à quatre mains

éphéméride.32

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

12 avril

     Le combat est perdu d’avance, on ne tiendra pas, on le sait, mais qu’importe, si l’issue est à peu près connue, il reste, tant qu’on le peut, à poser un pas après l’autre, indéfiniment, jusqu’au dernier souffle, car tel est le destin de Sisyphe, sans échappatoire aucune, seulement peut-être le Verbe, le drap blanc du langage pour tenter de résister à la réalité, de nous l’approprier, de dessiner sur cet écran de lumière l’esquisse d’un monde qui ne nous serait pas hostile, au sein duquel nous ne nous sentirions pas définitivement étrangers, à l’image de ces paradis perdus dont il nous semble avoir gardé des souvenirs familiers…

     Le combat est perdu d’avance, on ne tiendra pas, déjà on ne tient plus, la réalité est trop cruelle, le souffle est trop court, la fatigue est trop grande, les phrases que nous lançons à l’abordage comme des cordes pour agripper le réel retombent dans le néant de nos vies en nous frappant à mort, il n’y a pas d’échappatoire, seulement parfois le Verbe, l’illusion du Verbe, ses pièges, ses phrases qui enserrent et resserrent leur emprise, le combat est inégal, Sisyphe s’écroule, il n’en peut plus, il n’en peut plus de déposer un mot à chaque pas qu’il fait, et de mettre ses pas dans les mots pour aligner des phrases qui suivent toujours le même trajet, indéfiniment, un pas, un mot, toujours, l’un après l’autre, sans aucun répit… Sisyphe s’écroule de fatigue et s’enroule en souhaitant mourir dans le drap blanc du langage qui l’enveloppe si mal que le désespoir le transperce à travers la trame usée…

***

17 avril

     On range les vêtements dans des sacs. On se prépare au mouvement. On l’envisage. On replie les pulls. On compte les tee-shirts. On se prépare au mouvement dans ce qui n’est pas encore le mouvement, qui est seulement un commencement des possibles. À un moment, on se dit qu’il faut prendre les clefs, ne surtout pas les oublier, sinon on trouvera porte close, on se dit qu’il faut prendre aussi les livres, et les chaussures de marche, on n’oublie pas son maillot de bains, on pense à des possibles, on les ouvre, on pense à ce qui sera possible, qui ne l’était pas, on reprend le fil, des jours, des possibles, on prend du shampooing, on se dit qu’on l’achètera sur place, on commence à élaguer, on écarte le réel pour ouvrir les possibles, on essaie, on ne sait jamais, peut-être que ce sera différent, on ne sait jamais, on peut toujours essayer.

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éphéméride

éphéméride.31

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

10 avril

     Aux premières heures du jour, le monde semble neuf et incapable de nous décevoir. Ce matin, la lumière du soleil enchâssait le bleu du ciel et saupoudrait d’or la morne succession de champs qui longent la route départementale qui relie le village où j’habite à la ville voisine. Enivrée par un vent léger, je voltigeais sur mon vélo avec un sentiment étrange de liberté sur ce parcours qui me soustrait pendant quelques kilomètres à l’espace-temps habituel qui encadre les activités différentes auxquelles je m’adonne selon un tempo qui appartient à chaque lieu. Des avions de ligne dessinaient dans le ciel. Au bord d’un bois broutaient tranquillement quelques moutons. J’apercevais déjà, de très loin, la silhouette de la cathédrale qui veille du haut de sa flèche (bergère ô Tour Eiffel) sur ses ouailles citadines serrées les unes contre les autres dans le cercle ramassé de la ville. Sa masse de pierres réfléchissait la lumière. Combien de fois ai-je admiré son inscription dans le paysage en accomplissant ce trajet? Sentiment euphorisant de contempler le tout, le fleuve et sa vallée, les faubourgs de la ville et l’espace qui les circonscrit, l’histoire et la géographie. Pendant quelques kilomètres, sur ma bicyclette, dans l’entre-deux instauré par ce parcours, j’ai le sentiment de comprendre le monde…

