La Revenante

Film interdit de mémoire

     Elle ressentait une impression bizarre, faite d’exaltation et d’incrédulité, l’endroit était sorti de sa mémoire, elle en avait chassé le souvenir, la page était tournée, elle n’avait plus jamais pensé revenir… Se calmer, surtout se calmer!… Personne ne l’obligeait, c’était seulement une opportunité, peut-être un signe du destin, mais qu’allait-elle imaginer?… Non, il ne fallait pas rêver, la porte était fermée, le retour n’existe pas, le retour est impossible, la roue tourne, on n’y peut rien, on ne peut pas revenir sur ses pas… Et pourtant, ce pincement au coeur, cette fièvre, cette joie qui se mue aussitôt en tristesse, fallait-il donc les refouler?… Elle sentait au fond d’elle-même qu’elle désirait se laisser aller, mais se raidissait. Elle craignait ses émotions. Non, elle ne retournerait pas là-bas!… Elle devait résister et renoncer à cette idée qui lui avait été suggérée de façon si inattendue, elle ne supporterait pas la confrontation, ce serait trop douloureux, triste, et au fond tellement décevant… Que peut-on raisonnablement attendre d’une telle situation?… Elle avait donné, elle ne voulait plus faire les frais d’une désillusion…. Des bribes de souvenirs franchissaient cependant la barrière qui la séparait de sa vie antérieure. Comme pour les chasser, elle fermait les yeux. Mais une sorte de caméra clandestine tentait de dérouler le film interdit sur l’écran de son cinéma intérieur. L’image tremblante des contours de la ville apparaissait/disparaissait au rythme des battements de son coeur… Une enfilade de rues bordées de maisons étroites aux murs de briques rouge sombre salies par la fumée des usines. De loin, les deux rangées de maisons semblent se rejoindre vers une issue lointaine. A l’époque, la ligne des trottoirs n’était pas cassée par les voitures garées à la queue leu leu. Il arrive qu’une silhouette se glisse dans l’interstice d’une porte. Venue du théâtre de la rue, elle semble disparaître dans les coulisses. Peu de passants à cette heure de la journée. La ville est calme. Les adultes travaillent, les enfants sont à l’école. La vie est suspendue derrière les murs. Une scie, un marteau, un moteur qui pétarade, les bruits disent l’activité qui se déploie dans le repli des rues. En rompant le silence, ils dissipent l’impression angoissante de se trouver dans un lieu désert. Car la ville est peuplée de fantômes. Ils marchent, invisibles, aux côtés des vivants. Ils les accompagnent de leurs frôlements insensibles, et la ville se déploie avec eux dans le temps. La rivière, autrefois, en traversait le centre, avant d’être canalisée. La grande mercerie n’a pas changé, elle a survécu aux bombardements et aux incendies. Le beffroi a été reconstruit, l’ancien n’était pas aussi élancé. A proximité, le nouveau monument aux morts rend un hommage commun aux soldats de la première puis de la seconde guerre mondiale. Les démolitions-reconstructions ont été innombrables. Pendant que les habitants meurent et que des enfants naissent, la ville poursuit sa métamorphose autour des grands axes de son identité…

     Image fixée, celle de la cour d’une maison recouverte d’un amas de briques rouges qui provenaient de la démolition d’une cheminée d’usine. Des briques de récupération qu’il fallait nettoyer, débarrasser des joints de ciment restés collés… De l’autre côté, les jardins encore en friche des maisons qui venaient d’être construites, et plus loin, au-delà du nouveau quartier, une étendue de champs qui séparaient les faubourgs du Nord et de l’Est, elle-même traversée par une ligne de chemin de fer où circulait le Calais-Bâle… trépidation du sol et de l’air que la vitesse du train déplaçait, flèches de lumière à travers les vitres des compartiments, sifflement du train qui ne ralentissait pas en traversant la gare, voyageurs propulsés dont les silhouettes étaient devinées plutôt qu’entrevues, territoire glissant d’un ailleurs impossible à localiser, filant comme l’éclair sur des rails plantés à seulement quelques centaines de mètres de la cour… A l’opposé, côté rue, au rythme de la vie quotidienne, la porte qui s’ouvre ou qui se ferme, le passage du facteur ou du laitier, les allers et retours entre le logis et l’école pour les enfants, l’usine pour le père, l’atelier de confection pour la mère… Et dans la cour, position assise en tailleur à même le sol, poids du marteau et du burin entre les mains, précision des gestes, gravité de la tâche!… il ne fallait pas les casser, les briques nettoyées formeraient de nouveaux murs pour la maison… Un lilas est adossé contre le mur branlant de la maison voisine. Son feuillage adoucit les angles coupants de la cour. En été, ses fleurs et son parfum grimpent vers le ciel. Pour l’apercevoir, il suffit de lever les yeux, le regard se perd dans le bleu ou le gris, une rêverie prend la forme d’un nuage, le pépiement d’un moineau rend le monde léger, les mains lâchent le burin et le marteau… Le morceau de ciel encadré par les cheminées fait penser à une page ou à la surface lisse d’un tableau noir qui ne serait pas noir… Des histoires infinies pourraient s’écrire comme dans un livre ou se voir comme un film au cinéma… La caméra montrerait des personnages dans une cour. Celle-ci ne serait d’abord qu’un point minuscule indifférencié d’une multitude d’autres points scintillants comme des étoiles dans le cosmos… Le point grossirait ensuite à une vitesse fulgurante avant de se stabiliser dans sa forme carrée et ses véritables proportions… Et l’on verrait ce trou dans la palissade, comme un oeil qui espionnerait les personnages de ce film imaginaire… les fines nervures des planches usées et disjointes… leur aspect grisâtre mais légèrement argenté sous le soleil… l’ombre dentelée du lilas sur le sol… la petite barrière, au fond, qui s’ouvre sur un étroit chemin couvert d’herbes folles… et ce qu’il reste du terrain vague sur lequel les maisons neuves ont été construites, un petit monde sauvage peuplé de coccinelles et d’escargots, oublié dans ce pli de la ville, à la lisière du faubourg…

