu avoir avec le djihadisme? Le cynisme de Jean-François pouvait Ă©galer celui de Luc. Pour de l’argent, on Ă©tait capable de tout. S’il n’Ă©tait pas un espion, Martin Ă©tait alors un mercenaire qui avait vendu ses compĂ©tences ou la puissance de ses rĂ©seaux Ă  une Mafia quelconque, pourvu qu’elle soit la plus offrante.

     Le fait est que nous avions retrouvĂ© dans ses affaires de drĂ´les d’appareils miniaturisĂ©s qui avaient Ă©tĂ© dĂ©montĂ©s, analysĂ©s, dĂ©cortiquĂ©s par les experts du Service, qui conclurent que ces objets n’Ă©taient rĂ©pertoriĂ©s dans aucun fichier listant les matĂ©riels en usage dans les diffĂ©rents pays espionnĂ©s, il s’agissait vraisemblablement d’un type nouveau de matĂ©riel informatique dont ils allaient essayer de percer les secrets. Les intrusions de Martin dans les bases de donnĂ©es avaient laissĂ© des traces qui montraient de sa part un grand intĂ©rĂŞt pour les conflits contemporains mais aussi, bizarrement, pour la pĂ©riode, qui nous semblait dĂ©jĂ  appartenir Ă  une quasi prĂ©histoire, allant de la seconde guerre mondiale Ă  l’intensification de la guerre froide. Que recherchait-il?… Quand je l’observais dans la salle de documentation oĂą il paraissait mener une mystĂ©rieuse enquĂŞte, il me donnait l’impression de confronter ce qu’il dĂ©couvrait Ă  un savoir antĂ©rieur qu’il aurait eu du monde. Que nous cachait-il? Quel Ă©tait cet Etat inconnu de nous auquel il avait fait allusion avant de se fermer comme une huĂ®tre quand les agents de Jean-François l’avaient cuisinĂ© pour obtenir les informations qui nous auraient permis de le localiser? Ce pays existait-il vraiment? N’Ă©tait-il qu’une Ă©manation, un leurre imaginĂ© par les services secrets d’une puissance Ă©tatique ou l’invention d’une organisation criminelle non gouvernementale pour nous dĂ©stabiliser?… Les soupçons s’Ă©taient tournĂ©s vers certains pays de l’ancien bloc communiste ou des rĂ©gimes autoritaires plus rĂ©cents ayant la culture du secret et suffisamment puissants pour ĂŞtre dotĂ©s de structures de renseignement capables de dĂ©jouer celles des dĂ©mocraties occidentales. La Chine avait le profil idĂ©al puisqu’elle s’Ă©tait illustrĂ©e Ă  maintes reprises, sans jamais avoir Ă©tĂ© prise la main dans le sac, par des attaques de cyber-piratage contre les serveurs de pays de l’OCDE. Toutefois, et cette prĂ©fĂ©rence Ă©tait Ă©minemment subjective, la typologie morphologique de Martin, blanc, blond aux yeux bleus, inclinait Jean-François Ă  penser que les auteurs de la plaisanterie Ă©taient russes. L’histoire des trente dernières annĂ©es n’avait pas rĂ©ussi Ă  Ă©liminer toute la mĂ©fiance qui existait encore entre l’Europe, les Etats-Unis et la Russie depuis l’annexion de la CrimĂ©e par cette dernière en 2014, le contentieux restait lourd. Mais nous avions beau nous creuser la tĂŞte, nous ne comprenions pas pourquoi une puissance Ă©trangère se camouflerait derrière un Ă©tat fantĂ´me. La piste mafieuse paraissait plus sĂ©rieuse. Comme pour les criminels de droit commun, il fallait trouver le mobile capable d’unifier les morceaux du puzzle et d’expliquer ce qui nous semblait encore abracadabrant…

    Martin n’Ă©tait pas un islamiste et ne ressemblait pas Ă  Al Capone. Nous nagions en pleine confusion. L’ « affaire Martin » venait troubler le cours habituel des enquĂŞtes menĂ©es systĂ©matiquement dans les milieux suspects depuis les attentats spectaculaires du 11 septembre, il  y avait presque cinquante ans. Les islamistes, qui avaient rĂ©ussi Ă  porter sur le sol amĂ©ricain la guerre qu’ils avaient dĂ©clarĂ©e Ă  l’Occident, n’avaient eu de cesse ensuite de la porter aussi sur le sol de chaque pays europĂ©en. Les populations les plus riches de la planète, qui vivaient paisiblement Ă  l’abri des conflits qui affectaient le reste du monde, furent touchĂ©es dans leur propre chair et, face Ă  la montĂ©e en puissance du djihad, les dĂ©mocraties organisèrent une riposte de plus en plus dure, tombant ainsi  dans le piège tendu par l’Organisation de l’Ă©tat islamique qui dĂ©sirait cette escalade. EntraĂ®nĂ©e dans la spirale nihiliste, la France reniait petit Ă  petit ses valeurs sans tarir Ă  la source la rĂ©bellion interne qui s’emparait de certains jeunes prĂŞts Ă  mourir en kamikazes… Car le terrorisme n’Ă©tait pas seulement exportĂ©, il se nourrissait aussi de la dĂ©rive de jeunes Français qui ne trouvaient pas leur place au sein de la RĂ©publique, et il ne s’agissait pas seulement de jeunes issus de l’immigration mais aussi de Français dits de souche (?!), qui trouvaient dans le djihadisme ce qu’il faut bien appeler une raison d’ĂŞtre qui les conduisait paradoxalement Ă  mourir pour tuer. Si beaucoup vivaient dans la prĂ©caritĂ©, tous n’Ă©taient pas pauvres, et les explications sociologiques ne rendaient pas compte de la totalitĂ© du phĂ©nomène.

     Seule restait la certitude que la RĂ©publique avait failli et certains s’engouffrèrent dans la brèche soit pour rĂ©clamer un Etat de plus en plus sĂ©curitaire et autoritaire, soit pour saper encore un peu plus la lĂ©gitimitĂ© de la puissance publique, que l’idĂ©ologie nĂ©o-libĂ©rale marchĂ©ĂŻste avait discrĂ©ditĂ©e et mise Ă  mal depuis dĂ©jĂ  tant d’annĂ©es. La RĂ©publique en tant que telle n’y Ă©tait pour rien. Sa devise « LibertĂ©, EgalitĂ©, FraternitĂ© « , toujours visible au fronton des bâtiments publics, continuait de dĂ©signer la direction vers laquelle devaient tendre idĂ©alement les actions humaines. Qu’en avaient fait les politiques qui avaient eu la responsabilitĂ© du pouvoir? Tous pourris, avait tranchĂ© le peuple en choisissant comme chef de l’Etat, en 2022, la prĂ©sidente du Front national Marine Le Pen, fille du cĂ©lèbre Jean-Marie qui avait pu s’illustrer pendant des dĂ©cennies, sans rĂ©action forte de la part des autoritĂ©s rĂ©publicaines, par des discours xĂ©nophobes et de multiples prises de position antisĂ©mites et racistes. Les politiciens avaient pris l’habitude de stigmatiser le populisme sans chercher Ă  comprendre les raisons profondes de ce vote, alors que le prĂ©sident François Hollande, en 2015, sur une chaĂ®ne tĂ©lĂ©visuelle de grande Ă©coute, avait lui-mĂŞme, d’une certaine façon, lĂ©gitimĂ© le Front national en le comparant au parti communiste français des annĂ©es 1970, dont les thèses souverainistes – acheter Français – Ă©taient dĂ©jĂ  destinĂ©es Ă  protĂ©ger les emplois menacĂ©s de l’Ă©poque et Ă  endiguer la maladie endĂ©mique du chĂ´mage dont les ravages ne faisaient, hĂ©las, que commencer. Car l’axe du Mal, chez les pays riches, Ă©tait plutĂ´t celui-lĂ , la mise Ă  l’Ă©cart d’une partie importante de la population qui n’avait plus accès au marchĂ© du travail. Les mesures sociales amortissaient certes les chocs provoquĂ©s dans les vies individuelles par l’absence de travail et de ressources pour vivre, mais le manque de perspectives d’avenir – no future – avait fini par gangrener durablement l’ensemble de la sociĂ©tĂ© dans ce que l’on avait appelĂ©, vers la fin du vingtième siècle, la cohĂ©sion sociale, quand l’idĂ©e de contrat social Ă©tait sans doute apparue dĂ©suète aux yeux des Ă©conomistes modernes, Ă  moins que ce ne fĂ»t, par sa rĂ©fĂ©rence directe au siècle des Lumières, trop rĂ©volutionnaire (?!) …

