à quatre mains

A(e)ncrages

Vases communicants du 3 juin 2016

     Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils ont pendant longtemps été animés et coordonnés par Brigitte Célerier, puis Angèle Casanova et Marie-Noëlle Bertrand ont pris le relais. Je leur exprime ma reconnaissance pour ces plages d’expression qui nous sont ainsi offertes, et je remercie aussi Marlen Sauvage qui m’a si gentiment proposé de mettre aujourd’hui en commun les souvenirs et les émotions que nous inspire le Nord de notre enfance…

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Le Cateau-Cambresis

      Mes souvenirs les plus lointains du Nord paternel me ramènent là, à la « petite maison jaune », ainsi l’appelais-je enfant, celle de ma grand-mère et qui, de jaune, n’avait que le papier peint de la cuisine et le mobilier en formica… A cette table jaune je restais assise devant mon assiette, mâchant le morceau de viande ou de poisson que je ne parvenais jamais à terminer. Et c’est une voix bien timbrée qui me parvient encore à travers le temps pour m’inciter à manger ce qu’alors j’avais tant de difficulté à avaler. Chaque fois que le crémier passait dans la rue, klaxonnant pour prévenir de sa venue, ma grand-mère préparait pour moi « un petit bossu » dont je me régalais, une cuillerée de beurre jaune d’or déposée sur un morceau de pain. Et de ses mains aux veines bosselées sous la peau fine, elle pétrissait la pâte de la tarte au sucre, chaque dimanche ; les mêmes mains remontaient de la cave deux fois par jour le seau à charbon destiné à la cuisinière… La voix claire de ma grand-mère aux yeux bleus. Elle et son accent chantant, son sourire doux qu’accompagnait, paupières baissées, un léger haussement d’épaules. Mon père, unique garçon de la fratrie de quatre, l’appelait « ma Mère du Nord », et c’est avec une grande émotion que j’ai découvert récemment le livre ainsi intitulé de Jean-Louis Fournier. Elle fut ma confidente. A huit ans, quand les seins me poussaient et que je m’en inquiétais ; à quinze, quand rebelle à tout, j’envisageais de partir en mission en Afrique ou ailleurs ; à dix-huit ans, quand je lui avouais mon premier grand amour… Ma figure du Nord, mon ancre familiale dans ce coin de pays, c’est elle, Eugénie, ma grand-mère catésienne.

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     Il paraît que mon enfance s’est déroulée dans les Hauts de France… mes souvenirs en seraient-ils rehaussés?… Mon Nord n’était ni haut ni grand, je n’ai pas grandi dans le grand Nord, simplement dans le Nord. Mon or était noirci par les fumées d’usine et la poussière de charbon. Les gens ne faisaient pas de tralalas, mais dans la simplicité de leur quotidien, ils avaient plutôt fière allure. C’était d’ailleurs la devise de la ville où je suis née: Pauvre mais fière…

     La seule montagne un peu haute vue de mes yeux vue dès l’âge de six ans parce que ma grand-mère maternelle y habitait, était le mont Casselcassel-13613_w600

     Il domine la plaine flamande à cent mètres d’altitude. Sinon, le pays était plat. Je l’arpentais à pied de long en large au cours de mes trajets pour aller à l’école ou faire les courses, mes observations étaient toutes concordantes.

     L’été, nous passions une journée à la mer, il fallait se lever très tôt le matin pour rejoindre un point de ralliement où attendait un autocar spécialement affrété pour des familles comme la nôtre. Le car puait le gasoil, les enfants avaient envie de vomir. Mon père nous emmenait aussi parfois à la pêche à dix ou quinze kilomètres de la maison, il nous faisait monter dans un bus normal qui nous déposait en pleine campagne, puis nous parcourions à pied les derniers kilomètres en portant son attirail. Plus tard, en participant à des colonies de vacances, j’ai découvert la Bretagne, la Normandie et le massif central. Comme les marins, je faisais l’expérience de la nostalgie, j’avais hâte de retrouver mon port d’attache… Je pouvais voyager sans le quitter, à l’école, en me laissant guider par les cartes de géographie étalées sur les murs de la classe, mais nous n’avions pas le droit de désigner les lieux par leur position haute ou basse, il fallait dire Nord ou Sud, j’aimais bien dire Nord…