***

11 avril

     Parfois on se sent écrasé, plus vieux de mille ans, enfoncé dans le temps, parfois, au contraire, on se sent, on se sait épuisé, s’usant jusqu’à la trame, usant le soi jusqu’à la transparence, trouvant la trame de soi, aboutissant à la trame de soi, qu’on traverserait pour un rien, comme un linge usé des mouvements du corps en vie, des mouvements de la vie, comme un linge usé, linceul de soi qu’on traverse, qui ne tient plus, et le monde à travers, de plein fouet, auquel on ne peut rien, on n’y peut rien, le monde de plein fouet, on n’est pas fait pour, on ne peut pas, du moins moi je ne sais pas, et parfois même les phrases, le langage me paraissent un linceul trop fin pour protéger, de rien, alors le monde de plein fouet, sans grâce, sans rien, les mains sur le béton brut et les phalanges râpées se déchirent. Soi, usé, jusqu’à la trame. On ne tiendra pas.

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éphéméride

éphéméride.30

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

6 avril

     A perte de vue l’eau et le ciel infiniment mêlés, rides légères du vent sur la mer étale, dégradés de bleu et de gris très pâles aux reflets d’argent, nuances vertes, bouquets d’herbes rousses près des rives de l’estuaire, rappel de la terre, point d’attache des rêves blancs qui s’envolent vers le large, et, quintessence de tous les départs et de tous les retours, cette petite barque renversée au bord de l’eau qui suscite à elle seule la plus intense des méditations sur la vie et le destin des hommes, sur les aspirations qui les motivent… J’ai suivi le fil de ton regard en admirant une à une les photos que tu as prises et mon regard a rejoint le tien dans l’émerveillement. Plutôt que le lieu géographique précis de ces paysages que j’aime tant, j’ai reconnu l’archétype du paysage unique qui constitue le soubassement de ma vie mentale, et peut-être aussi de la tienne… douceur et beauté hypnotique de ces étendues immenses à la fois liquides et aériennes qu’aucun obstacle n’entrave, et qui libèrent une infinie rêverie de l’infini…

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9 avril

     Saccades. Heurts. Saccades. Et le bruit. Attendre. Saccades. Le bruit, entendre, presque rien, dans le téléphone. Bousculade. Ils passent en courant. Elle. Suit. Sans doute. Dehors, pour rien, comme ça, dans le soleil, des filles et des garçons s’entraînent à la boxe. Au loin, les formes, reconnaissables, d’une colline dans la ville et de son église. Une fille, plus forte que les autres, est encouragée par la foule. Elle crie son nom. Bousculade. Un homme sort de la gare, pousse la porte. Ceux qui entrent. Ceux qui sortent. Se croisent. Soleil dans les yeux. Les yeux qui pleurent de soleil. Bousculade. En soi, rien, l’attente, l’attente du départ, seulement cela, l’attente. Attendre de partir de là.

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éphéméride

éphéméride.29

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

4 avril

     Ils sont là, les grands enfants qu’on ne voit plus que rarement. Ils sont venus avec le soleil, ils sont eux-mêmes le soleil de la maison, comme autrefois, comme à chaque fois que leur présence célèbre la vie. Le temps qui passe les a un peu changés, mais je retrouve intactes telle expression de leur visage, telle attitude nonchalante, l’eau claire de leur regard, et leur façon unique de se déplacer, de parler et de rire. Je redécouvre avec émotion les lignes intemporelles de leur visage, ces lignes premières qui m’étaient apparues juste après leur naissance, et qui sont, sur leur front, sur leurs tempes, comme une signature attestant la permanence de ce qu’ils sont malgré les métamorphoses. Leur présence me comble de joie et me rassure ou plutôt me réassure, je sens de nouveau sous moi, bien solides, les fondations de la vie qu’il m’a été donné de transmettre. Je voudrais les remercier, eux me trouvent en pleine forme, je crois qu’ils sont heureux de ma joie. Plus rien d’autre n’a d’importance, les malheurs du monde sont une erreur incompréhensible contredite et dénoncée par le bonheur ressenti. Non, aujourd’hui et demain encore, jusqu’à leur départ, plus rien d’autre n’a vraiment d’importance.