Depuis la nuit des temps

     L’intolĂ©rance et la bĂŞtise avaient dĂ©cidĂ© de ce que serait le vingt-et-unième siècle dès le 11 septembre 2001, quand des membres du rĂ©seau djihadiste islamiste Al-QuaĂŻda dĂ©tournèrent quatre avions de ligne pour les projeter contre les tours jumelles du World trade Center Ă  New York et sur le Pentagone Ă  Washington. Le Choc des civilisations n’Ă©tait pourtant pas inĂ©vitable. L’histoire n’Ă©tait pas Ă©crite Ă  l’avance, mais il ne s’agissait pas seulement du nez de ClĂ©opâtre. L’Etat islamique aurait-il pu se dĂ©velopper si la guerre occidentale en Irak contre Saddam Hussein n’avait pas eu lieu en 2003? La planète aurait-elle succombĂ© aux flammes de l’intĂ©grisme religieux et du rĂ©chauffement climatique si Al Gore avait accĂ©dĂ© Ă  la prĂ©sidence des Etats-Unis Ă  la place de Georges Bush junior le 20 janvier 2001? La chute du mur de Berlin et la dĂ©composition du bloc soviĂ©tique avaient amenĂ© d’aucuns Ă  penser, Ă  la fin du vingtième siècle, bien loin d’une guerre civilisationnelle, que la fin de l’Histoire Ă©tait advenue. Le monde occidental s’Ă©tait laissĂ© emporter, alors, par une vague d’optimisme tellement gigantesque qu’il se croyait dĂ©sormais immortel ou invincible. Les Bourses battaient record sur record, les Ă©conomistes annonçaient Ă  leur tour la fin des retournements de cycles, les nouvelles technologies de l’information et le dĂ©veloppement de la Toile devaient induire un mouvement d’expansion ininterrompue. A cette Ă©poque se sont formĂ©es les bulles financières colossales qui allaient dĂ©clencher la crise des subprime en 2007. Les thurifĂ©raires d’un capitalisme dĂ©bridĂ© triomphaient partout sans retenue en faisant reculer la puissance publique des Etats, pourtant dĂ©jĂ  bien entamĂ©e depuis l’arrivĂ©e au pouvoir des nĂ©o-libĂ©raux en 1979 et 1981, dans le sillage de la première ministre du Royaume-Uni Margaret Thatcher et du prĂ©sident des Etats-Unis Ronald Reagan. Le vieil argument selon lequel la richesse des uns entraĂ®nait immanquablement l’enrichissement de tous Ă©tait brandi sans vergogne pour justifier l’immense fortune d’un tout petit nombre et occulter l’accroissement considĂ©rable des inĂ©galitĂ©s. Mais les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel et l’arrogance des financiers allait bientĂ´t provoquer les plus grandes crises Ă©conomiques jamais survenues depuis le Jeudi noir de 1929. En 2008, la faillite de grandes banques avait dĂ©jĂ  provoquĂ© une crise systĂ©mique et pour Ă©viter l’effondrement des rĂ©seaux financiers interconnectĂ©s du monde entier, les puissances publiques Ă©taient rĂ©apparues au premier plan pour Ă©teindre l’incendie, en injectant dans les circuits des centaines de milliards de devises qui alourdirent le poids de la dette des Etats. C’est ainsi que les contribuables eurent Ă  rembourser dans les annĂ©es qui suivirent le prix colossal d’un endettement Ă  l’origine privĂ© hĂ©ritĂ© des organismes financiers responsables de la crise, et que les pays les plus faibles, comme la Grèce ou le Portugal dans la zone euro, avaient Ă©tĂ© menacĂ©s d’asphyxie et encouru eux-mĂŞmes la faillite.

     Mais dans le monde rĂ©cemment globalisĂ©, les informations circulaient Ă  toute vitesse. Un vent d’indignation commença Ă  se lever et Ă  se propager de pays en pays, suscitant le Printemps arabe en 2010, suivi par le mouvement espagnol des IndignĂ©s et le mouvement international Occupy en 2011. Outre le dĂ©part des dictateurs et l’instauration d’une dĂ©mocratie, les manifestants arabes exigeaient un partage des richesses qui leur assure de meilleures conditions de vie, des emplois, et la dignitĂ© (« karama » en arabe). Ils voulaient reprendre la main, le la Ă©tait donnĂ© par leur slogan « DĂ©gage! », « Erhal! ». En Tunisie, point de dĂ©part des contestations populaires, la rĂ©volte aboutit Ă  la chute du dictateur Ben Ali puis, en Egypte, Ă  celle d’Hosni Moubarak. La dĂ©termination non violente de la jeunesse arabe inspira la jeunesse occidentale qui se rassembla elle aussi dans d’impressionnantes manifestations festives sur les places des grandes villes. Les jeunes du monde entier criaient haut et fort leur dĂ©sir de paix, de libertĂ© et de solidaritĂ© en manifestant leur dĂ©saveu de la classe politique responsable Ă  des degrĂ©s divers du chĂ´mage qui barrait leur horizon (no future) et de la misère dans laquelle ils se dĂ©battaient. L’avenir aurait pu ĂŞtre radieux si les forces nĂ©gatives qui travaillaient le monde n’avaient pas Ă©touffĂ© peu Ă  peu l’immense espoir suscitĂ© par les mouvements rĂ©volutionnaires non violents de cette Ă©poque.

     Je voudrais me réveiller, pouvoir arrêter ce cauchemar, sortir de ce mauvais scénario, rembobiner le film, tout recommencer, réinventer, réécrire, refaire le monde au sens propre, remonter le temps, changer complètement de vie, opérer d’autres choix, éviter le pire, mettre un terme au désastre, vivre ou revivre, retrouver le temps perdu avec tous les gens que j’aime, être Dieu, aimer l’humanité, la sauver ! Ô Luc et ses sarcasmes ! Mon sur-moi est fait de ses remarques situées, déjà, au temps de nos amours égoïstes, à mi-chemin entre la colère contre la bêtise dont il me croyait malheureusement atteinte et l’apitoiement sur mon état mental ! Il me reprochait en vrac ma propension pourtant timide et peu compromettante à défendre la veuve ou l’orphelin, des vélléités droits de l’homistes, une réticence à regarder la réalité en face accompagnée de la peur de nommer les choses, qu’il identifiait comme une tendance trop romantique ou trop féminine à privilégier les ornements du langage plutôt que la crudité des mots, lui qui se réclamait des philosophes cyniques de l’Antiquité, qui voulait me bousculer, me sortir de ma gangue, me libérer des faux-semblants, des conventions stériles, et surtout, je crois, d’un style qui restait trop ingénu à son goût malgré mes efforts pour le rejoindre dans une forme de cynisme moderne consistant à se moquer de tout par peur, sans doute, de céder à la moindre illusion. Mais je ne suis pas sûre qu’avoir fait table rase des bons sentiments fût une preuve de lucidité… Que faire aujourd’hui? Il est trop tard, ce type de réflexion n’a plus de sens. Nous sommes des insectes écrasés par le malheur du monde, des cafards essayant de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la terre pour sauver pendant quelque temps encore, un temps dérisoire, leurs pauvres vies inutiles. Nous ne sommes depuis toujours que des vers de terre voués à la pourriture, un accident de la Création, somme toute une aberration; l’Humanité est en train de s’éteindre comme jadis les Dinosaures, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

Dix décembre 2040

     Je me sens comme suspendu entre deux ou plusieurs mondes, ce que je pressens est terrifiant. A qui me confier? Ici, on me prend pour un vulgaire espion capable de tous les mensonges. Ma vĂ©ritĂ© est incroyable, ce que j’ai Ă  dire ne peut pas ĂŞtre entendu. Il y a bien cette Elsa, qui semble bienveillante… Mais la ficelle est trop grosse. Elle est chargĂ©e de gagner ma confiance pour dĂ©busquer les failles par lesquelles les autres rĂŞvent de m’anĂ©antir. Leurs livres d’Histoire me font horreur. Leur lecture est un vĂ©ritable cauchemar. En mĂŞme temps que je dĂ©couvre mon appartenance Ă  cette HumanitĂ©, je me mets Ă  la dĂ©tester. Je ne veux pas trahir les miens, mĂŞme en sachant ce que je sais maintenant. Notre imposture n’est-elle pas prĂ©fĂ©rable Ă  leur cruautĂ©? Etrange mĂ©lange de lumière et de tĂ©nèbres, leur civilisation ne repose-t-elle pas, elle aussi, sur le dĂ©ni de l’altĂ©ritĂ©? Combien de massacres et de destructions Ă  leur actif ? J’aurais voulu les considĂ©rer comme des frères, mais je ne veux pas me regarder dans leurs miroirs. Je me sens dĂ©sespĂ©rĂ©, je ne vois pas d’issue.