     Le plat pays se reflétait dans l’immensité du ciel, la liberté du regard était sans limites, mes pensées s’étiraient au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, j’avais l’air un peu dans la lune, je ne collais pas bien avec ce que l’on attendait de moi sur la Terre, le Nord me donnait des ailes…

     J’étais à peine sortie de l’enfance, ce jour-là, il n’était pas écrit que je ne reviendrais jamais, la porte que j’ai refermée pour la dernière fois ne se doutait de rien, j’ai perdu le Nord sans m’en rendre compte… Des forces centrifuges ont fait de moi une transfuge involontaire,  des tourbillons cycloniques m’ont précipitée dans un exil définitif, la nostalgie expérimentée pendant mes séjours en colonies de vacances n’était rien à côté de mes futures souffrances… La vie est animée de vents violents qui balayent tout sur leur passage… faut-il qu’il m’en souvienne?… Le deuil de l’enfance est impossible… Comment accepter d’anticiper la mort, de mourir à ses rêves, de renoncer aux grands horizons, de ne plus regarder le ciel?…

     L’or de mon enfance est là-haut, dans le Nord, au milieu des nuages….

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     Aucun souvenir quotidien pour moi du Nord et de sa géographie, sauf quelques paysages, quelques balades dans le bocage de l’Avesnois, à Fresnoy-le-Grand ; dans le parc de la ville de Matisse

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                                                                                   qui était celle de ma grand-mère ; le long de la Selle, la rivière affluent de l’Escaut, et l’impasse du même nom où vit encore une tante paternelle. Du Nord, de « mon » Nord, ce Hainaut qui serait un Sud pour les habitants de Dunkerque, rien d’autre que des personnes, un accent, une atmosphère, une idée de la famille. Une émotion liée à la gentillesse, la convivialité, la simplicité de celles et ceux qui vivaient si loin de nous, les exilés du Sud de la France. Une ville au ciel bas souvent, des cités aux maisons en brique rouge, et j’aurai dit le lieu commun. Mais une filature aussi, celle de Auguste et Charles Seydoux qui au Cateau-Cambrésis – comme l’on dit maintenant – dès le milieu du dix-neuvième siècle, embauchait les ouvriers des environs, et parmi eux ces fileuses ou dévideuses, ces tisserands qui se succèdent dans ma généalogie. Une église et son beffroi Renaissance, dont le carillon résonna si longtemps dans ma mémoire de gamine, et la gare avec ses trains à vapeur dont les roues crissaient et perçaient les tympans. Je me souviens bien sûr des étendues plates à perte de vue, à l’horizon heurté parfois par un terril, lors de nos virées estivales dans la voiture paternelle. J’entends encore mon père dire son amour pour toute cette planéité, et la chanson de Brel forcément émouvante venait me convaincre de la force d’un tel paysage. Je préférais pourtant les montagnes du Sud et le Ventoux visible de ma chambre, mais je me taisais.

     Caudry, Cambrai, Valenciennes, Landrecies, Le Pommereuil, Denain, Bohain-en-Vermandois… les noms des villes dont résonne mon enfance. Associées souvent à un prénom, à une histoire, un drame peut-être, comme celui de l’été 1967 où une tornade dévasta le Pommereuil, sinistré à cent pour cent… Ou celui de la tante Alphonsine, veuve trop tôt de Maurice – l’oncle à jamais inconnu – et qui toujours nous offrait des guimauves enrobées de chocolat au lait, au goût un peu métallique de la boîte en fer qui les contenait. D’autres noms depuis des années chantent mon Nord familier, qui loin de se limiter à ce département, descend vers l’Aisne, court à l’est vers Froid-Chapelle où s’étend la province de Hainaut, cette part devenue belge en 1830, puis Mons où nous nous promenions certains dimanches de vacances, alors que passer la frontière restait encore un événement.

     J’ai vécu dans le Nord de l’âge de trois à six ans, au Cateau chez ma grand-mère, puis à Lille, avec mes parents cette fois. Mes plus anciens souvenirs datent de cette toute première vie d’enfant, alors que nos parents nous avaient confiées durant un an, ma sœur aînée et moi, à ma grand-mère veuve elle aussi, et à sa plus jeune fille. C’est ce Nord et son climat rude, son patois de la rue (car ma grand-mère ne le parlait pas), son accent rugueux, ce Nord où je découvrais pour la première fois toute petite fille la neige, m’exclamant que le sucre tombait du ciel, c’est ce Nord-là qui contient toute ma nostalgie.