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5 avril

     Et puis, ce jour, pour la première fois depuis des mois, une mer que je ne connais pas, des lumières que je ne connais pas, un horizon sur lequel mes yeux n’ont jamais glissé, des impressions nouvelles, un vent nouveau, et des couleurs dans l’immense qui ne sont pas celles que je connais, alors on oublie ce qu’on est, quel âge on a, on ne se souvient plus, en fait, on ne se souvient de rien, on arrive là, dans un monde où on ne se souvient de rien, où on ne reconnaît rien, on a de nouvelles impressions qu’il n’est pas nécessaire de comparer, de mettre au regard des anciennes, on n’est pas très sûr de là où on est, on regarde une mer étonnamment étale, on cherche des courants, on se demande, on ne comprend pas, où sont les limites, de la terre, de la mer, on ne comprend pas, pas exactement, on cherche, on explore, du regard, les herbes folles s’avancent dans l’estuaire, on cherche la mer, on remplit ses regards d’un bleu qu’on ignorait, tout est neuf dans cette partie du monde, et nous aussi. Au retour, dans un bois, des fleurs par milliers, sur la mousse du sous-bois.

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éphéméride

éphéméride.28

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

2 avril

     Non, en effet, rien d’autre ne dépend de nous que ces petits gestes quotidiens animés d’amour et de douceur, de douceur et d’attention parce que d’amour. Mais te rends-tu compte ? Te rends-tu compte que ce type de gestes accomplis volontairement par tous pourraient vraiment changer le monde et le changent réellement en effet à chaque fois qu’ils sont effectivement accomplis ? Te rends-tu compte ? Nos dirigeants, nos entrepreneurs, nos responsables de tous bords et de toutes les sortes, tous soucieux et uniquement soucieux du bien commun et du bien-être de chacun ? Préoccupés à chaque moment, à l’occasion de chacune de leurs décisions, et seulement préoccupés par cela, d’améliorer le sort de l’humanité en prenant concrètement en compte les aspirations et les besoins de chacun ? Ce n’est pas utopique puisque nous faisons l’expérience chaque jour de ces gestes d’amour qui ne sont pas le fruit du hasard mais de la volonté réelle de prendre soin des autres, de faire plaisir, de faire du bien. Cela est finalement si peu de chose que l’on se demande pourquoi ce que tous les êtres humains font spontanément dans la sphère privée ne pourrait pas être universellement porté par les institutions sociales ? Il faudrait sans doute une révolution mondiale des cœurs qui consisterait à se débarrasser de tout ce qui encombre et divise, sectarisme, préjugés, prétention, cupidité, goût dévoyé du pouvoir… Mais tu as raison, il vaut mieux essayer d’être honnête et lucide, cette révolution des cœurs que je ne suis certainement pas la seule à souhaiter de tout cœur, je n’en suis responsable que pour moi-même.

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3 avril

     Parfois, on tient en équilibre, c’est presque miraculeux, le four est chaud, et on met la table en riant et en se racontant le jour, on grignote des olives, et on rit des petits malheurs du jour, on s’en raconte d’autres, parfois, c’est presque miraculeux, il n’y a rien de particulier, on épluche des légumes, dans la cuisine, le soleil qui ne parvenait plus si loin depuis des mois revient jusque là, l’eau coule, claire sur nos mains, le repas se constitue peu à peu, on a mis de la musique, n’importe quoi mais de la musique, on n’a pas fini son travail, mais il y a de la musique, une chanson qui nous amuse, un sourire, pour rien, comme ça, presque pour rien, on continue la course, mais elle devient légère, on dit oui, à une demande, on imagine l’été, on a envie de repartir, on entrevoit une autre saison et d’autres jours, on relève la tête, on ouvre la fenêtre, pour la première fois depuis longtemps il fait trop chaud dans la cuisine quand le four marche, et puis c’est tout, presque rien, on voudrait déposer ses phrases dans le bonheur, il est si dommage qu’elles s’arrêtent ainsi aux frontières du bonheur. On a envie d’aller un peu plus loin.