     Sur le grand écran, au cinéma, on remarquerait à peine, vue du ciel, cette pliure séparant ce qui paraissait être un nouveau monde du monde plus ancien dans lequel se trouvait la cour. D’un côté la rue Jean Moulin, de l’autre, la rue Auguste et Michel Mahieu. Un plan rapproché permettrait de lire les noms de ces héros des deux guerres mondiales gravés successivement par la ville reconnaissante sur des écriteaux bleus. Puis la caméra reprendrait de la hauteur pour embrasser du même coup d’œil la dizaine de rues autour desquelles s’organise encore la vie dans le quartier, de part et d’autre de l’axe de la rue des Murets qui délimite le territoire de la ville de celui de la commune voisine où les enfants vont à l’école Jean Jacob, rue Ferrer, juste après la rue Victor Hugo. En sens inverse, c’est la figure tutélaire de Jean Jaurès qui conduit les pas vers le centre-ville. A mi-chemin, les courses de la vie quotidienne se faisaient parfois place Chanzy, dans les magasins de la rue des Déportés, mais se limitaient le plus souvent à des commerces plus proches, une épicerie et une boulangerie situées face à face au coin de la rue, ainsi qu’une boucherie installée à peine un peu plus loin, rue du Chevalier de la Barre… Si la caméra survolait de plus haut encore l’ensemble de la ville, on apercevrait vers l’Est la gare SNCF dans le quartier Saint-Roch, et, vers l’Ouest, le cimetière du Bizet près de la frontière belge; le film évoquerait des voyages et pleurerait des morts…

     Il fallait prendre un raccourci. On disait que l’endroit pouvait être dangereux. Il y avait encore tellement de friches! Elle avait entendu parler d’un théâtre. Les habitants de la ville s’y rendaient avant la guerre, mais laquelle?… Un premier théâtre avait peut-être été démoli puis reconstruit entre les deux guerres avant d’être de nouveau démoli et jamais plus reconstruit par la suite. Il aurait été remplacé par un autre bâtiment public, sans doute la poste principale située entre la piscine et la gare, ou la piscine elle-même, mais il lui semblait que celle-ci était ancienne, la municipalité socialiste avait été l’une des premières à doter la ville d’un équipement de bains-douches avec un bassin de natation, le théâtre devait pourtant se trouver dans ce secteur, il aurait été pilonné par les bombardements comme toutes les constructions situées près de la gare, en laissant un trou béant… Elle en avait entendu parler autrefois et conservait dans sa mémoire l’empreinte de paroles prononcées d’un ton si particulier qu’elles avaient ouvert en elle une sorte de brèche et laissé durablement une impression étrange… Imaginer le public monter les marches d’un théâtre qui n’existe plus, croire entendre le brouhaha des conversations de jadis et le grincement des fauteuils, puis les trois coups, faire le geste de lever la tête vers les dorures du plafond et le grand lustre au moment où il s’éteint, ce saut dans un passé qui n’était pas le sien mais celui des générations précédentes lui avait été rendu possible au cinéma, à un âge où elle n’avait pas encore eu l’occasion d’assister à une représentation théâtrale, et quand elle se redressait sur son siège pour mieux apercevoir l’écran ou se contorsionnait pour faufiler son regard dans les interstices laissés libres par le dos trop large des adultes placés devant elle, les salles de cinéma de son enfance lui avaient donné une idée de ce que pouvait être le théâtre. Mais, paradoxalement, le Théâtre de la Ville n’avait sans doute pas été reconstruit après la guerre parce que les petites salles de cinéma essaimées dans la commune l’avaient rendu inutile et obsolète…

     Un goût d’aventure, des peurs enfantines et l’audace de braver des interdits, une masure devant laquelle il fallait passer en courant pour échapper à la colère d’une vieille femme à la réputation de sorcière enveloppée dans de longs cheveux blancs qui volaient au vent, les traces de pas gluantes sur les chemins boueux rendus glissants par la pluie, les ombres qui s’allongeaient sur le sol à la tombée du jour et que le soleil découpait comme des figurines, le théâtre de la vie se déroulait comme sur une scène, côté cour ou côté rue, et aussi sur les chemins de traverse. Côté cour, le travail était gigantesque et durerait des siècles! Elle avait vu les saisons se succéder sur le tas de briques, brûlantes sous le soleil, glacées par le gel, noyées par les orages… Les averses les faisaient miroiter et la neige les faisait disparaître. Une douceur blanche arrondissait les arêtes et métamorphosait l’aspect des ruines, dont l’amoncellement ne semblait plus provenir de la démolition d’une vieille cheminée d’usine mais du saccage d’un château-fort après le siège d’une armée ennemie. Le seigneur avait été fait prisonnier, il fallait le délivrer, le jeu pouvait durer des heures… Le jeu se jouait dans la tête plus que dans la cour et l’histoire imaginée continuait souvent de s’inventer derrière la vitre de la cuisine ruisselante de pluie, au son du clapotis des gouttes contre les carreaux de la fenêtre et des glouglous de l’eau qui s’écoulait dans le caniveau…

     Bruits de vaisselle par la fenêtre ouverte, paroles presque chuchotées, une voix tonitruante s’élève soudain, un journaliste commente les informations avec autorité, on vient d’allumer la radio pour les écouter, elles sont suivies d’une publicité pour un shampoing — Dop Dop Dop! — et maintenant c’est toc toc toc! une porte claque, un appel à peine audible venant de la rue passe par dessus le toit et atterrit dans la cour, on entend nettement le ronronnement d’un vélomoteur puis c’est le silence, rompu par le tic tic régulier du burin qui décolle de la brique les restes de ciment, ou par le bang d’un avion qui passe le mur du son très haut dans le ciel, la rêverie prend l’air et se perd dans les airs, la ménagère dans la cuisine se met à fredonner un air connu, sans doute une chanson d’Edith Piaf, un moineau pépie au bord du toit, tout est calme… mais voici le vrombissement agaçant d’une mouche ou d’une abeille, il faut se défendre, se lever et la pourchasser, bruit mat du burin qui tombe sur la terre battue, la brique en cours de nettoyage se casse, poussière rouge sur les mains, les bras font des moulinets, cavalcade et son des trompettes, les renforts mettent l’armée ennemie en déroute, nouvelle salve, le son de la trompette s’est rapproché, le marchand de glaces s’arrête d’abord à l’entrée de la rue puis vers le milieu et vers la fin, il arrive à la hauteur de la maison, on n’en achète pas, c’est trop cher, les mouches seront moins tentées de venir nous harceler…