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     Avant de les jeter, de les donner ou de les disperser, d’autres que moi avaient trié les objets de la maison où j’avais passé mon enfance… d’autres que moi avaient eu le pouvoir de maintenir ou d’annihiler l’existence matérielle d’une partie de mes souvenirs… pendant un court instant, sans le savoir, d’autres que moi  avaient tenu entre leurs mains la possibilité de ma mémoire… Or, dans le tiroir d’une grosse armoire vermoulue, au grenier, il me semblait bien avoir un jour entreposé deux ou trois albums et autant de livres que j’avais particulièrement aimés. Bien après la césure entre ma vie d’avant et celle d’après les événements douloureux qui m’avaient privée de tout ancrage familial, le désir m’a saisie, devenu impossible à satisfaire, de les palper, de m’abîmer dans la contemplation de leur couverture, de les ouvrir enfin et de les relire dans l’espoir, sans doute, de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en les feuilletant pour la première fois… Il s’agissait de mes premières lectures, des histoires enfantines, des contes… En l’absence de support matériel, ma mémoire ne peut que rassembler ses seules forces pour essayer de ramener à l’air libre les sentiments qui m’animaient alors en tournant les pages! Les émotions refoulées pendant si longtemps semblent étrangement se bousculer dans une sorte de sas qui serait comme un préambule à leur expression?… Mon tout premier livre d’enfant fut un cadeau inestimable, inespéré… Il était composé de grandes illustrations qui montraient des personnages d’une incroyable beauté dans de somptueux châteaux où, malheureusement, dans le tréfonds des salles obscures, se cachaient des gens malfaisants qui fomentaient la perte des princes… Mon regard faisait la navette entre les images colorées et le petit texte austère qui en donnait la clé. La lecture des mots était un dévoilement, le monde sensible venait à moi en m’offrant les armes de sa compréhension, que l’apprentissage des lettres et de leurs combinaisons avait commencé de me rendre accessible!… L’émerveillement ressenti était complexe. Le monde était surprenant, mais son décodage n’était pas moins admirable. S’y mêlaient des sentiments de gratitude pour la personne qui m’avait offert ce premier livre (je ne sais plus qui ni à quelle occasion)… J’ignorais les mystères de ma naissance, je crois que mes premières lectures en étaient l’équivalent. Je garde au fond de moi l’impression indélébile d’avoir vu le jour en déchiffrant les mots que je lisais pour la première fois. Mon ancrage est un encrage. Et la rage de lire puis d’écrire m’a finalement procuré la force de vivre…

     Il y a si longtemps… Aujourd’hui, 27 mai 2016, j’apprends par la radio que le publicitaire Jean-Claude Decaux vient de mourir et, grâce à son hagiographie diffusée sur les ondes, qu’il a révolutionné l’art de l’affichage… Me reviennent en mémoire les inscriptions peintes en lettres immenses sur le mur d’une maison  située en face de celle où habitait ma grand-mère paternelle, morte quand j’avais six ans… DU BO DU BON DUBONNET!… Ces mots sont parmi les tout premiers que j’ai déchiffrés. A leur côté était dessinée une bouteille de vin gigantesque… avait-elle les vertus de la dive bouteille?…

     La maison de ma grand-mère se trouvait dans le quartier Saint-Roch, tout près de la gare d’Armentières, devant les lignes du chemin de fer, cible de bombardements pendant les deux guerres mondiales. L’église de ce quartier, détruite puis reconstruite à deux reprises, n’existe plus, elle a été rasée récemment parce que sa rénovation aurait été inutile (il n’y a plus de fidèles) et trop onéreuse. Que reste-t-il de nos souvenirs?… Quelques images, des mots, une couleur?… Quand il ne reste plus rien, au milieu des feuilles mortes, que le souffle du vent qui les emporte, se fait parfois entendre un petit air résistant et moqueur, qui réveille la sensation bien vivante, quand on a eu cette chance, d’avoir et/ou d’avoir été aimé… illumination soudaine dans la nuit des souvenirs, petite flamme vacillante qui maintient en vie, aimantation d’une boussole orientée vers le Nord…