     VoilĂ , c’est exactement cela, je suis dĂ©sespĂ©rĂ©e, je ne vois pas d’issue. Nous sommes pris au piège d’une machination qui nous dĂ©passe, qui dĂ©passe le pauvre entendement humain rĂ©duit Ă  dĂ©plorer, Ă  regretter de n’avoir pas pu comprendre, anticiper, Ă©viter! Moi, pauvre individu parmi les autres, ballotĂ©e, hĂ©bĂ©tĂ©e, souffrante, stupide, acculĂ©e dans une impasse… N’Ă©tions-nous pas pourtant les plus nombreux, l’immense majoritĂ© des populations de la Terre Ă  souhaiter le bonheur, Ă  ĂŞtre du cĂ´tĂ© de la paix, de l’amour et de la vie? Pourquoi les dĂ©mocraties, censĂ©es reprĂ©senter la volontĂ© du plus grand nombre, n’ont-elles pas rĂ©ussi Ă  nous protĂ©ger? Pourquoi cette impuissance des peuples, depuis la nuit des temps, Ă  obtenir durablement la prospĂ©ritĂ© dans le souci de la justice, garante du bien commun? Il ne reste plus logiquement qu’Ă  souhaiter la mort, rapide s’il vous plaĂ®t. Et, pour Ă©viter une trop lente agonie, Ă  prĂ©parer notre suicide. Quelle importance, puisque le destin commun est de mourir? Quelle importance, puisque de toute façon, petites fourmis qui vivons au ras de la terre, nous Ă©tions promis depuis toute Ă©ternitĂ© Ă  l’Ă©crasement? Martin a rejoint notre humanitĂ© au moment oĂą celle-ci allait pĂ©rir… Triste fin de l’Histoire, que personne n’imaginait ainsi. Martin possĂ©dait un secret que nous emporterons avec nous dans les tĂ©nèbres. Se pourrait-il que son mystĂ©rieux pays soit restĂ© indemne ? Les habitants de cette enclave prĂ©servĂ©e seraient les hĂ©ritiers de notre Terre en ruine. Une terre dĂ©vastĂ©e, polluĂ©e, irrespirable, radioactive, devenue en lieu et place de territoires qui avaient Ă©tĂ© si riches plus sèche et plus inhospitalière qu’un dĂ©sert. Qu’en feraient-ils? RedĂ©couvriraient-ils nos bibliothèques? L’Ă©tat de leurs connaissances scientifiques leur permettrait-il de reconquĂ©rir les verts paradis perdus de la planète? DĂ©miurges, mauvais gĂ©nies, nous sommes Ă  l’origine de dĂ©gâts irrĂ©versibles, du moins pourraient-ils vivre Ă  l’abri de scaphandres ou dans des espèces de bulles semblables Ă  celles qui s’Ă©taient multipliĂ©es dans les parcs de loisir, au dĂ©but du millĂ©naire, pour les citadins stressĂ©s des classes moyennes qui cherchaient Ă  se ressourcer dans un ersatz de nature… oĂą Ă  ces stations orbitales expĂ©rimentales dans lesquelles restaient confinĂ©s pendant plusieurs mois des astronautes volontaires pour tester la rĂ©sistance humaine et prĂ©parer de futurs voyages au long cours dans la galaxie. Les humains modernes rĂŞvaient de coloniser l’espace, leur planète est devenue un astre mort qui accueillera peut-ĂŞtre d’improbables explorateurs…

Comme des enfants

     Hier soir, le coucher de soleil que nous avons eu la chance de pouvoir contempler Ă©tait d’une beautĂ© Ă  couper le souffle. Louis s’est arrĂŞtĂ© de jouer. Les autres nous ont rejoints un Ă  un, lentement. Julie et Jordan se serraient l’un contre l’autre. Le vent avait soufflĂ© violemment pendant plusieurs jours, et une partie des nuĂ©es s’Ă©tait dissoute, Ă  l’ouest. Pour la première fois depuis que nous avions trouvĂ© refuge dans cet endroit, nous pouvions porter le regard au-delĂ  des quelques arpents de terre qui constituaient dĂ©sormais notre horizon quotidien. L’air autour de nous Ă©tait devenu plus lĂ©ger, des Ă©charpes de vapeur blanche montaient de la terre, dans le ciel dĂ©butait un spectacle que nous n’espĂ©rions plus pouvoir admirer un jour. Le temps paraissait suspendu. Etions-nous les derniers hommes ? J’ai vu Louis se prendre la tĂŞte entre les mains, pleurer. L’Ă©motion m’Ă©treignait la gorge. Qui d’autre que nous contemplait le ciel Ă  cet instant ? Pourquoi penser aux autres ? Pourquoi penser ? Je dĂ©sirais seulement ressentir. Limiter ma conscience Ă  la joie qui montait en moi Ă  la rencontre de la lumière. Nous sommes restĂ©s silencieux, abandonnĂ©s Ă  la dĂ©rive de nos sentiments, jusqu’Ă  ce que la nuit nous fasse frissonner.

     Nicolas et Marceau furent les premiers Ă  reprendre leurs esprits. Hommes d’action, ils se projetaient dĂ©jĂ  dans l’espace entrouvert au-dessus de nous par la dispersion partielle des nuages de poussière. Ils entraĂ®nèrent aussitĂ´t Alain et Martine, les ingĂ©nieurs et scientifiques du groupe, dans le hangar de la base oĂą gisent quelques avions et hĂ©licoptères recouverts d’une Ă©paisse couche de saletĂ©. Les remettre en Ă©tat de marche, Ă©valuer les rĂ©serves de carburant disponible, essayer de retrouver des cartes de la gĂ©ographie locale ou tâcher d’en reconstituer a minima avec les informations dont nous disposons, voilĂ  qui devrait fournir au moins pour quelques jours ou quelques semaines un exutoire Ă  leurs – Ă  nos – Ă©tats d’âme. Que s’est-il passĂ© hier soir ? De quoi Ă©tions-nous les tĂ©moins ou les acteurs ? Chacun s’isole dans ce qui lui permet de tenir. Louis dans sa bulle sonore, Julie et Jordan dans leur amour, Xavier dans son rĂŞve communautaire, Sylvain dans ses recherches agronomiques, Nicolas, Alain, Martine et les autres dans les problèmes quotidiens de notre survie. Moi-mĂŞme, je me retranche de plus en plus souvent derrière le rideau de l’Ă©criture pour prendre mes distances avec la rĂ©alitĂ©, au risque de me sĂ©parer mentalement de mes compagnons. Hier soir, nous n’Ă©tions plus tout Ă  fait les mĂŞmes. La beautĂ© inespĂ©rĂ©e de ce coucher de soleil nous rapprochait dans une sorte de communion. Nous retrouvions un peu d’espoir et, comme des enfants, l’envie de croire Ă  l’impossible. Si le rĂ©veil nous a plus ou moins dĂ©grisĂ©s, tous les nuages ne sont pas revenus dans le coin du ciel qui s’est Ă©clairci, et quand je surprends le regard de l’un ou de l’autre levĂ© dans la mĂŞme direction que le mien, nous Ă©changeons un sourire.