     Le temps se dérègle, l’orage gronde, la caméra, ou plutôt le projecteur qui diffuse le film sur l’écran intérieur de la protagoniste se détraque, les images sautent ou se succèdent à un rythme saccadé qui empêche de voir clairement ce qu’elles devraient montrer, les yeux saisissent néanmoins un détail et s’embuent, le coeur se serre, le corps s’affole, la raison cherche à reprendre les commandes, on recule, on met à distance, on ne regarde que de très loin, on risque de nouveau un oeil sur le détail surgi dans la mémoire, collision du passé contre le présent, dérapage incontrôlé faute de conjugaison possible au temps composé de la présence-absence, tout se passait pourtant bien, les souvenirs se rangeaient sans histoires dans les tiroirs de la mémoire, mais une collusion d’images et de sons a déclenché de façon inattendue la trappe à émotion, une mouche a bourdonné, un marchand de glaces a klaxonné, on a appelé l’enfant dans la cour, la voix a traversé l’espace-temps, l’enfant l’a entendue à l’autre bout de sa vie, si réelle et familière qu’elle en a été bouleversée, et d’autres souvenirs associés ont ressurgi, l’inquiétude de la voix, les visites inhabituelles de certaines personnes, elle savait tout cela bien évidemment, comment aurait-elle pu l’oublier?… mais elle avait gommé les faits, arrondi les angles, atténué ou supprimé certains traits de son paysage mental, restés pourtant enfouis au plus profond de sa mémoire et qui ressortaient subitement à l’air libre, comme après une fouille archéologique…

     Ruines, décombres, briques, odeur de poussière, pièce close jamais aérée dans laquelle finissait de vivre une vieille femme qui restait muette devant les visiteurs du dimanche, tristesse du monde tout entière ramassée dans la pénombre de cette chambre qui ressemblait à un tombeau, soulagement de se retrouver dans la rue et de sentir le vent dans les cheveux, la solidité du sol sous les pas, la chaleur d’une main pour continuer ensemble le chemin, miettes restées dans la bouche d’un sablé mal dégluti que la politesse avait obligé de prélever dans une assiette grise où devait séjourner, entre deux visites, une poignée de biscuits bon marché sortis d’une boîte en carton qui avait pris l’humidité, pluie bienvenue pour laver le visage et les yeux de ce qu’ils avaient vu, désir d’opacité entre le monde et soi, rideau, la pièce est trop mal engagée!… La nuit tombe vite en hiver et la lumière pingre des réverbères éclaire mal les pieds qui avancent lentement sur le trottoir. Les vitrines des magasins trouent agréablement l’obscurité en proposant aux passants le spectacle distrayant et gratuit de leurs étalages. Au loin, en se rapprochant de la Grand’Place, on entend les flonflons d’un manège. La famille entrera probablement dans un café. L’atmosphère chaleureuse du lieu chassera les pensées sombres, le goût de moisissure du sablé cédera la place à la saveur amère de la bière qui accompagnera un cornet de frites. Demain sera un autre jour…

     Les cafés ont l’avantage de rompre l’isolement et d’ouvrir sur le monde tout en préservant l’intimité et le besoin de rester seul ou en compagnie de quelques personnes choisies avec lesquelles on se sent bien. L’espace du guéridon ou de la table, carrée, rectangulaire, métallique, en bois ou en plastique, peu importe, est un territoire à lui tout seul. Son périmètre est une frontière. Chacun le sait et respecte le territoire voisin. Au comptoir, le client n’est pas le même que dans la salle. Pressé, il avale son petit noir en quelques secondes, alcoolique, il préfère rester près de la bouteille pour que le verre vide se remplisse plus vite, bavard, il engage la conversation avec le cafetier, tourne la tête à droite et à gauche, se retourne, s’adresse à la cantonade… Dans la salle, le client solitaire lit son journal ou fait des mots croisés, d’autres arrivent en groupe et se manifestent bruyamment. Les habitué-e-s de la catégorie des client-e-s solitaires au long cours qui s’installent durablement choisissent toujours la même table et se troublent — micro-drame!… — quand elle est occupée, la préfèrent loin de la porte pour échapper aux courants d’air et suffisamment à l’écart pour mettre de la distance entre soi et les autres, mais à proximité d’une fenêtre de façon à profiter de la lumière du jour et du spectacle de la rue. Le temps, alors, se modifie. Sa perception s’allonge et s’allège…

     Les séjours dans la cour, à l’ombre du lilas, procuraient cette sensation agréable de se soustraire au temps, en se racontant, ou non, des histoires. Quand les mains étaient fatiguées de manier le burin et le marteau, elles s’arrêtaient d’elles-mêmes et l’oreille devenait attentive au bruissement des feuilles légèrement agitées par la brise. Tous les sens étaient en éveil, tandis que les pensées se concentraient sur le mystère blanc des fleurs du lilas triple. Pour se dégourdir les jambes, le chemin sur lequel ouvrait au fond de la cour une petite barrière vermoulue donnait accès à un petit (?) paradis qu’il était loisible d’explorer à l’infini. Petites pierres, cailloux, lézards et coccinelles, libellules, sauterelles, insectes et vers de terre, pissenlits, pâquerettes, boutons d’or, petites herbes au centre du chemin, grandes herbes sur les bords mêlées à des orties ou à des chardons qui, avec quelques guêpes, rendaient le paradis plus difficile d’accès, le chemin était un univers à part entière et faisait oublier le reste du monde… Mais on y faisait parfois aussi des rencontres. Un garçon à vélo passait en se moquant, la petite voisine qui venait d’emménager dans la maison neuve située en face de la cour regardait devant elle d’un air perdu…