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     Comme pour vous, Françoise, mes premières expériences de lecture appartiennent au Nord… A ces lointains souvenirs et cette école du Cateau – 22, rue Auguste Seydoux – où déjà ma plus jeune tante, Josiane, gardienne de mes mots, de mes pleurs et de mes joies, avait découvert les livres. Le temps aura passé pour que je réalise que Matisse dont j’aimais très tôt les couleurs, les peintures, les collages, était originaire de cette ville aimée, qu’un lien secret me liait à lui, car c’était ce même Matisse qui avait demandé à peindre le portrait de Josiane, l’adolescente farouche aux yeux noirs, ma seconde maman. « J’ai les yeux bleus comme toi » lui affirmais-je à trois ans. Elle ne démentait pas. Dans ses yeux, ne voyais-je pas le ciel abandonné au-delà de la Méditerranée, sous lequel vivait ma mère, partie rejoindre mon père ? Et dans les peintures de Matisse, ne retrouvais-je pas le soleil et les couleurs perdues de la Méditerranée, « le plus bleu des bleus » que le peintre évoquait ? J’aimais la chaleur de ses tons orange et ce fut une évidence pour moi, au moment de l’adolescence et loin de toute analyse, que la terre [était] bleue comme ce fruit.

     Mon Nord se pare de ces couleurs, de ces bleus profonds, de ces aplats ensoleillés. De sa fenêtre je vois la mer, les odalisques, les femmes alanguies et les autres, Algériennes toutes de bleu vêtues… Je suis une fille du Sud, mais mon cœur est au nord. Jamais ne l’ai abandonné. Malgré les détours de la vie, mes pensées filent droit vers lui. En moi se réconcilient les deux pôles.

     Sans doute l’amour reçu, donné, alors que nous étions enfants, dans notre Nord à chacune, explique-t-il cet attachement à une région plutôt qu’une autre… Quand le vide creusé par l’absence d’une mère laissait toute sa place au froid, les petits cœurs gelés se réfugiaient dans la main affectueuse d’une grand-mère. Quand la nuit s’avançait pour délivrer ses cauchemars, le bonbon de sucre rose qu’Eugénie avait déposé sur le chevet compensait les paroles rassurantes que l’on espérait en vain. Pour moi, l’aiguille toujours pointe vers le Nord quand l’enfance se réveille.

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Autour du monde

Vases communicants du 6 novembre 2015

    Les Vases communicants sont des échanges croisés de textes et d’images entre sites ou blogs, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois. Imaginés par François Bon (Tiers Livre) et Jérôme Denis (Scriptopolis), ils sont animés et coordonnés par Angèle Casanova  (qui a succédé à Brigitte Célerier) et Marie-Noëlle Bertrand (sur facebook). Je remercie Clotilde Daubert, dont j’aime  lire le blog Rixilement, de m’avoir proposé d’échanger aujourd’hui avec elle et d’avoir alterné sa voix avec la mienne pour composer ensemble cette rêverie océane, Autour du monde.

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Autour du monde

Ses ailes
comme des vagues
écume blanche dans le ciel
une petite houle agite les nuages
entre deux rayons de lumière
passe un oiseau blanc
au-dessus de l’océan

Dans la pleine solitude
au bord de l’inquiétude
les ailes sur le dos

L’océan impassible
poursuit son incessant ressac
dans l’indifférence des jours

Passe un oiseau blanc
il ondule dans le ciel
son vol est lourd et lent
vieux gréement qui grince entre les vagues
le grondement de la houle
accompagne sourdement
le battement de ses ailes

Vers la brume
gouttes drapées
dans le cœur des oublis échappés

L’on quittera la mer à reculons
sans se soucier des hérons
la tristesse infinie à la lisière du monde

Héron

Voiles déployées vers le large
nulle terre à l’horizon
univers aérien et liquide
ciel et mer cousus par l’horizon
rien que le moutonnement des vagues
et la lumière filtrée par les nuages
cueillie par le prisme irisé de l’eau

Dans les eaux de la vie à la mort
à travers l’épaisseur de nos corps
entre lignes à la fuite

Comme au jour comme ennui
ni distances ni ponts
océans échoués dans l’avant dans l’après