     Luc se moque de nous. Il traque ce qu’il trouve d’infantile dans nos comportements. Il ne comprend pas que nous puissions encore ĂŞtre atteints d’idĂ©alisme ou de naĂŻvetĂ© alors que le monde, autour de nous, s’est Ă©croulĂ©. Il en est tellement exaspĂ©rĂ© qu’il lui arrive de se laisser emporter dans de violentes colères. Sommes-nous vraiment dupes de nos sentiments ? Une fois de plus, c’est Ă  Martin que je pense. A son journal, Ă  ses paroles parfois si mystĂ©rieuses qui dĂ©gageaient une sorte de halo poĂ©tique. Il semblait se raccrocher Ă  de tout petits riens. Peut-ĂŞtre faisait-il diversion. Combien de fois, au cours de mes conversations avec lui, se mettait-il soudainement Ă  rire sans que j’en comprenne vraiment la raison ? Ou bien je le voyais s’abĂ®mer dans une rĂŞverie aussi indĂ©finissable que profonde. Martin semblait avoir atteint un Ă©tat de conscience qui nous Ă©tait inaccessible. Son regard, souvent, me traversait comme si je n’existais pas, mais, parfois, Ă  l’inverse, ses yeux s’arrĂŞtaient sur les miens avec une telle intensitĂ© qu’il me donnait l’impression de vouloir lancer un appel auquel je me sentais, hĂ©las, incapable de rĂ©pondre. Une forme de communication s’Ă©tait Ă©tablie entre nous, au-delĂ  des mots. Ses sourires Ă©taient tristes, sa douceur Ă©tait grave. Quel Ă©tait son secret ? Quelle importance aujourd’hui ? Luc a raison, le monde s’est Ă©croulĂ©. Ma tentative de restitution de cette histoire est ridicule. Ou plutĂ´t, elle le serait si je me prenais au sĂ©rieux, si je me laissais prendre sĂ©rieusement Ă  ce jeu de l’Ă©criture, si je jouais sĂ©rieusement. Toute la question n’est-elle pas lĂ  ? Et Luc, qui refuse de jouer, de se jouer la comĂ©die, n’est-il pas lui-mĂŞme trop sĂ©rieux ? Il tombe dans le travers infantile de vouloir trop sĂ©rieusement que nous ne soyons plus des enfants, et nous reproche un Ă©tat dont il est lui-mĂŞme le jouet. Luc, parfois, me fait peur. Son intolĂ©rance, ses colères, pourraient le conduire Ă  la folie plus sĂ»rement que nos maigres espĂ©rances…

Une tristesse indéfinissable

     Plus Martin exaspérait Jean-François Dutour, plus je m’intéressais à lui. Nos conversations étaient surréalistes. Il ignorait ou faisait semblant d’ignorer ce que savait un enfant de l’école primaire. Sa culture historique avait les contours des récits légendaires, à des années-lumière de la science universitaire. A l’en croire, son ami Walter et lui auraient fait des découvertes surprenantes dans un pays coupé du reste du monde, où les habitants restaient confinés dans l’ignorance. Eux-mêmes auraient pu en sortir par hasard à la suite d’un concours de circonstances invraisemblables. Dans une affaire classique, l’espion suspect était assez rapidement identifié, des tractations étaient alors engagées par les Etats concernés, qui finissaient par se mettre d’accord sur un donnant-donnant plus ou moins fructueux, généralement un échange de prisonniers. Mais les recherches anthropométriques internationales n’avaient rien donné. Martin et son supposé ami Walter n’étaient connus de personne. Il n’existait aucun méfait à leur reprocher, aucun acte de bravoure à leur actif, rien qui eût fait l’objet d’une recension quelconque par un service de police ou d’espionnage. Pourtant, les passeports trouvés dans les poches ou le sac de Martin étaient de faux papiers, les pays censés les avoir délivrés avaient tous contesté leur authenticité. Comment Martin avait-il pu se retrouver en leur possession sans avoir trempé dans quelque affaire louche qui aurait dû le faire repérer ? Pourquoi en aurait-il eu besoin sinon pour échapper à des contrôles et dissimuler des activités clandestines? Sommé de s’expliquer, Martin bredouillait des histoires à dormir debout. Une sorte de roman à la fois chevaleresque et fantastique où il était question, en caricaturant à peine, d’un royaume perdu et d’un trésor à découvrir. Jean-François fulminait devant tant d’inepties, blessé dans son orgueil professionnel qu’on puisse lui tenir tête à ce point en le traitant comme le dernier des idiots. Pourtant, je voyais dans les yeux de Martin des lueurs étranges et sur son visage une tristesse indéfinissable qui semblaient manifester une réalité autre que la seule volonté de manipuler son interlocuteur.

     J’avais réussi à convaincre l’ami de mon père (pensée pour toi, pour la famille, pour Jean, pour Aline, pour tous les amis, hélas…) de me laisser gagner la confiance de Martin, et c’est ainsi que, de confidence en confidence, en recoupant les informations que j’obtenais, je me suis forgé ma propre opinion, indépendamment des présupposés des agents du contre-espionnage. Avec les éléments recueillis, je pourrais écrire un roman. Mon récit aurait l’allure d’une fiction puisque plus personne, vraisemblablement, vu la tournure catastrophique des événements, ne pourrait apporter la preuve de ce que j’avance. Ce serait le pseudo-roman d’une histoire vraie pour un lecteur improbable. J’ai besoin que tu existes, ô lecteur improbable, j’ai besoin de m’appuyer sur toi en attendant, en espérant l’impossible… retrouver un jour les miens, reconstruire ensemble notre vie, aimer de nouveau vraiment avec l’avenir devant nous, ressentir la joie ! Tu existes, je le veux et tu le dois, tu existes et tu es en possession de mon récit, parvenu jusqu’à toi comme les messages de détresse que les naufragés confiaient autrefois aux vagues de l’océan…

     Martin n’était pas un espion comme les autres, et nous aurions mieux fait de nous en rendre compte. Sa soif de savoir paraissait insatiable. Pour l’observer et essayer de comprendre les ressorts de sa personnalité, j’avais été autorisée à l’accompagner et à rester auprès de lui, sous bonne surveillance, dans l’immense salle de documentation située dans le sous-sol du bâtiment banalisé qui abritait les bureaux des services secrets. La bibliothèque électronique constituait pour Martin une réserve d’informations inépuisable dont les gardiens avaient du mal à l’arracher. Mes obligations professionnelles m’éloignaient souvent de lui, mais quand j’étais de retour, je le retrouvais presque toujours à l’identique dans la grande salle, branché sur le réseau ou feuilletant de façon compulsive les pages d’un vieil atlas ou d’un livre ancien, complètement absorbé, concentré, habité par les questions qu’il agitait manifestement dans sa tête comme autant d’énigmes, semblait-il, à résoudre. Il s’intéressait aux cartes. Il s’était longuement attardé sur celles du Groënland et de l’Alaska. Il en étudiait les données climatiques, cherchait à mesurer l’importance des modifications que ces régions du monde avaient subies depuis le commencement de la fonte des glaces, essayait, me semblait-il, de dresser une sorte d’état des lieux des apports de la science et de la technologie en fonction d’un problème donné que je ne parvenais pas à saisir. Après cette phase intense de recherches géographiques et scientifiques, je l’ai vu se passionner pour les livres d’Histoire. Des sentiments étranges et variés paraissaient le parcourir. Je pensais qu’il était impossible que Martin simule à ce point, mais Jean-François restait sceptique, persuadé que l’art de l’espionnage pouvait être porté à une perfection telle que les choses les plus invraisemblables pouvaient passer pour vraies quand l’espion était devenu un maître, un virtuose du camouflage. L’intime conviction de Jean-François était que la mission de Martin avait pour enjeu des intérêts qui la hissaient au niveau d’un secret d’Etat ; le pays commanditaire, en de telles circonstances, préférait perdre et abandonner son espion plutôt que de courir le risque d’avoir à révéler tout ou partie de ses plans en cherchant à le récupérer…

Le monde devenait orwellien

 

   L’humanité devait faire face à de fortes perturbations climatiques et géopolitiques qui conduisaient les dirigeants du monde occidental à se durcir contre la volonté même de leurs peuples. Les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, chers à la République française, étaient de plus en plus ouvertement bafoués. De reculade en reculade, les grandes institutions issues des Lumières, qui avaient été confortées après la seconde guerre mondiale par le Conseil national de la résistance, finissaient par être vidées de leur sens. Dans les autres grandes démocraties, les dégâts causés par le nouvel ordre mondial qui se mettait partout en place étaient aussi gravissimes qu’en France. Sous le prétexte de protéger les citoyens, de nouvelles lois plus liberticides les unes que les autres étaient votées par des élites parlementaires de moins en moins responsables de leurs actes devant les peuples. Partout, une crise aiguë de la démocratie provoquait des protestations massives de la population, qui se contentait en général de manifester pacifiquement, mais la récupération de ces mouvements populaires par l’extrême-droite, ou quelques groupuscules plus rares de la gauche révolutionnaire, en perte de vitesse depuis la fin du vingtième siècle, était brandie par les gouvernements pour justifier et amplifier la répression policière. A l’angoisse de l’électorat qui se réfugiait dans une abstention de plus en plus abyssale, les élites politiques répondaient au mieux par l’incompréhension, au pire par la provocation et par la force, en suscitant la peur. Le monde devenait orwellien. Et nous, nous étions aveugles…