     Mon ancienneté sur les lieux était toute relative car je n’avais pas vu les bulldozers déclarer la guerre aux monticules du terrain vague, je ne les avais pas vus avancer comme des chars en écrasant tout sur leur passage… La famille avait d’abord habité à Houplines, à deux rues de l’école Jean Jacob, qu’il était possible d’apercevoir de notre maison, au-delà des jardins ouvriers. Comme je n’avais pas changé d’école et que je retrouvais les lieux de mon ancienne vie presque chaque jour, je ne me sentais pas vraiment dépaysée. La césure était moins spatiale que temporelle. Le déménagement m’avait révélé à quel point j’avais grandi. J’avais laissé derrière moi les années de la toute petite enfance, je n’étais plus exactement la même. Cette variation de la perception de mon identité était troublante. Je découvrais que j’avais des souvenirs confus de réalités devenues inaccessibles, comme une petite vieille… les dessins et la couleur d’un carrelage enfermés dans une maison dont nous n’avions plus la clé, le sol cimenté de la courette sur lequel j’avais ramassé de la neige pour la première fois, une petite cabane que je m’étais fabriqué avec deux bouts de bois, la silhouette de ma mère penchée sur une pile de linge dans la cuisine, les stalactites de glace qu’elle avait décrochés de la gouttière pour que je les admire de près (surprise et déception de les voir fondre si vite entre les mains)…

     Le chemin vers l’école était désormais plus long mais passait à proximité d’une friche qu’il était tentant de traverser pour diminuer le trajet. Un panneau mettait pourtant en garde contre le risque de chute dans des excavations cachées par les herbes et contre de possibles éboulis à l’intérieur d’une vieille fabrique désaffectée qui tombait en ruine. Un ancien atelier éclairé par une verrière trouée accueillait les gamins aventureux. Des poulies encore accrochées à des poutres métalliques grimaçaient comme des têtes de gargouilles. L’épaisseur de la couche de poussière qui recouvrait de vieux métiers abandonnés donnait une idée de ce que pouvait être l’éternité, tandis que leurs rouages compliqués déclenchaient des rêveries sans fin qui faisaient le charme et le mystère du lieu… En plein soleil, la vieille bâtisse avait presque l’air inoffensif. On venait y jouer et les garçons du quartier pêchaient de tout petits poissons, des épénoques, dans des bacs rongés par la rouille qui retenaient l’eau de pluie. Mais à la tombée de la nuit, la vapeur blanche qui montait du sol, le silence interrompu par des bruits d’origine obscure et des craquements divers, le vol noir et lourd des hiboux qui s’envolaient du conduit des cheminées, donnaient souvent la chair de poule, et l’appréhension d’un face à face avec des êtres maléfiques faisait préférer le long détour par les rues de la ville…

     Souffle du train entre les barrières abaissées du passage à niveau qui traverse la route nationale, rugissement des moteurs dans la file des voitures au moment où elles redémarrent, bruit métallique du loquet soulevé pour ouvrir le portillon, grincement des gonds, léger frisson quand les pieds se posent sur les rails, les vibrations du convoi sont encore perceptibles!… La ville est menaçante, la vie dépend en permanence d’une erreur d’évaluation, d’une faute d’inattention!… Klaxons, panneaux, flèches, clous pour traverser, feu rouge, feu vert, signaux de toutes sortes pour codifier une mise en scène chorégraphique millimétrée qui n’accorde qu’un temps bref et précis à chaque geste de l’automobiliste, du cycliste, du piéton, du marchand des quatre saisons, du livreur, du dépanneur ou du déménageur, chacun à son tour, s’il-vous-plaît, dans le respect des règles et de la discipline!… Ballet permanent de la circulation, coups de sifflet, gestuelle en gants blancs, jouer le jeu, jouer, happer les images et les sons, entendre, voir, sentir et s’arrêter de respirer devant un autobus qui ouvre ses portes en dégageant une odeur de diesel, tenter de se boucher les oreilles au passage d’une mobylette pétaradante, discerner le chuintement de la roue d’un cycliste sur le macadam lisse, s’amuser du cliquetis des bouteilles de bière brinquebalantes sur les pavés inégaux, se laisser surprendre par le calme presque religieux et la fraîcheur d’église du magasin de légumes, s’étonner du vocabulaire étrange utilisé par le marchand pour répondre aux clientes, voir surgir les jardins maraîchers des mots qu’il prononce, ressentir l’effet bienfaisant de ce havre de paix bucolique, admirer la profusion et la beauté des cueillettes, s’abîmer dans la contemplation des différentes variétés de légumes secs contenus dans de grands sacs de jute qui débordent sur le sol, les imaginer dans la cale d’un navire, se prendre pour un mousse, un marin ou plutôt un capitaine de vaisseau, se laisser enivrer par l’odeur des épices, donner l’ordre de larguer les amarres et de hisser les voiles, prendre le large, cap sur les Indes!…

     Au loin, les boutons bien astiqués de la vareuse du vieux marinier Nestor resplendissent et envoient des reflets, il fume la pipe devant chez lui. Les portes des maisons sont ouvertes, il fait beau, c’est l’été. Une voisine a changé de trottoir pour s’installer du côté ensoleillé. Elle épie les faits et gestes de chacun tout en tricotant. Quand on rentre des courses ou de l’école, en fin d’après-midi, l’alignement des chaises contre les façades accueille presque tous les habitants de la rue! On les salue un à un avant de rentrer chez soi, même si les sacs sont lourds et les pensées rêveuses… Impossible de ne pas admirer la Vespa du grand Bruno qui tire sur une cigarette pendant que sa sœur prend un bain de soleil (elle déplace son siège à chaque fois que l’ombre avance) ! Leur petit frère joue au ballon et se fait réprimander parce qu’il vise dans les pieds, les tricots ou les journaux… Souvent, une discussion s’amorce entre les personnes assises et celles qui passent. On demande aux enfants s’ils ont bien travaillé à l’école et s’ils ont été sages, aux adultes si leur santé est bonne et si toute la famille va bien. Tout le monde parle à voix haute, mais certains plus fort que d’autres. Des plaisanteries sont lancées à la cantonade, les rires se partagent…