Le vent essaime les grains, disperse les chagrins
quand la route est trop longue
il emporte les vieux gréements
capitaine, ô capitaine
je veux suivre tes ailes de lumière
ou mourir en écoutant ta musique profonde
semer la joie autour du monde

Texte et images de Clotilde Daubert et Françoise Gérard

 

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Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

12 avril

     Le combat est perdu d’avance, on ne tiendra pas, on le sait, mais qu’importe, si l’issue est à peu près connue, il reste, tant qu’on le peut, à poser un pas après l’autre, indéfiniment, jusqu’au dernier souffle, car tel est le destin de Sisyphe, sans échappatoire aucune, seulement peut-être le Verbe, le drap blanc du langage pour tenter de résister à la réalité, de nous l’approprier, de dessiner sur cet écran de lumière l’esquisse d’un monde qui ne nous serait pas hostile, au sein duquel nous ne nous sentirions pas définitivement étrangers, à l’image de ces paradis perdus dont il nous semble avoir gardé des souvenirs familiers…

     Le combat est perdu d’avance, on ne tiendra pas, déjà on ne tient plus, la réalité est trop cruelle, le souffle est trop court, la fatigue est trop grande, les phrases que nous lançons à l’abordage comme des cordes pour agripper le réel retombent dans le néant de nos vies en nous frappant à mort, il n’y a pas d’échappatoire, seulement parfois le Verbe, l’illusion du Verbe, ses pièges, ses phrases qui enserrent et resserrent leur emprise, le combat est inégal, Sisyphe s’écroule, il n’en peut plus, il n’en peut plus de déposer un mot à chaque pas qu’il fait, et de mettre ses pas dans les mots pour aligner des phrases qui suivent toujours le même trajet, indéfiniment, un pas, un mot, toujours, l’un après l’autre, sans aucun répit… Sisyphe s’écroule de fatigue et s’enroule en souhaitant mourir dans le drap blanc du langage qui l’enveloppe si mal que le désespoir le transperce à travers la trame usée…

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17 avril

     On range les vêtements dans des sacs. On se prépare au mouvement. On l’envisage. On replie les pulls. On compte les tee-shirts. On se prépare au mouvement dans ce qui n’est pas encore le mouvement, qui est seulement un commencement des possibles. À un moment, on se dit qu’il faut prendre les clefs, ne surtout pas les oublier, sinon on trouvera porte close, on se dit qu’il faut prendre aussi les livres, et les chaussures de marche, on n’oublie pas son maillot de bains, on pense à des possibles, on les ouvre, on pense à ce qui sera possible, qui ne l’était pas, on reprend le fil, des jours, des possibles, on prend du shampooing, on se dit qu’on l’achètera sur place, on commence à élaguer, on écarte le réel pour ouvrir les possibles, on essaie, on ne sait jamais, peut-être que ce sera différent, on ne sait jamais, on peut toujours essayer.

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Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

10 avril

     Aux premières heures du jour, le monde semble neuf et incapable de nous décevoir. Ce matin, la lumière du soleil enchâssait le bleu du ciel et saupoudrait d’or la morne succession de champs qui longent la route départementale qui relie le village où j’habite à la ville voisine. Enivrée par un vent léger, je voltigeais sur mon vélo avec un sentiment étrange de liberté sur ce parcours qui me soustrait pendant quelques kilomètres à l’espace-temps habituel qui encadre les activités différentes auxquelles je m’adonne selon un tempo qui appartient à chaque lieu. Des avions de ligne dessinaient dans le ciel. Au bord d’un bois broutaient tranquillement quelques moutons. J’apercevais déjà, de très loin, la silhouette de la cathédrale qui veille du haut de sa flèche (bergère ô Tour Eiffel) sur ses ouailles citadines serrées les unes contre les autres dans le cercle ramassé de la ville. Sa masse de pierres réfléchissait la lumière. Combien de fois ai-je admiré son inscription dans le paysage en accomplissant ce trajet? Sentiment euphorisant de contempler le tout, le fleuve et sa vallée, les faubourgs de la ville et l’espace qui les circonscrit, l’histoire et la géographie. Pendant quelques kilomètres, sur ma bicyclette, dans l’entre-deux instauré par ce parcours, j’ai le sentiment de comprendre le monde…