     Paradoxalement, c’est Martin qui a aiguisé mon esprit critique avec ses questions déconcertantes qui avaient le don d’agacer Jean-François. Il s’étonnait de tout, voulait tout apprendre, tout savoir, comme s’il avait grandi dans une grotte à l’écart de la communauté humaine. Il ignorait presque tout de l’Histoire ou en avait une conception complètement déformée. Mais ce qui m’avait le plus émue, c’était sa découverte de la littérature et de la philosophie. J’avais eu le droit de lui rendre visite dans sa cellule et je lui apportais des livres. Sa connaissance de la langue française était exceptionnelle. Il pouvait lire aussi les autres langues mais, personnellement, j’en étais incapable et nos échanges se limitaient, hélas, à mon idiome maternel. Je ne sais pas vraiment pourquoi, sans doute parce qu’il était en prison, je lui avais d’abord fait connaître la poésie de Verlaine. Il avait lu à voix basse. Ses lèvres tremblaient, il avait les yeux pleins de larmes quand il relevait son visage, et, ce jour-là, quand je l’ai quitté, alors que je partageais l’opinion de Jean-François qui voyait en lui un espion de haut vol passé maître dans l’art du camouflage, pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’il était sincère.

     Louis vient de se lancer avec virtuosité dans l’interprétation d’une sonate de Mozart. Je voudrais rester isolée à jamais dans cette bulle sonore résiduelle qui semble jeter un pont entre l’avant et l’après de l’Horreur absolue qui vient de détruire nos vies, alors que la frontière est infranchissable, alors que nous sommes dans l’impensable du plus jamais, entre désir d’oubli et déni, aux confins de la folie qui menace de nous dévorer… Que nous est-il arrivé? Est-il possible que l’esprit humain qui a été capable de cette musique nous ait conduit à l’Apocalypse?… Non, mille fois non! Nous ne sommes pas tous coupables de cette dérive qui a plongé l’Humanité dans la Nuit!… Et nous serions, nous, survivants, comme les rescapés du Déluge ? Notre Histoire aurait encore un sens après l’anéantissement de millions, de milliards d’êtres humains?… Dans le monde d’où venait Martin, il n’y avait, semble-t-il, pas de questions sans réponses, et pas de musique autre que militaire, tambours et trompettes. Mais qu’en était-il en réalité pour nous, au pays des Lumières ? Qu’avions-nous fait de notre culture, de notre aptitude à penser et à créer, de notre liberté, de notre désir de fraternité?… J’entends le chœur des victimes qui se lamentent en déplorant l’orgueil des puissants qui les ont sacrifiées sur l’autel de leur cupidité. Qu’avions-nous fait de la sagesse des Anciens? Pourquoi seul l’Hubris n’est-il pas châtié ? Pourquoi emporter les foules dans le châtiment? Pourquoi infliger ce sort si terrible à l’Humanité, capable malgré tout du meilleur?… Les humains n’ont jamais eu de réponse satisfaisante à leurs questions existentielles, mais nous avons fait comme si… Nous étions des imposteurs. Nous avons fait comme si tout cela n’avait pas, ou plus, d’importance. Comme si le monde était devenu majeur. Comme si nous étions désormais définitivement à l’abri des pires fléaux qui avaient dévasté les populations dans le passé. Comme si le progrès exponentiel des techniques nous avait soustraits au sort commun qui avait été le lot de tous depuis les origines. Pourquoi un tel aveuglement? Pourquoi avoir bâillonné les Cassandre? Pourquoi ce rapport de force si défavorable aux faibles?… Mon Dieu, j’ai envie, en me tournant vers vous, puisque plus rien n’est objectivement rationnel hormis les réactions physiques et chimiques du monde matériel, de vous déclarer coupable. Coupable de nous avoir laissés si démunis face au pouvoir de destruction des puissants rendus aveugles par leur orgueil démesuré…

     Il existait au sein même des pays riches des situations d’extrême pauvreté qui auraient pu aider les moins cyniques à ouvrir les yeux, mais elles ne faisaient jamais la une des journaux et restaient relativement cachées sans jamais devenir la priorité des hommes et des femmes politiques. Dans les pays émergents, une classe moyenne de plus en plus nombreuse réclamait sa part de richesse, mais sans vraiment remettre en cause les fondements d’une économie qui avait besoin, pour prospérer, d’exploiter les plus pauvres et de piller la planète. Alors que les pratiques ancestrales respectueuses des écosystèmes avaient réussi jusqu’alors à en obtenir le meilleur, la vie devenait impossible pour des millions d’êtres humains que la faim et la soif chassaient des endroits les plus arides. Des cohortes d’hommes, de femmes et d’enfants avaient commencé de migrer dès le début des années 2000 pour échapper à la famine et aux guerres que se livraient leurs pays dans le but d’accaparer ce qu’il restait de ressources. Mais l’égoisme ou le cynisme rendait les maîtres de la Terre insensibles ou inconscients. Pourquoi les fautes sont-elles irréversibles?… Pourquoi cette fatalité inhumaine qui conduit sans possibilité de retour à la destruction et à la mort?… Les esprits forts s’étaient moqués des récits religieux sans parvenir à leur substituer une sagesse universelle qui aurait pu protéger les humains de leurs errements. Orgueil suprême sans doute de penser que nous nous suffisions à nous-mêmes! Certes, le chemin était étroit entre les illusions religieuses, l’intolérance qu’elles suscitent, et la croyance en notre toute-puissance… Mais pourquoi les humains se sont-ils comportés si souvent au cours de l’Histoire, et d’une façon inégalée dans la dernière période, de façon aussi irrationnelle?…

     O lecteur improbable, tu n’auras sans doute jamais entre les mains les pages que je te destine sans me faire beaucoup d’illusions… Une petite centrale électrique autonome, que Martine, physicienne, et Alain, ingénieur, parviennent à faire fonctionner, alimente la base où nous avons trouvé refuge, et les batteries de nos ordinateurs peuvent encore être rechargées sur les prises qui lui sont raccordées. Mais quand le matériel tombera en panne ou sera usé, plus rien ne nous reliera au mode de vie qui était le nôtre avant la dernière série de cataclysmes qui ont dévasté le monde. Tout au fond des océans, des câbles de fibre optique véhiculent sans doute encore des données fantômes qui proviennent d’un univers mort. Ma messagerie semble fonctionner et je continue sans relâche, malgré l’absence de réponses, d’envoyer des courriers électroniques à tout va comme autant de bouteilles à la mer! L’esprit humain était ainsi fait, jadis, quand tout paraissait en perpétuelle évolution, que l’espoir parvenait à se faufiler dans le moindre interstice… Mais non. Le comble de l’irrationalité serait de croire que mon récit nous survivrait. Une sorte d’instinct me pousse cependant (comment l’expliquer?) à imprimer au fur et à mesure ce que j’écris sur les blocs de feuilles que nous avons trouvés dans les bâtiments de la base avec du matériel de bureau intact. Je ne fais que mettre en œuvre un système de réflexes qui n’ont plus de sens aujourd’hui, mon esprit le sait, mon corps ne l’a pas encore admis et tente de repousser comme il peut les affres de l’angoisse en s’adonnant à l’apparence d’une activité familière qui était celle de mon job de journaliste. Les deux plus jeunes du groupe, Julie et Jordan, se sont mis à s’aimer d’amour tendre, ils sont touchants… Bizarrement, moi, je ne me laisse plus approcher par Luc… Les autres se débrouillent comme ils peuvent avec leurs sentiments et leurs pulsions… Je les regarde d’un œil lointain, à travers la vitre de ma propre anxiété… Tous, nous essayons cependant de faire attention. Le moindre dérapage pourrait déclencher entre nous des tempêtes inouïes…

 

 

Je ne veux pas me souvenir

 

    Jean-François Dutour m’avait confié: « J’ai eu le temps de réfléchir, n’oublie pas que je suis un témoin direct, j’affirme… mon intuition intime… je suis persuadé que la clé du puzzle… Oui, il a cherché Walter. Walter n’est pas un personnage de fiction, il n’aurait pas pu mentir à ce point, inventer certains détails, avoir certains regards, certaines expressions… l’intuition du policier, quand même, ça existe!… Il a cherché Walter… C’est dans la logique de son personnage, de cet attachement puissant qui le faisait parler si souvent de Walter d’une voix qui… Il a cherché Walter et cela n’empêche pas… mais je n’en sais pas assez pour conclure…