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éphéméride

éphéméride.27

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

30 mars

     Il faut se plier à l’exercice imposé et subir un flot de paroles inutiles dans une pièce close où se déroule une réunion attendue à laquelle participent des gens qui se prennent au sérieux en débitant de vaines paroles sur un ton péremptoire-déclamatoire… L’essentiel n’est certainement pas là et les discussions vraiment sérieuses auront lieu ailleurs, plus tard, peut-être, vraisemblablement, en tout cas on l’espère, on fera tout pour, avec d’autres interlocuteurs ou pourquoi pas les mêmes à condition qu’ils soient dans une tout autre disposition d’esprit… Impatience, agacement, c’est fou ce que les gens qui n’ont rien à dire parviennent à dire quand même… Alors on décroche. On prend soudain conscience des appels extérieurs désespérés du vent dans les arbres derrière la fenêtre, les branches s’agitent comme des bras pour attirer l’attention, pour détourner la pensée du spectacle désolant qui a lieu dans la salle. Alors on se laisse aller à une certaine tristesse, car en même temps que l’appel d’air ressenti se précise et devient insupportable la sensation angoissante d’étouffer.

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31 mars

     Je ne sais s’il est de notre ressort et en notre pouvoir de rendre la vie agréable. J’ai voulu préparer un repas de fête, sans raison, juste un repas qui ferait plaisir à tout le monde, pour rien, parce que c’est la fin du mois de mars, parce que le printemps a dix jours, parce que demain c’est avril, parce que deux mésanges prospectent l’olivier pour faire leur nid, parce qu’il y a eu, dans la froidure, un rayon de soleil qui aurait pu devenir le printemps même si le vent est resté mauvais, j’ai fait le ménage et tout arrangé, et puis j’ai préparé un repas tout simple, et frais mais qui rendrait heureux sur le moment, comme si ça suffisait, comme si ça pouvait suffire, mais qu’est-ce qui dépend de moi ? Dans ce monde, qu’est-ce qui dépend de moi ? Il faut rester honnête, et lucide ? Il n’y a pas grand-chose qui dépende de soi ? Mais on peut toujours regarder ses mains découper les légumes frais, procéder délicatement, on peut toujours leur demander un peu plus de tendresse dans les gestes quotidiens qu’elles accomplissent. Sinon, quoi d’autre ? Je ne vois pas autre chose qui dépende de moi.

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éphéméride

éphéméride.26

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

28 mars

     Bonheur fragile, bonheur éphémère, bonheur impossible, bonheur de l’instant, bonheur minuscule, bonheur fugace, bonheur illusoire, bonheur pur, à la bonne heure, merci… Sentiment de gratitude, bonheur ressenti comme une grâce, plénitude paradoxale puisqu’elle est renoncement, anticipation et acceptation de la perte, Passent les jours et passent les semaines / Ni temps passé / Ni les amours reviennent … On ne sait pas pourquoi mais on le reconnaît, on a en soi son empreinte indélébile, nous sommes faits pour lui, même si… le bonheur nous fuit toujours mais nous l’espérons aussi toujours… le moindre rayon de soleil nous réchauffe le cœur. Faut-il qu’il m’en souvienne / La joie venait toujours après la peine … La joie ne vient plus quand le cœur est empêché, et c’est une sorte de maladie, car nous nous sentons alors étrangers à nous-mêmes.