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11 avril

     Parfois on se sent écrasé, plus vieux de mille ans, enfoncé dans le temps, parfois, au contraire, on se sent, on se sait épuisé, s’usant jusqu’à la trame, usant le soi jusqu’à la transparence, trouvant la trame de soi, aboutissant à la trame de soi, qu’on traverserait pour un rien, comme un linge usé des mouvements du corps en vie, des mouvements de la vie, comme un linge usé, linceul de soi qu’on traverse, qui ne tient plus, et le monde à travers, de plein fouet, auquel on ne peut rien, on n’y peut rien, le monde de plein fouet, on n’est pas fait pour, on ne peut pas, du moins moi je ne sais pas, et parfois même les phrases, le langage me paraissent un linceul trop fin pour protéger, de rien, alors le monde de plein fouet, sans grâce, sans rien, les mains sur le béton brut et les phalanges râpées se déchirent. Soi, usé, jusqu’à la trame. On ne tiendra pas.

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éphéméride

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Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

6 avril

     A perte de vue l’eau et le ciel infiniment mêlés, rides légères du vent sur la mer étale, dégradés de bleu et de gris très pâles aux reflets d’argent, nuances vertes, bouquets d’herbes rousses près des rives de l’estuaire, rappel de la terre, point d’attache des rêves blancs qui s’envolent vers le large, et, quintessence de tous les départs et de tous les retours, cette petite barque renversée au bord de l’eau qui suscite à elle seule la plus intense des méditations sur la vie et le destin des hommes, sur les aspirations qui les motivent… J’ai suivi le fil de ton regard en admirant une à une les photos que tu as prises et mon regard a rejoint le tien dans l’émerveillement. Plutôt que le lieu géographique précis de ces paysages que j’aime tant, j’ai reconnu l’archétype du paysage unique qui constitue le soubassement de ma vie mentale, et peut-être aussi de la tienne… douceur et beauté hypnotique de ces étendues immenses à la fois liquides et aériennes qu’aucun obstacle n’entrave, et qui libèrent une infinie rêverie de l’infini…

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9 avril

     Saccades. Heurts. Saccades. Et le bruit. Attendre. Saccades. Le bruit, entendre, presque rien, dans le téléphone. Bousculade. Ils passent en courant. Elle. Suit. Sans doute. Dehors, pour rien, comme ça, dans le soleil, des filles et des garçons s’entraînent à la boxe. Au loin, les formes, reconnaissables, d’une colline dans la ville et de son église. Une fille, plus forte que les autres, est encouragée par la foule. Elle crie son nom. Bousculade. Un homme sort de la gare, pousse la porte. Ceux qui entrent. Ceux qui sortent. Se croisent. Soleil dans les yeux. Les yeux qui pleurent de soleil. Bousculade. En soi, rien, l’attente, l’attente du départ, seulement cela, l’attente. Attendre de partir de là.

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éphéméride

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Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

4 avril

     Ils sont là, les grands enfants qu’on ne voit plus que rarement. Ils sont venus avec le soleil, ils sont eux-mêmes le soleil de la maison, comme autrefois, comme à chaque fois que leur présence célèbre la vie. Le temps qui passe les a un peu changés, mais je retrouve intactes telle expression de leur visage, telle attitude nonchalante, l’eau claire de leur regard, et leur façon unique de se déplacer, de parler et de rire. Je redécouvre avec émotion les lignes intemporelles de leur visage, ces lignes premières qui m’étaient apparues juste après leur naissance, et qui sont, sur leur front, sur leurs tempes, comme une signature attestant la permanence de ce qu’ils sont malgré les métamorphoses. Leur présence me comble de joie et me rassure ou plutôt me réassure, je sens de nouveau sous moi, bien solides, les fondations de la vie qu’il m’a été donné de transmettre. Je voudrais les remercier, eux me trouvent en pleine forme, je crois qu’ils sont heureux de ma joie. Plus rien d’autre n’a d’importance, les malheurs du monde sont une erreur incompréhensible contredite et dénoncée par le bonheur ressenti. Non, aujourd’hui et demain encore, jusqu’à leur départ, plus rien d’autre n’a vraiment d’importance.