     Jean-Francois… la dernière fois que je t’ai vu, chez mon père… Etes-vous vivants ? Vous reverrai-je un jour ?… Dans ce lieu où nous avons trouvé refuge, sommes-nous à ce point coupés du monde que nous ignorons tout du sort réservé au reste de l’humanité alors que vous-mêmes auriez surmonté le pire et tenteriez de nous retrouver? Xavier pense que nous avons découvert un petit Éden. Il se montre optimiste pour « l’avenir » de notre petite communauté et rêve d’en faire une société idéale… Les mots ont-ils encore un sens? Nous n’avons plus d’avenir, seulement un futur proche qui consiste à essayer de subvenir à nos besoins les plus élémentaires. La flore est abondante et riche en espèces nourricières. Nous retrouvons sans doute les gestes de nos très lointains ancêtres cueilleurs. Nous nous habituons déjà à cette nourriture simple et frugale qui nous permet d’économiser le stock providentiel de conserves qui assure notre survie actuelle, sa date de péremption nous laisse un délai de quelques années, nous espérons mettre ce laps de temps à profit pour nous lancer dans l’agriculture. Sylvain explore chaque pouce de terrain à la recherche de graines qu’il fait germer ensuite dans le jardin qu’il a entrepris de cultiver. Les lignes du paysage sont très douces et me font penser à la description faite par Martin au début de sa déposition, quand il évoquait presque avec tendresse ce petit village de l’Europe de l’Ouest qui fut l’écrin, sans doute, de ses dernières espérances en partage avec Walter, alors qu’ils se croyaient encore au début de leur grande aventure… Que sont-ils devenus? Et Sylvia, que Martin semblait chérir, n’était-elle qu’un personnage de fiction? Sont-ils réunis aujourd’hui dans ce mystérieux Etat auquel nous ramenait sans cesse le délire de Martin ou nos propres délires à son sujet? J’ai la sensation bizarre d’avoir été soustraite au continuum de l’Histoire humaine, comme si j’avais été propulsée avec mes compagnons d’infortune dans un monde parallèle, sous l’effet de dérèglements spatio-temporels qui auraient été déclenchés par les cataclysmes successifs qui ont frappé notre planète. Pourquoi chercher aujourd’hui à essayer de déchiffrer ce passé récent auquel nous n’avions rien compris? A quoi se raccrocher pour lutter contre la folie qui nous guette? Nous ne savons même pas comment nous avons pu échouer ici, dans cette base américaine désertée que nous sommes incapables de situer sur une carte. Marceau et Nicolas, qui étaient tous les deux des collaborateurs de Jean-Francois Dutour, spécialisés dans la prospection stratégique, sont enclins à déduire de leurs observations que nous serions probablement dans une zone de territoire qui jouxterait l’Alaska. Je me sens incapable de me remémorer cet enchaînement incroyable d’événements tous plus apocalyptiques les uns que les autres qui nous ont fait fuir à sauve-qui-peut dans la panique et le désordre le plus total. Je ne le peux pas. Je ne veux pas me souvenir de toutes ces scènes d’horreur entrevues dans les villes et sur les routes, auxquelles je ne sais comment j’ai pu moi-même échapper. Pendant combien de temps serons-nous à l’abri dans notre refuge actuel? Louis est heureux d’avoir trouvé un piano, il joue à tous ses moments perdus. Marceau et Nicolas retrouvent leurs réflexes de professionnels pour établir une stratégie de survie. Tous, nous essayons d’oublier l’inimaginable et l’impensable que nous venons pourtant de vivre. Les mots étaient ma raison d’être, mais ils n’ont plus de sens puisque le monde autour de nous, qui leur servait d’écrin ou qu’ils enchâssaient comme un bijou, s’est écroulé. Pourquoi avoir entrepris d’écrire ces lignes? Pourquoi continuer? De nouveau me viennent à l’esprit les mots de Martin, ceux qu’il avait écrits au début de son journal. Écrire serait un acte de résistance? Pour lui, je n’en doute pas, il avait l’étoffe d’un héros, comme il aurait dit de son ami Walter. En ce qui me concerne, j’ai bien peur que l’acte d’écrire ne soit qu’un divertissement pour tuer le temps, pour empêcher que l’angoisse ne me submerge. J’essaie seulement de résister à la folie.

 

 

Comme si nous avions des ailes

     Martin était grand, blond, beau, la trentaine environ. Plus que son physique de star qui le rendait presque irréel et inconsistant comme une belle image de papier glacé, son regard ne laissait pas indifférent et me fascinait. Il semblait fixer au-delà de son interlocuteur un horizon lointain connu de lui seul. Les réponses qu’il faisait aux questions posées étaient bizarres, ses propos paraissaient incohérents et dérapaient parfois dans des envolées poétiques qu’il accompagnait de gestes fiévreux. Plus tard, j’ai su qu’il avait entrepris d’écrire un journal. Il y consignait l’état de ses pensées et de ses doutes en lien avec la vie qu’il avait menée dans un pays mystérieux qui semblait sorti de son imagination. Jean-François Dutour était persuadé qu’il affabulait volontairement pour nous mener en bateau. Il se demandait en particulier qui était ce Walter dont il parlait si souvent. Le mystère dont Martin s’était, volontairement ou non, laissé auréoler avait fini par attirer sur lui la sympathie des foules, qui l’assimilaient sans doute à un héros hollywoodien. Pourtant, au début, l’affaire dite Martin était passée complètement inaperçue. A l’époque, nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait. L’affaire semblait sinon banale, du moins classique, avec les enjeux traditionnels de l’espionnage international. Walter n’était-il qu’un complice plutôt qu’un véritable ami? N’était-il pas plutôt un leurre pour égarer l’enquête? La police mexicaine avait fait un portrait-robot des deux hommes qui avait été transmis aux services secrets français car plusieurs de leurs contacts avaient attesté qu’ils communiquaient dans la langue de Molière. A l’époque, ils semblaient mêlés à un trafic de stupéfiants. On pensait qu’ils avaient des accointances avec la Mafia. Mais on avait perdu leur trace pendant plusieurs mois. Et quand Martin était réapparu à Buenos Aires, il était seul. On n’a plus jamais revu son compagnon. Pourquoi? On ne l’a jamais su, malgré toutes les hypothèses échafaudées.

Cinq avril 2040

     Commencer un journal est pour moi une forme de résistance… Peut-être une bouteille à la mer… Pour rien… Pour tout… Motivation semblable à celle des hommes préhistoriques qui laissaient l’empreinte de leurs mains sur les parois des cavernes, rituel profane ou sacré, je ne sais. Ecrire, même n’importe quoi, n’importe comment, n’est jamais anodin… Les mots aideront mon esprit à se structurer malgré lui… Et à résister… A toutes les formes de pression, douces, sournoises, menées d’une main de fer, dont je fais l’objet ici, dans un quartier de haute sécurité de la police française, depuis déjà plusieurs semaines… Je suis fou d’angoisse pour Walter… Ils ont pris tous mes objets personnels dont les trois photos que j’avais emportées de toi, douce Sylvia, et celle de nous deux enlacés derrière le petit arbre de vie que nous venions de planter avec l’aide de Walter, qui avait tenu à immortaliser la scène… Nous utilisions alors des mots dont nous ne connaissions pas la substance et nous accomplissions des gestes pour rire car nous étions nés du Mensonge… C’est ici, de ce côté du monde, que je l’ai compris, d’abord sans vouloir le croire, et puis brutalement, sans retour en arrière possible, hélas… Je me sens au coeur d’une affaire grave, qui me dépasse bien plus que tu ne pourrais l’imaginer. Le désir obscur qui nous avait poussés à quitter clandestinement le territoire de l’Etat, Walter et moi, comme si nous avions des ailes et en riant comme des enfants, est devenu un cauchemar dans lequel je m’enfonce non sans me débattre, mais le pire est peut-être à venir … Je veux apprendre de ton souvenir, Sylvia, la patience ou l’oubli de tout en attendant de te revoir un jour, je l’espère de toutes mes forces, car il faudra bien que cette folle histoire trouve son dénouement?… Une impression étrange progresse ou descend en moi comme ce rai de lumière à travers le vasistas aménagé en haut de ma cellule, à la limite du plafond, comme si rien d’autre n’avait d’importance, et que toute mon aptitude à aimer se laissait concentrer dans le cadre de cette petite ouverture qui laisse passer un rayon de soleil où valsent quelques grains de poussière…

     Martin écrivait l’essentiel de son journal en Français. Pourtant, ce n’était pas sa langue maternelle. Il parlait couramment plusieurs langues avec un accent indéfinissable, et la police avait découvert sur lui des documents écrits dans un idiome inconnu. Jean-François Dutour avait fait appel à des linguistes réputés pour le déchiffrer. Il s’agissait d’une sorte de langue-mère qui aurait pu être à l’origine de tous les systèmes linguistiques de la Terre. Mais les savants doutaient de son authenticité, ils pensaient que ce langage avait été créé de toutes pièces à une époque récente en prenant appui sur les travaux des chercheurs les plus avancés dans leur discipline.