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29 mars

     Le vent immense souffle et les arbres démunis oscillent et n’y peuvent rien. Je les regarde à travers l’immense baie vitrée qui signe l’architecture démodée de ce lieu. Ils se balancent et ne me convainquent pas que l’on est bien ici. Mais au moins il y a les arbres et les nuages, et les mouvement du vent, dont me sépare la baie vitrée, rendu sensible presque, du moins visible, par leur balancement. Il borde ma conscience, en dessine les marges. Évidemment l’important n’est pas là, ce n’est pas ce que le sérieux de la vie nous enjoint de noter, de remarquer, de souligner, de constater, le sérieux n’est pas là mais l’essentiel y est tout entier, là, dans le balancement des arbres en bordure de ma conscience, dans le vent immense d’un printemps glacé, ils sont encore dépouillés de l’hiver, et nus, et quelque chose demeure en eux de notre chagrin, mais leur mouvement borde ma conscience, ils oscillent, en direction du ciel et d’une lumière qui viendrait, qu’importe ? Ils ouvrent l’espace et m’attirent à eux. Qu’importe ? Au moins il y a de grands arbres, hors d’atteinte derrière la baie vitrée, mais leur présence me rassure et signifie clairement que le monde est capable d’accueillir nos rires.

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éphéméride

éphéméride.25

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

26 mars

     Lever les yeux, l’apercevoir, même si… tourner la tête dans la direction d’une fenêtre, le contempler, même si… fermer les yeux, le voir en soi, même si… Ne jamais l’oublier vraiment, même si… Se sentir perdu quand depuis trop longtemps, l’absence, le manque… quand depuis trop longtemps, l’enfermement, l’emprisonnement… quand depuis trop longtemps, l’immobilité, la maladie… quand depuis trop longtemps, l’hiver… Se contenter alors goulûment de peu… Voir la lumière à travers l’opacité de la brume… les vagues bleues de l’océan dans l’immensité du ciel… les horizons lointains derrière le cadre de la fenêtre… Et rêver, même si… étendre sur le monde l’immense d’une rêverie… Entendre le murmure des vagues, même si… courir sur le sable et croire au renouveau du monde, même si… se sentir éternel et parler avec les étoiles, accompagner leurs scintillements de nos battements de cils, même si… Avoir besoin de se laisser absoudre par l’immense, comme si…

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27 mars

     Et puis tu sais, il y a parfois, on ne sait pas pourquoi, on ne sait même, une légèreté des jours, une légèreté de l’air, soudain, sans prévenir, un rayon de soleil, les pas dans la rue, presque dansés, des pas à la surface du sol, heureux, simplement, on ne sait pas pourquoi mais faut-il une raison pour être heureux ? Je nous lis, je nous relis, il y a la suite des jours, et la suite des impressions, et soudain je me rends compte que le bonheur revient, après la peine, les angoisses, les contrariétés, le bonheur revient, on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas comment, c’est ainsi, le bonheur revient, à un moment, personne ne sait, mais c’est ainsi, le bonheur, alternance, alternance de faits, de dires, de gestes, de soupirs, de rires, d’insomnies, de rêves, et puis on ne sait pas pourquoi, on ne sait comment, mais soudain, le bonheur.

éphéméride

éphéméride.24

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

23 mars

     On guette les signes, on espère, on attend le renouveau annoncé par les fleurs de cerisiers, on ne peut pas s’empêcher d’anticiper des jours meilleurs, de souhaiter le temps à venir des cerises, c’est ainsi, l’espoir est enraciné en nous, désespérer serait déjà mourir… Même le gris et le noir se teintent des couleurs de l’espérance en ces jours obscurs qui voient monter les votes racistes et xénophobes. Les sans-voix veulent donner de la voix tandis que des hommes et des femmes sans scrupule brandissent pour eux un porte-voix qui dénature leurs véritables propos, ceux-ci n’étant en réalité que protestation contre l’injustice qui les prive des moyens de bien vivre. L’indifférence de la gent politique qui occulte ou minimise depuis des lustres les difficultés des plus pauvres conduit malheureusement ceux-ci à se tourner presque de bonne foi vers des meneurs de foule qui leur désignent des boucs émissaires. Ainsi courons-nous probablement au désastre dans l’irresponsabilité générale. Mais le pire n’est jamais certain, les bourgeons bourgeonnent et les fleurs fleurissent, la promesse des lendemains qui chantent est dans ces fleurs immenses qui s’ouvrent dans le temps pour accueillir l’ami(e)…