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5 avril

     Et puis, ce jour, pour la première fois depuis des mois, une mer que je ne connais pas, des lumières que je ne connais pas, un horizon sur lequel mes yeux n’ont jamais glissé, des impressions nouvelles, un vent nouveau, et des couleurs dans l’immense qui ne sont pas celles que je connais, alors on oublie ce qu’on est, quel âge on a, on ne se souvient plus, en fait, on ne se souvient de rien, on arrive là, dans un monde où on ne se souvient de rien, où on ne reconnaît rien, on a de nouvelles impressions qu’il n’est pas nécessaire de comparer, de mettre au regard des anciennes, on n’est pas très sûr de là où on est, on regarde une mer étonnamment étale, on cherche des courants, on se demande, on ne comprend pas, où sont les limites, de la terre, de la mer, on ne comprend pas, pas exactement, on cherche, on explore, du regard, les herbes folles s’avancent dans l’estuaire, on cherche la mer, on remplit ses regards d’un bleu qu’on ignorait, tout est neuf dans cette partie du monde, et nous aussi. Au retour, dans un bois, des fleurs par milliers, sur la mousse du sous-bois.

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éphéméride

éphéméride.28

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

2 avril

     Non, en effet, rien d’autre ne dépend de nous que ces petits gestes quotidiens animés d’amour et de douceur, de douceur et d’attention parce que d’amour. Mais te rends-tu compte ? Te rends-tu compte que ce type de gestes accomplis volontairement par tous pourraient vraiment changer le monde et le changent réellement en effet à chaque fois qu’ils sont effectivement accomplis ? Te rends-tu compte ? Nos dirigeants, nos entrepreneurs, nos responsables de tous bords et de toutes les sortes, tous soucieux et uniquement soucieux du bien commun et du bien-être de chacun ? Préoccupés à chaque moment, à l’occasion de chacune de leurs décisions, et seulement préoccupés par cela, d’améliorer le sort de l’humanité en prenant concrètement en compte les aspirations et les besoins de chacun ? Ce n’est pas utopique puisque nous faisons l’expérience chaque jour de ces gestes d’amour qui ne sont pas le fruit du hasard mais de la volonté réelle de prendre soin des autres, de faire plaisir, de faire du bien. Cela est finalement si peu de chose que l’on se demande pourquoi ce que tous les êtres humains font spontanément dans la sphère privée ne pourrait pas être universellement porté par les institutions sociales ? Il faudrait sans doute une révolution mondiale des cœurs qui consisterait à se débarrasser de tout ce qui encombre et divise, sectarisme, préjugés, prétention, cupidité, goût dévoyé du pouvoir… Mais tu as raison, il vaut mieux essayer d’être honnête et lucide, cette révolution des cœurs que je ne suis certainement pas la seule à souhaiter de tout cœur, je n’en suis responsable que pour moi-même.

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3 avril

     Parfois, on tient en équilibre, c’est presque miraculeux, le four est chaud, et on met la table en riant et en se racontant le jour, on grignote des olives, et on rit des petits malheurs du jour, on s’en raconte d’autres, parfois, c’est presque miraculeux, il n’y a rien de particulier, on épluche des légumes, dans la cuisine, le soleil qui ne parvenait plus si loin depuis des mois revient jusque là, l’eau coule, claire sur nos mains, le repas se constitue peu à peu, on a mis de la musique, n’importe quoi mais de la musique, on n’a pas fini son travail, mais il y a de la musique, une chanson qui nous amuse, un sourire, pour rien, comme ça, presque pour rien, on continue la course, mais elle devient légère, on dit oui, à une demande, on imagine l’été, on a envie de repartir, on entrevoit une autre saison et d’autres jours, on relève la tête, on ouvre la fenêtre, pour la première fois depuis longtemps il fait trop chaud dans la cuisine quand le four marche, et puis c’est tout, presque rien, on voudrait déposer ses phrases dans le bonheur, il est si dommage qu’elles s’arrêtent ainsi aux frontières du bonheur. On a envie d’aller un peu plus loin.