     Habiter signifie HABITUDES… l’habitant d’une ville n’est pas libre de vagabonder mais il est libre de circuler, comme sur un manège, que ce soit à pied, en voiture ou à vélo, il tourne, il ne part jamais vraiment mais il revient toujours, et le souvenir n’est qu’un retour après tous les autres retours… se souvenir consiste à retrouver dans les archives de la mémoire la carte du circuit que les pas ont gravé, puis d’en suivre le tracé comme sur un calque en tentant de le superposer aux trajets accomplis autrefois… se souvenir consiste à creuser dans la couche épaisse de tous les moments vécus dans la ville, à sonder leur sédimentation, à en dégager les lignes et les forces, à essayer d’en retrouver l’aimantation, de réveiller les émotions étouffées par les ronces de l’oubli, à redécouvrir les projets portés par les trajets, la dynamique qui motivait la vie!… peur de ne retrouver que des coquilles vides, les restes friables des concrétions formées par la routine des habitudes… pour sortir de la prison des habitudes prises par la mémoire, il fallait sans doute laisser venir les images de la ville comme si le regard les découvrait pour la première fois, se laisser surprendre par le sentiment agréable de leur familiarité, butiner de l’une à l’autre, laisser les associations se former, accepter de succomber au charme de leurs assemblages… l’image de la cour associée à celle du tas de briques incitait à reconquérir la forteresse du passé en suggérant la possibilité d’un retour après l’interdiction de séjour qui semblait avoir été prononcée par la police de la mémoire… le souvenir de la ville était fait de trajets réitérés à l’infini et d’une infinité d’instants qui s’étaient écoulés entre seulement quelques points fixes car dans une ville, on ne cesse pas de revenir sur ses pas, l’itinéraire suivi ramène toujours au point de départ!… images bloquées des souvenirs qui reviennent sans cesse sur le manège de la mémoire, images fugaces d’une eau noire qui miroite au pied des maisons de part et d’autre d’un petit pont de planches, bribes de paroles entendues au cours de promenades (la crue de telle année, les maisons inondées), sensation étrange à la vue d’une esplanade qui n’était pas dans le champ de vision, d’habitude, à cet endroit-là !… la rivière avait disparu, ce mirage était impossible!… sans la rivière, la ville n’était plus la même… or, le lit de la rivière qui la traversait avait bel et bien été comblé, et la ville avait perdu son âme… que reste-t-il des souvenirs noyés ?… et toi, qui essaies de revenir sur les rivages du passé au point de ressentir pendant quelques fractions de seconde les émotions de l’enfant qui te fait signe et que tu aperçois comme autrefois dans les reflets en abyme que se renvoyaient les glaces dans les deux ou trois cafés de la ville où la famille avait ses habitudes, qui es-tu donc sinon l’ombre de toi-même à la poursuite de ton propre fantôme ?…

     Souvenirs en miettes miettes de souvenirs dans la nappe repliée sol soleil fenêtre fête l’été entre par la fenêtre éclats de la lumière étalée sur le sol on lui avait dit oh le beau jour bleu le ciel tout près de la rivière une nappe blanche sur l’herbe verte ondulations comme une vague le rectangle de la nappe comme un radeau hissez haut! cap sur la joie! le quotidien gris s’était envolé la sirène n’était pas celle de l’usine mais d’un bateau les marins sont des ouvriers qui rament la mer est calme la mère est belle le père sort de l’usine ou du port on attend qu’il arrive à bord le goûter est posé sur la nappe des gouttes tombent gronde l’orage le pique-nique est un naufrage

     Le cours de la rivière a été détourné et l’usine de tissage n’existe plus, mais la ville résonne encore de tous les cris lancés au fil du temps par les ouvriers qui n’ont pas cessé de manifester, depuis la création des premiers ateliers de l’industrie textile dans la Cité de la Toile, pour obtenir des salaires plus élevés! La voix de Jean Jaurès, venu soutenir la grande grève de 1903, résonnait encore dans la mémoire familiale qui se souvenait des coups de feu tirés par les gardes mobiles à cheval et de la répression féroce exigée de l’Etat par le patronat… Le vieil homme ne comprenait pas. Pourquoi refuser quelques centimes de plus par heure quand les profits étaient aussi manifestement colossaux, comme en témoignaient les châteaux ou les palais modernes de la bourgeoisie locale?… Même un bourgeois ne pouvait porter à la fois qu’un seul manteau!…

     Les rouleaux de bâche ne sont plus chargés sur les péniches depuis longtemps, mais la rue s’appelle toujours « Quai de… »! « Quai de Beauvais »… Même sur le canal creusé à l’écart du centre, les péniches se font rares… Suivre le chemin de halage, arriver à l’écluse, entendre le grondement de l’eau bouillonnante, se sentir saisie alors avec une force inattendue par le souvenir de la peur, en traversant le pont dans la nuit noire, d’être engloutie par les reflets mouvants des eaux profondes!… Cette peur archaïque qui remontait du plus profond d’elle-même était-elle antérieure ou postérieure à l’autre?… quand, pour la première fois, elle avait découvert la mer, les vagues?… le vent faisait tourbillonner les grains de sable qui frappaient le visage et soudain, cette impression atroce d’être aspirée par le sol dans le sable mouillé!… Comment exprimer l’horreur ressentie cette autre fois –elle était à peine plus grande — quand, en une fraction de seconde, alors que la vie toute neuve avait le goût du paradis — il faisait beau, la famille profitait de quelques jours de congé payé — une pierre glissante sur le bord de la berge l’avait fait basculer dans l’eau hypocrite du canal qui miroitait paisiblement sous le soleil?… Stop! arrêter la projection du film!… ce déroulement sans fin des images qui s’interpellent!… craindre les tourbillons de la mémoire… reprendre, peut-être, un peu plus loin?…

     Les images s’interpellent dans le train de la mémoire comme un film le train des images file à toute vitesse derrière les vitres propulsées à la vitesse de la lumière les images des souvenirs glissent dans le train qui ne ralentit pas malgré les pierres glissantes sur les berges du canal les souvenirs sont canalisés cannibalisés entre les balises rails entre lesquels entre lesquelles circulent aller retour plusieurs fois par jour la nuit aussi les images sont en ruine le patron de l’usine aurait été ruiné le pauvre pas de pitié pour l’ouvrier toutes ces ruines dans la ville détruite qui crie le sifflement des bombes le sifflement du train la sirène de l’usine le bruit des bottes obéir se contenter de peu courber l’échine la Chine au loin dans le lointain l’Orient-Express voyage dans la nuit des Déportés trépidation des wagons sur les rails crissant dans la nuit les mots galopent et les phrases déraillent troupes de mots à l’assaut de silhouettes rayées effacées de l’écriteau de la mémoire l’écriteau bleu de la rue des Déportés quand les enfants qui apprennent à lire ignorent le sens le sang des mots épouvante de la révélation quand tombe le voile des mots qui rendent fou!… la locomotive s’emballe les images s’entrechoquent choc de la chute dans l’eau froide du canal froide comme la mort froide comme les mots privés de r privés de rire ou de raison privés de rire sans raison sur les rives du canal glissant qui piège les enfants !… le projecteur est tombé, le mécanisme s’est détraqué, les images ont perdu leur clarté, l’insouciance s’est envolée, l’histoire du film a sombré dans les décombres de la ville ravagée, on ne peut plus, comme avant, comme si rien ne s’était passé, partir et revenir, courir, rire et pleurer, pleurer de rire ou rire à en pleurer, actions simples au passé simple d’un bel été!… il faut tout oublier, tout effacer, laver, nettoyer et encore nettoyer, débarrasser de leur passé de cheminée toutes ces briques entassées dans la cour à l’ombre du lilas pour construire des murs tout neufs et refuser d’écouter les sirènes des usines!…