     Martin était une sorte d’extra-terrestre. Il avait l’air d’un Martien débarqué sur terre contre sa volonté, ignorant tout de nous. Nous aurions dû apporter davantage de crédit à ses propos. Mais nous étions incapables d’imaginer… Quelle incroyable histoire ! Jean-François Dutour se méfiait, et avec lui toutes les huiles du contre-espionnage. Martin n’était à leurs yeux qu’un agent comme les autres, mais qui les dépassait tous dans l’art de se faire passer pour une autre personne et de raconter des histoires! On a suivi Martin dans sa cavale autour du monde. Recherchait-il vraiment Walter ? Walter était-il un nom de code ? Pour un espion de haut vol, il paraissait souvent d’une naïveté déconcertante. Il semblait ignorer complètement le fonctionnement de nos sociétés, la nature des régimes politiques, les systèmes médiatiques, la liberté d’expression. On pensait bêtement que c’était pour mieux nous égarer. Or, la suite des événements nous l’a montré, si Martin ne venait pas d’une autre planète, il venait vraisemblablement d’un autre monde dont personne, sans doute, n’avait soupçonné l’existence …

     La fouille de Martin n’avait pas été décisive. Quelques photos sentimentales banales, beaucoup de photos d’inconnus prises dans des endroits reconnaissables mais apparemment jamais dans son mystérieux pays sauf, sans doute, celle d’une femme, aucune photo de Walter, quelques billets écrits dans une langue bizarre qui était peut-être une sorte d’espéranto, rien de réellement compromettant, mais pas moins de quatre passeports dans les poches de son gilet de reporter, et cette espèce de carte d’identité loufoque: yeux clairs, cheveux clairs, taille élancée, visage harmonieux, signes distinctifs: aucun !… Il répétait toujours la même histoire. Pour échapper au piège tendu par la police mexicaine, Walter et lui avaient décidé de tenter leur chance séparément. Ensuite, Martin avait écumé tous les lieux de rendez-vous possibles… En Amérique du Sud, puis en Europe… Berlin, Paris, Rome, Genève, Londres, et puis à nouveau l’Amérique du Sud, et puis à nouveau l’Europe… Nos agents avaient eu pour mission de ne pas le lâcher d’une semelle. Leur manège avait mis en alerte plus d’un service secret ! Si seulement nous avions pu retrouver la pièce manquante, la clé du puzzle, juste un peu plus tôt, avant que… Enfin, vous savez bien… La planète était devenue folle! L’histoire de Martin et de son supposé ami Walter a rencontré la grande Histoire à un moment crucial. Leur histoire personnelle n’est peut-être pas le détonateur des événements qui ont suivi, mais elle est révélatrice de la confusion généralisée qui régnait à cette époque, et des conséquences incommensurables qu’avaient entraînées les grandes tragédies du XXè siècle, que le siècle suivant n’avait pas su complètement dépasser…

Belles images

     Qui es-tu, Ă´ lecteur improbable auquel je m’adresse depuis le dĂ©sert d’un monde englouti? Si tu me lis, c’est que nous n’avons pas Ă©tĂ© les seuls survivants? Si tu me lis, c’est que, donc, quelque part, bat encore aussi, ailleurs, le cĹ“ur d’un ĂŞtre humain?…

     Tous les matins et tous les soirs, sur un piano Ă©chouĂ© je ne sais comment dans notre petite communautĂ©, Louis joue quelques notes de Bach. « Que ma joie demeure  » ? Nous sommes en sursis. Pour combien de temps? Nous avons encore Ă  notre disposition quelques ordinateurs, des batteries, des provisions de toutes sortes, pour un certain temps, un temps limitĂ©, comptĂ©, qu’il nous faut absolument mettre Ă  profit pour nous rĂ©organiser, pour organiser notre survie. Nous sommes comme des naufragĂ©s sur une Ă®le dĂ©serte, mais autour de nous, nul ocĂ©an. Les terres que nous avons tentĂ© d’explorer sont calcinĂ©es, ravagĂ©es. Nous n’avons pas pu nous aventurer très loin Ă  la recherche de compagnons d’infortune car l’air devient vite irrespirable. Il est nĂ©anmoins vraisemblable que d’autres groupes de survivants aient trouvĂ© comme nous un refuge provisoire. Il faudrait alors essayer d’assurer la jonction… Chacun de nous se dĂ©couvre des ressources insoupçonnĂ©es qui se rĂ©vèlent prĂ©cieuses pour notre survie collective. La nourriture et l’eau sont Ă©videmment notre prioritĂ©. Mais que faire quand la nuit est tombĂ©e et que l’angoisse empĂŞche le sommeil? Ă” lecteur improbable, j’entreprends ce rĂ©cit pour que tu me tendes la main par-delĂ  cette solitude radicale qui est dĂ©sormais notre lot après les catastrophes sans nom qui ont peut-ĂŞtre signĂ© la fin de notre civilisation…

     La paix que le monde avait connue après la chute du mur de Berlin avait paru dĂ©finitive, bien que secouĂ©e de soubresauts dans les Balkans, mais Ă  peine dix ans plus tard, les vents mauvais avaient recommencĂ© Ă  souffler et, tempĂŞte après tempĂŞte, nous avaient de nouveau menĂ©s implacablement au bord du gouffre. Si les historiens du futur (?) pouvaient avoir accès aux archives et aux journaux occidentaux de l’Ă©poque, ils seraient sans doute frappĂ©s d’Ă©tonnement en constatant l’Ă©tat d’esprit inconsĂ©quent des contemporains. Ils s’interrogeraient aussi sur le fonctionnement des grands pays dits dĂ©mocratiques de l’Europe et du continent amĂ©ricain, qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s incapables d’enrayer les processus de dĂ©stabilisation politique qui les minaient de l’intĂ©rieur, et de faire face aux lourdes menaces environnementales qui avaient commencĂ© de les affaiblir. Ah, si seulement?… Si seulement les regrets avaient un effet rĂ©dempteur, si seulement nos misĂ©rables et profonds regrets actuels de survivants pouvaient changer rĂ©trospectivement le cours des choses?… Pourquoi se poser des questions inutiles puisqu’aujourd’hui il nous faut repartir de zĂ©ro, en commençant par le travail de la terre pour essayer de subvenir Ă  nos besoins quand nous aurons Ă©puisĂ© les stocks de nourriture encore disponible? VanitĂ© de l’esprit humain, inanitĂ© de nos vies…

     La Russie n’en finissait pas de vivre au temps de Boris Godounov, l’Occident surfait tout entier sur la Toile, l’Orient continuait de se dĂ©chirer dans des guerres de religion qui ne donnaient pas tort Ă  Malraux, des catastrophes Ă©cologiques avaient commencĂ© de ravager la planète, mais les Ă©crans d’ordinateur et de tĂ©lĂ©vision crachaient tous des images de paradis terrestre. Un serpent Ă  l’apparence inoffensive tendait obligeamment Ă  des humains jeunes et beaux les pommes concoctĂ©es par les multinationales toutes-puissantes qui possĂ©daient les vitrines du monde entier. Les vieux, les malades, les misĂ©reux, d’une certaine façon, n’existaient plus, ils ne figuraient jamais sur les belles images diffusĂ©es par les Ă©crans, leur prĂ©sence gĂŞnait, ils faisaient tache et se sentaient indĂ©sirables, on pensait vraisemblablement qu’ils feraient mieux de dĂ©barrasser le plancher… Les puissants n’avaient pas prĂ©vu qu’eux-mĂŞmes ne parviendraient plus Ă  se mettre Ă  l’abri des pires flĂ©aux, ni que les masses de laissĂ©s pour compte, les chĂ´meurs et prĂ©caires de toutes sortes qui avaient grossi le nombre des misĂ©rables dans les pays dits riches, finiraient par se rĂ©volter et par faire vaciller l’ordre Ă©tabli. DrĂ´le d’Histoire… Qui ne dit jamais son nom quand elle se prĂ©sente… On la croit toute petite, insignifiante, inoffensive, elle a l’air si touchante, si jeune, si belle, si amusante, oui, d’une certaine façon, Ă  cette Ă©poque-lĂ , on s’amusait beaucoup, enfin ceux qui le pouvaient, c’Ă©tait, oserais-je dire, pour les plus privilĂ©giĂ©s d’entre nous, une très belle Ă©poque… Ce qu’il y a de terrible, c’est que l’on n’est jamais quitte!… On a payĂ© très cher pour des fautes qui, d’un certain point de vue, n’Ă©taient que vĂ©nielles… Comment voulez-vous savoir Ă  l’avance ce qui sera grave? Vivre, n’est-ce pas cela, au fond, qui est très grave? Nous n’avons rien vu venir car nous vivions dans l’insouciance de nos Ă©goĂŻsmes. Nous n’avons pas voulu voir, voilĂ  notre faute impardonnable.