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25 mars

     Et puis tu sais, il y a la mer, on la retrouve, il y a la mer, toujours, on oublie ce qu’elle est, on oublie son bleu, l’immense, on oublie trop facilement l’immense, et puis on la retrouve, on la croise, on la voit de nouveau, on se gorge de bleu, on l’absorbe, comme une plante absorbe la pluie, on absorbe l’immensité bleue, dont on ne revient pas, quand bien même elle serait seulement derrière la vitre d’un avion, derrière un carré de lumière, simplement cela, derrière un carré de lumière, double épaisseur, on devine un peu de givre, mais la mer, immense, bleue, et quelque chose de l’éternité qui nous parvient comme une effluve des possibles. Même si on ne peut pas enlever ses chaussures, poser ses pieds sur le sable frais, courir vers elle, même si… il y a la mer, on y revient, on la retrouve, on se sent comme une fleur tropicale sous la pluie, se gorgeant du monde de nouveau possible.

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éphéméride

éphéméride.23

Impressions du jour

Texte écrit en alternance avec Isabelle Pariente-Butterlin, que je remercie

de m’avoir proposé ce nouvel échange.

     « Il y a quelque chose qui se joue dans notre échange, autour de la vérité des jours, qui ne pouvait naître que […] de la sincérité de l’écriture dans l’échange. Il nous emmène très sûrement dans l’inexploré. »

     I.P., 2 mars 2015

20 mars

     Voilà bien une autre raison de devenir fou ! Ne pas coïncider avec soi-même, être emporté dans un flux d’activités déconnectées de ses aspirations les plus profondes auxquelles il est quasiment impossible de se soustraire car il faut gagner sa vie… Le temps passé au travail est si contraignant qu’il arrive trop souvent d’étouffer et de perdre pied devant l’absurdité d’une organisation qui confond la fin et les moyens.  Est-ce fatal ? Les gens malheureux au travail ont-ils fait de mauvais choix dont ils seraient seuls responsables? Il me semble plutôt qu’une certaine idéologie de la performance mal comprise (tellement mal que l’épuisement des ressources de la planète ou le réchauffement climatique en sont in fine la conséquence) agit de façon insidieuse pour culpabiliser, stigmatiser et rejeter non pas seulement les plus faibles, mais aussi n’importe quelle personne sensée animée de désirs qui ne relèvent pas de la machinerie implacable d’une technocratie aux intentions inavouables… Où l’on retrouve la complaisance inexplicable des serviteurs volontaires ? Et aussi le goût du pouvoir, l’orgueil et la bêtise de certains, qui ne regardent jamais le ciel ou se souviennent si peu de la douceur des soirs d’été de leur enfance?…

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21 mars

     On essaie. On tente. La possibilité du renouveau. Il n’y a aucune certitude, mais on essaie, on tente. On sort. Le vent est aigre et déçoit du printemps, qu’on venait chercher. Une silhouette habillée de couleurs vives, une femme d’un certain âge, peut-être, sans doute moins qu’on ne lui donne en la croisant, vend, dans une bassine violette, des bouquets de jonquilles, réguliers et semblables. On tente de croire au printemps. On avance, on sort, un pas puis l’autre, les arbres, entre les immeubles, ont commencé à fleurir, deviennent des bouquets de fleurs, on se laisse porter, par les pas et le jour, les pas traversant le jour, on se laisse porter, dans les deux heures qui viennent, imprévues, et laissées au hasard. Le jour, pour une fois, est sans obligation. Presque sans rien, ou si peu. On a presque un peu de temps pour photographier les lieux et le temps. On attend un rivage, celui du soir peut-être, celui d’un café, le soir tombant, un suspension, où une conversation purement amicale s’ouvre comme une fleur immense dans le temps.

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éphéméride