     De beffroi en beffroi, avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu, avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner, les villes du plat pays étalent leurs rues, leurs cours et leurs pavés dans l’indifférence de l’oubli… A quel prix le travail des prolétaires, à quel prix le travail de leurs enfants?… La brume des fumées a étouffé leurs cris, a effacé leurs souffrances, dans les vieilles cités horizontales aux longs murs de briques brunes ou rouge sombre creusés par des fenêtres en forme de meurtrières, que les seigneurs (saigneurs?!) ou capitaines d’industrie du dix-neuvième siècle avaient construites sur le même modèle dans toute l’Europe du Nord, de Lille-Roubaix-Tourcoing à Manchester, de Newcastle à Charleroi, de Düsseldorf à Valenciennes, de Londres à Flixecourt… Non loin de ces forteresses, les regards fatigués imaginent la mer et rêvent de grands voyages en suivant le cours de l’eau qui irrigue la plaine traversée de multiples canaux, dans les béguinages et les villages paisibles. A Bruges, on est un peu à Venise, et même au bord d’un simple ruisseau, en écoutant la pluie glouglouter dans un grossier caniveau, rien n’empêche d’imaginer le vent sur les voiles d’un bateau, de s’envoler vers le ciel, d’en contempler les reflets sur les rivières, de voir les campagnes onduler vers la mer, de se laisser bercer par le moutonnement des vagues, de perdre son regard dans l’horizon immense, de se sentir devant l’infini aussi petit-e, mais pas plus, qu’un-e bourgeois-e vêtu-e de beaux vêtements dans les pièces luxueuses de son château…

     Les rues changent parfois de nom mais sont plus pérennes que leurs habitants. La vie, là-bas, avait continué sans elle. D’autres vivaient dans le décor de son ancienne vie, d’autres flânaient dans la ville ou faisaient les courses à sa place (mais le marchand de légumes avait disparu), regardaient les mêmes rues, les mêmes briques, les mêmes façades, même si rénovées, repeintes, rejointoyées… Le lilas blanc déployait peut-être encore ses branches dans la cour, mais d’autres qu’elle profitaient de son ombre… La ville était devenue une entité abstraite, elle n’y connaissait plus personne, elle ne pouvait pas imaginer les vivants dans les rues devenues vides, ou plutôt désertées par ceux-celles qui avaient été ses proches… Souvent, dans une ville étrangère, elle avait le sentiment bizarre d’entrer par effraction dans un lieu où elle n’avait pas sa place, comme si la vie n’y était possible que par le biais de la procuration donnée par les morts… Dans les rues de la ville où plus aucune silhouette ne lui était familière, il lui semblait de la même façon qu’elle n’avait plus sa place. L’image de la ville restait fixée au fond de sa mémoire comme cette fausse cité italienne construite dans le seul but de fournir des décors aux cinéastes, mais il n’y avait plus de tournages, plus de films, plus d’acteurs, plus d’actrices, plus d’histoires vivantes à raconter. Un point aveugle altérait sa vision de la ville…

     Le gros oeil du beffroi, jaune dans la nuit bleue comme une deuxième lune, non loin du clocher effilé d’une église qui pointe le ciel au-dessus de la ligne des toits de tuiles rouges, parfois quelques ardoises, et de la frise limitrophe des cheminées découpées en ombres chinoises par la faible lueur des réverbères tout autour de la grand’place désertée, bordée par les rideaux de fer baissés sur les devantures des magasins du centre-ville endormi, avec quelques voitures immobiles et vides en stationnement le long des trottoirs… entre les grosses mailles de la grille qui protège la librairie du coin de la rue en face de l’Hôtel de Ville, sur la couverture à bords jaunes d’un album de bande dessinée posé verticalement sur un présentoir, l’image d’un beffroi dont l’horloge éclairée de l’intérieur brille dans l’obscurité comme une lune au-dessus de la ligne des toits qui se découpent dans la nuit en formant une frise d’ombres chinoises voilées de quelques nuages tout autour d’une place déserte… silence… l’ombre de la ville se recueille et se reflète dans les vitrines, dans les flaques, dans les rétroviseurs des voitures garées au bord des trottoirs et sur leurs carrosseries luisantes, distribue à l’infini ses parcelles de réalité que le gros oeil du beffroi recompose peut-être tout en haut de la ville, à quelques mètres seulement de la pointe effilée du clocher de l’église détruit comme lui puis reconstruit à plusieurs reprises au moment des guerres, ils n’en peuvent plus de trembler sur leurs bases…