      

Fausses clartés

     J’Ă©tais loin de me douter… Je ne savais pas… Je ne savais rien. D’une certaine façon, j’Ă©tais comme tout le monde, sauf que… Cette rature sur le registre, ou plutĂ´t ce gommage, cette surcharge d’encre blanche sous le libellĂ© de mon nom… Oui, c’est comme cela que tout a commencĂ©. Je ne pensais Ă  rien, tout me paraissait normal dans ma vie, et puis tout Ă  coup, ce rien, ce dĂ©tail insignifiant comme le ver dans le fruit de mon imagination… J’ai commencĂ© Ă  m’interroger, Ă  poser des questions aux autres. Walter, mon meilleur ami, me reprochait d’ĂŞtre devenu maniaque. Pour lui, tout Ă©tait rigolade et bonheur de vivre. Pourquoi s’inquiĂ©ter? Et de quoi? C’Ă©tait vrai que la vie pouvait paraĂ®tre belle – maintenant je sais qu’il est possible de s’habituer Ă  tout – mais soudain, lĂ , sur le registre que j’avais dĂ» consulter, cet accroc Ă  la norme, cette boursouflure blanche qui paraissait cacher quelque chose sous les lettres noires qui composaient mon Ă©tat civil, pourquoi? Et pourquoi moi? Je ressemblais tellement Ă  tout le monde… J’Ă©tais comme le frère jumeau de Walter, en moins extraverti. Les marginaux n’existaient pas chez nous, l’originalitĂ© non plus, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui me tracassait. Non, ne m’interrompez pas, le fil n’est pas très solide, vous savez… Du chantage? Les rĂ´les seraient renversĂ©s? Mais c’est que je suis devenu malin! Je pourrais en profiter! Oui, messieurs, vous dĂ©pendez de ma mĂ©moire, et du fil de la narration que je suis en train de vous faire avec mes pauvres moyens… Laissez-moi le temps, le temps de rĂ©cupĂ©rer, de me remettre de tous ces chocs successifs… J’ai l’impression de rĂŞver, je vais me rĂ©veiller en ayant tout oubliĂ© et je ne saurai pas que je suis redevenu amnĂ©sique…

     Jean-François Dutour accomplissait tranquillement son travail, en « pro ». Les cercles de qualitĂ© avaient introduit le concept du « zĂ©ro dĂ©faut » jusque dans les arcanes subtiles de la police secrète. La politique aussi frappait ses slogans au coin du syndrome de la perfection, Ă  « zĂ©ro dĂ©faut » un Ă©cho rĂ©pondait « immigration zĂ©ro »… Autrement dit, ça baignait. MĂŞme dans le sang. Les crises rĂ©currentes, c’Ă©tait comme les saisons. Le tĂ©lĂ©spectateur avalait ses corn flakes Ă©tĂ© comme hiver… Le risque, pour Jean-François Dutour, paraissait ĂŞtre seulement, si l’on peut dire après coup, que cette affaire dĂ©gĂ©nère en embrouille diplomatique. Il sauterait mais il y avait des fusibles bien plus gros que lui… En aucun cas… Sa vie professionnelle avait Ă©tĂ© jusque-lĂ  un sans-faute. Intelligence (au moins dans le cadre de ses fonctions), efficacitĂ©, un soupçon d’opportunisme, des succès couronnĂ©s par une carrière-Ă©clair, Ă  cinquante ans il Ă©tait dĂ©sormais le big boss, juste derrière les gros calibres politiques. Provocation diplomatique ou vaste canular? Martin avait l’air d’un grand gosse perdu… MaĂ®trise de l’espion au sommet de son art? Petit, gros gibier? Le faire parler, parler, la routine quoi, mais sans connaĂ®tre l’enjeu. Jean-François Dutour jouait très gros, il ne savait pas Ă  quel point…

     Quelques gouttes de soleil, une vapeur dorĂ©e, Walter est assis sur une pelouse, il Ă©clate de rire, je ne vois plus que l’Ă©clat de ses dents… Il se lève, me donne une grande claque dans le dos, m’entraĂ®ne dans son rire… Il vient de me confier une idĂ©e fabuleuse et nous planons au-dessus de la ville comme deux oiseaux migrateurs… Sans ĂŞtre diffĂ©rent des autres – puisque, je l’ai dĂ©jĂ  dit, notre sociĂ©tĂ© Ă©tait homogène – Ă  mes yeux, Walter avait quelque chose en plus, une vitalitĂ©, un instinct, une allure, une façon Ă  lui de se poser et parfois, sans doute, d’en imposer… Son ascendant sur moi Ă©tait certain. Il me fascinait. C’Ă©tait lui qui avait eu l’idĂ©e et, bien sĂ»r, j’avais trouvĂ© ça gĂ©nial! La personnalitĂ© de Walter, d’ailleurs, avait Ă©tĂ© repĂ©rĂ©e par nos cadres. On l’avait dĂ©jĂ  pressenti pour entrer dans la confrĂ©rie des grands officiers de l’Ordre. Walter… La dernière fois que je t’ai vu… Walter avait l’Ă©toffe d’un chef mais c’Ă©tait bien plus que ça… Soyez sympa, Ă©teignez la lampe, ce filet de jour, lĂ -haut, va filer et nous n’aurons pas vu la lumière du soleil faire valser les grains de poussière…

     Jolie jeune femme brune, un peu intello mais pas trop, Elsa gravitait dans le cercle des VIP, elle aimait ça. Études de lettres, journalisme, des entrĂ©es facilitĂ©es par un patronyme connu, la vie lui souriait, elle souriait Ă  la vie. Parisienne, elle aimait rejoindre ses amis dans les bars branchĂ©s, faire la fĂŞte et, de sa vie, un objet qu’elle ambitionnait de rĂ©ussir. A dix-sept heures, elle devait rencontrer Jean-François Dutour, un ami de son père. Il lui donnerait quelques informations prĂ©cieuses au sujet d’une arrestation qui commençait Ă  faire grand bruit. Sans doute une affaire d’espionnage. Elle abuserait de l’affection qu’il lui porte pour lui demander l’impossible, comme d’habitude. Elle espĂ©rait bien qu’il accepte de la laisser entrevoir le mystĂ©rieux prisonnier derrière le miroir sans tain de la pièce oĂą il Ă©tait interrogĂ©.

     Une vapeur dorĂ©e comme un voile de soie posĂ© sur les collines, sur les feuillages des arbres, sur les chaumes, sur la terre brune et rose des champs dĂ©jĂ  labourĂ©s, sur le clocher pointu d’un petit village de l’Europe de l’Ouest, nichĂ© dans l’Ă©chancrure d’une vallĂ©e… Nous sommes encore ensemble, Walter et moi… Chaque goutte de lumière rĂ©fracte l’univers entier, nous sommes tout juste au dĂ©but de nos grandes dĂ©couvertes… Non, ne rallumez pas. Je prĂ©fère la pĂ©nombre Ă  vos fausses clartĂ©s ! Si ça ne tenait qu’Ă  moi… Si vous Ă©tiez d’accord… Je resterais au chaud dans ma rĂŞverie pendant que vous rĂ©digeriez vos rapports, puisque vous savez presque tout et moi, presque rien…

RĂ©cit en cours : Nous Ă©tions si fragiles…