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éphéméride

éphéméride.27

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

30 mars

     Il faut se plier à l’exercice imposé et subir un flot de paroles inutiles dans une pièce close où se déroule une réunion attendue à laquelle participent des gens qui se prennent au sérieux en débitant de vaines paroles sur un ton péremptoire-déclamatoire… L’essentiel n’est certainement pas là et les discussions vraiment sérieuses auront lieu ailleurs, plus tard, peut-être, vraisemblablement, en tout cas on l’espère, on fera tout pour, avec d’autres interlocuteurs ou pourquoi pas les mêmes à condition qu’ils soient dans une tout autre disposition d’esprit… Impatience, agacement, c’est fou ce que les gens qui n’ont rien à dire parviennent à dire quand même… Alors on décroche. On prend soudain conscience des appels extérieurs désespérés du vent dans les arbres derrière la fenêtre, les branches s’agitent comme des bras pour attirer l’attention, pour détourner la pensée du spectacle désolant qui a lieu dans la salle. Alors on se laisse aller à une certaine tristesse, car en même temps que l’appel d’air ressenti se précise et devient insupportable la sensation angoissante d’étouffer.

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31 mars

     Je ne sais s’il est de notre ressort et en notre pouvoir de rendre la vie agréable. J’ai voulu préparer un repas de fête, sans raison, juste un repas qui ferait plaisir à tout le monde, pour rien, parce que c’est la fin du mois de mars, parce que le printemps a dix jours, parce que demain c’est avril, parce que deux mésanges prospectent l’olivier pour faire leur nid, parce qu’il y a eu, dans la froidure, un rayon de soleil qui aurait pu devenir le printemps même si le vent est resté mauvais, j’ai fait le ménage et tout arrangé, et puis j’ai préparé un repas tout simple, et frais mais qui rendrait heureux sur le moment, comme si ça suffisait, comme si ça pouvait suffire, mais qu’est-ce qui dépend de moi ? Dans ce monde, qu’est-ce qui dépend de moi ? Il faut rester honnête, et lucide ? Il n’y a pas grand-chose qui dépende de soi ? Mais on peut toujours regarder ses mains découper les légumes frais, procéder délicatement, on peut toujours leur demander un peu plus de tendresse dans les gestes quotidiens qu’elles accomplissent. Sinon, quoi d’autre ? Je ne vois pas autre chose qui dépende de moi.

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éphéméride

éphéméride.26

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

28 mars

     Bonheur fragile, bonheur éphémère, bonheur impossible, bonheur de l’instant, bonheur minuscule, bonheur fugace, bonheur illusoire, bonheur pur, à la bonne heure, merci… Sentiment de gratitude, bonheur ressenti comme une grâce, plénitude paradoxale puisqu’elle est renoncement, anticipation et acceptation de la perte, Passent les jours et passent les semaines / Ni temps passé / Ni les amours reviennent … On ne sait pas pourquoi mais on le reconnaît, on a en soi son empreinte indélébile, nous sommes faits pour lui, même si… le bonheur nous fuit toujours mais nous l’espérons aussi toujours… le moindre rayon de soleil nous réchauffe le cœur. Faut-il qu’il m’en souvienne / La joie venait toujours après la peine … La joie ne vient plus quand le cœur est empêché, et c’est une sorte de maladie, car nous nous sentons alors étrangers à nous-mêmes.

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29 mars

     Le vent immense souffle et les arbres démunis oscillent et n’y peuvent rien. Je les regarde à travers l’immense baie vitrée qui signe l’architecture démodée de ce lieu. Ils se balancent et ne me convainquent pas que l’on est bien ici. Mais au moins il y a les arbres et les nuages, et les mouvement du vent, dont me sépare la baie vitrée, rendu sensible presque, du moins visible, par leur balancement. Il borde ma conscience, en dessine les marges. Évidemment l’important n’est pas là, ce n’est pas ce que le sérieux de la vie nous enjoint de noter, de remarquer, de souligner, de constater, le sérieux n’est pas là mais l’essentiel y est tout entier, là, dans le balancement des arbres en bordure de ma conscience, dans le vent immense d’un printemps glacé, ils sont encore dépouillés de l’hiver, et nus, et quelque chose demeure en eux de notre chagrin, mais leur mouvement borde ma conscience, ils oscillent, en direction du ciel et d’une lumière qui viendrait, qu’importe ? Ils ouvrent l’espace et m’attirent à eux. Qu’importe ? Au moins il y a de grands arbres, hors d’atteinte derrière la baie vitrée, mais leur présence me rassure et signifie clairement que le monde est capable d’accueillir nos rires.

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éphéméride