     Les objets sont posés en éventail sur la toile cirée qui recouvre la table. Des photos, quelques cartes postales, une pile de lettres, des coupures de journaux, un petit objet en cuivre muni d’une loupe, une fine baguette de bois souple, de la colophane, un livre de poche au dos décollé, une vieille montre, un brassard, un calot de soldat… Les pages du livre sont gondolées, les couleurs de la couverture sont presque effacées, on devine la photo d’un poilu sous le nom de l’auteur, Henri Barbusse, Le feu… Sur la toile usée du brassard, une croix rouge… Rouge également l’inscription d’une adresse sur une enveloppe blanche, les autres adresses de la pile de lettres sont libellées à l’encre violette sur de vieilles enveloppes bleues; les cartes postales sont jaunies et tachées; sur une photo en noir et blanc aux bords dentelés, un chasseur alpin sourit à l’objectif avec un mouton entre les bras; sur une autre photo, en couleur et relativement récente, un homme d’une soixantaine d’années pose devant des rouleaux de toile… Le petit objet en cuivre dont les côtés articulés se déplient est un quart de pouce, sa loupe servait à compter les duites… La baguette de chef d’orchestre est une tige de roseau fine et assez courte, enduite de couleur blanche… La boîte en fer qui contient la colophane est ronde comme le cadran de la vieille montre-bracelet, mais plus large que celle-ci, bien que peu volumineuse… Tout en haut d’un beffroi, sur une carte postale abîmée par des pliures horizontales qui ont cassé son glaçage, une horloge circulaire semble regarder la ville qu’elle surplombe… une autre carte postale représente la façade ornementée du « nouvel » Opéra de Lille, inauguré en 1923 après l’occupation allemande ; au dos, quelques lignes de texte retracent l’historique de sa destruction-reconstruction à la suite d’un incendie survenu en 1903… Les adresses inscrites à l’encre violette sur les vieilles enveloppes bleues mentionnent des lieux situés dans le Nord de la France, en Angleterre ou en Allemagne… dans le paquet de lettres, des pages ont été écrites au crayon rouge sous les bombes… La plus grande des coupures de journaux, en format double, retrace la campagne de mai 1940 à l’aide d’une carte détaillée de la ligne de front et du mouvement des troupes dans la plaine du Nord… Sur de toutes petites coupures datées de 1936, 1938 et 1947, des noms de lauréats ont été listés par spécialité instrumentale en face des œuvres proposées aux concours par le Conservatoire national de musique de Lille…

     Quel était le motif de la toile cirée quand, pour la première fois, l’enfant avait posé sur la table un cahier et des crayons? Couleurs ternies et fleurs fanées de toiles usées superposées dans la mémoire, strates de souvenirs et formatage rectangulaire de tout ce qui se voit-lit-s’écrit dans les écrans-livres-cahiers, jeux de miroir, réfléchissement, réflexion-réfraction à l’infini de l’infiniment petit-grand à l’infiniment grand-petit, zoom dans un sens, zoom inversé, quel était mon angle de vision à ce moment où, pour la première fois de ma vie, je posais le rectangle d’un cahier sur le rectangle d’une table?… Souvenir de l’effet de loupe d’un « quart de pouce » posé sur la trame d’un tissu pour en compter les fils et vérifier la densité, fascination pour ce petit objet de cuivre pas plus gros qu’un dé lorsqu’il était replié, immersion dans l’univers de l’optique appliquée aux fils ténus de l’histoire d’une toile, ce rien ou cette illusion qui ne tient qu’à un fil?… Jeter sur l’écran du monde le dé d’un « quart de pouce » pour regarder ce qu’il trame à la loupe, observer les lignes-fils qui tirent des bords de chaque côté, essayer de discerner les motifs, espérer découvrir le mystère de leur tissage, tourner les pages et les plis, fouiller dans les replis, croiser les doigts comme on croise les fils, penser à regarder de loin la composition de l’ensemble, bouger devant l’écran du monde ou de la toile comme une ombre chinoise, aimer cette duplication du moindre geste, craindre toutefois la disparition de l’image et de son ombre, avoir envie de renouer les fils disjoints, essayer de relancer la navette des bobines pour créer un pont entre le bord reculé du passé et le bord avancé du présent, manquer de force et d’agilité, perdre les pédales, oublier le motif du début, se perdre dans un trou d’aiguille, glisser dans un couloir de l’espace-temps, tomber à la renverse, en débouchant sur l’envers du décor, comme Alice au pays des merveilles?…

     Des carrés de champs, une route, une voie ferrée, au loin le clocher d’une église… une ligne de peupliers, un canal, une écluse… un beffroi qui domine un centre-ville… des piétons immobiles devant des vitrines de magasins… des voitures arrêtées à des feux rouges, des vélos qui zigzaguent… des étals colorés sur la place d’un marché, une foule bigarrée, une ambiance de kermesse… l’envol d’un ballon rouge au bout d’une ficelle tirée par un enfant… la cour d’une maison, un amas de briques, un lilas blanc… une rue de l’Octroi, une rue du Souvenir, une rue des Soupirs… la vitesse des véhicules sur une route nationale… la lenteur d’une péniche entre les berges d’un canal… des rues étroites et sombres, plus claires et plus larges à mesure qu’elles se rapprochent d’un centre… des rues comme des couloirs, des rues-couloirs qui desservent une multitude de portes… un entrelacs de rues parcourues en tous sens par une foule de passants… des portes qui ouvrent ou se ferment sur des lieux publics ou des espaces privés dans un labyrinthe de rues-couloirs… des scènes de rue, des scènes de vie, de la vie dans la ville… un nombre incalculable de pas et d’innombrables portes franchies de rue en rue à travers la ville comme dans un décor de théâtre… des portes en trompe-l’œil, des miroirs, des reflets, des images de reflets, des souvenirs d’images, des reflets de souvenirs, des images de bric et de broc, des souvenirs de briques… l’image de la ligne des toits d’une ville reconnaissable de très loin sur les chemins de campagne à ses nombreuses et très hautes cheminées d’usines de filature et de tissage… l’image de la même ville aplatie et fondue dans le paysage après la disparition de presque toutes les usines et la démolition de leurs cheminées…

     Avoir un peu d’espace, s’évader de l’enfilade des rues-couloirs de la ville, prendre du champ, marcher sur les chemins verts sans l’obstacle systématique d’une chaussée à traverser en guettant le moment propice pour la franchir au milieu du flux de la circulation, contempler le paysage et le ciel sans la barrière des murs qui cachent l’horizon, respirer l’air à pleins poumons sans les relents de gaz ou de diesel lâchés par les pots d’échappement, écouter le silence devenu possible à l’écart de tous les bruits de la ville, s’asseoir sur l’herbe d’un talus et manger tranquillement les tartines de son goûter sans autre invitation ni interdiction, se sentir merveilleusement apaisé-e par le chant des oiseaux, leur laisser quelques miettes pour engager un début de relation, prendre la mesure du temps qui passe en apercevant au loin le clocher de l’église du quartier qui abrite les souvenirs des premières années de l’enfance, apercevoir de l’autre côté le beffroi de la ville où la vie se passe désormais, tirer un trait fictif de l’un à l’autre dans le ciel bleu de ce jour-là, essayer d’entrevoir l’avenir mais pas trop, risque de nuages!…

     Liberté perdue de ce temps perdu dans un espace qui n’existe plus!… Les rues-couloirs ont gagné du terrain. Les friches et les terrains vagues disponibles n’ont pas suffi à épuiser les projets immobiliers que les promoteurs et la municipalité avaient dans leurs cartons. Les faubourgs des communes voisines ont fini par renoncer à garder leurs distances. Les parcelles agricoles qui les séparaient autrefois de la ville se sont couvertes de lotissements ou d’immeubles d’habitation, les quartiers périphériques se sont rejoints. La pression foncière, en mitant la campagne, a peu à peu tissé une nouvelle ville tentaculaire autour de l’agglomération primitive absorbée par les nouveaux quartiers. Des constructions aussi hautes que le beffroi ont fait disparaître le signal emblématique de la ville dans la masse compacte des bâtiments. En se densifiant, la ville s’est épaissie mais a perdu de la verticalité. La mémoire ne reconnaît plus ni ses contours ni le paysage dans lequel elle s’insérait. Les champs ont disparu. Avec eux, les échappées visuelles possibles vers le clocher qui évoque les lieux des premiers souvenirs. La ligne de chemin de fer que suivait le chemin vert a été désaffectée. Plus personne ne marche le long de cette voie en espérant entendre le sifflement d’une locomotive qui annoncerait le passage d’un train de voyageurs. Sur le talus qui séparait le chemin vert d’un fossé, plus personne ne s’arrête pour regarder défiler les wagons de ce train imaginaire et tenter d’apercevoir les bustes à travers les vitres de leurs fenêtres…

     À vol d’oiseau, l’usine était située à quelques centaines de mètres seulement du centre-ville. Elle avait été remplacée par un supermarché. Deux ou trois SDF — on ne dit plus des clochards — étaient postés près des caddies emboîtés les uns dans les autres et proposaient leur aide pour en décrocher un. Il y avait du monde, mais ce n’était pas la foule des hypercentres commerciaux. Un haut-parleur faisait de la réclame pour des promotions et diffusait une musique sans doute formatée pour plaire à la majorité des client-e-s. Déambuler dans les allées n’était pas désagréable, mais devenait vite ennuyeux… Le vieil homme avait les yeux rêveurs et l’air un peu triste, semblait ici et ailleurs, prenait un produit dans un rayon et le remettait en place, recommençait le même manège avec un autre produit, faisait semblant de s’intéresser aux étiquettes, s’arrêtait de marcher sans raison, remuait les lèvres comme s’il parlait en silence, regardait vers le faux plafond, clignait des yeux en toussotant, prenait un mouchoir pour essuyer son visage, parcourait les allées plusieurs fois de suite comme s’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, partait enfin vers la caisse avec un paquet de pâtes ou un paquet de café, jetait encore un regard en arrière, saluait parfois quelqu’un de la main, le plus souvent un vieil homme comme lui, ses yeux s’embuaient, il ne voyait pas bien les pièces de son porte-monnaie (il lui en avait toujours manqué quelques-unes à cause des quelques centimes d’augmentation de son salaire horaire toujours refusés par le patron qui ne se trouvait jamais assez riche… il aurait tellement aimé que la famille ne manque de rien!), il revoyait défiler sa vie de travail (toutes ces années pendant lesquelles ses rêves s’étaient effilochés…), et ne pouvait s’empêcher, à chaque fois qu’il faisait les courses dans le supermarché, de visualiser l’ancien état des lieux — ses métiers à tisser entre les surgelés et les produits laitiers, le bureau du contremaître dix mètres plus loin à la place des fruits et légumes, la grille par laquelle arrivaient les nuages de vapeur pour humidifier le fil, fixée au-dessus des articles de vaisselle… — et d’entendre comme autrefois dans ce qui avait été son atelier le bruit assourdissant des fouets qui relançaient les navettes, resté gravé dans sa mémoire comme sur le sillon d’un disque qui tournerait sans jamais s’arrêter…

     Destinations statistiquement prévisibles des gens qui vont et viennent, portent des sacs, vaquent à leurs occupations, suivent le tracé des rues, disparaissent derrière une porte, en ressortent, font les courses, toujours et encore les courses, oublient le pain, reviennent sur leurs pas, s’arrêtent à la pharmacie, prennent rendez-vous chez le dentiste, patientent à un arrêt de bus, déchargent le coffre d’une voiture, échangent quelques paroles avec des voisins, adressent des signes de reconnaissance à d’autres habitants-habitués de la ville, vont chercher les enfants à l’école, reviennent de leur travail, film prévisible de l’activité citadine, film muet de la vie dans la ville, gestes répétitifs, stéréotypés, situations convenues, rire attendu, l’attroupement autour de la baraque à frites, le gag de la sauce tomate qui gicle sur une veste, la vie trépidante, la vie cocasse, la vie à la surface, la vie enregistrée sur le vif par la caméra de l’œil, une vie sans épaisseur apparente et pourtant énigmatique, avec les rêves imperceptibles des piétons qui se déplacent munis d’écouteurs dans les oreilles, on entend parfois du son en passant à côté d’eux, on essaie de l’identifier, on essaie de comprendre les amorces d’histoires saisies à la volée sur le trottoir dans les bribes de paroles des personnes croisées, elles téléphonent en marchant à des amis ou à des proches qui vivent peut-être dans des contrées lointaines, les mots s’envolent alors à l’autre bout du monde. Mystère de ces existences suggérées par des impressions fugaces, par des expressions lues sur les visages, par l’enveloppe corporelle des figurants perpétuels d’un film qui se joue en permanence dans les rues de la ville, agrégat de questions sans réponse formant une sorte d’assemblage mobile qui fluctue en même temps que les passants, l’observateur ne saisit que des reflets changeants. L’inconnu-e qui traverse la ville pour la première fois ou qui revient après une longue absence offre lui-même aux autres l’opacité de son corps. Qui est-il, que fait-il, pourquoi a-t-il ce regard interrogateur, que cherche-t-il de ce pas nonchalant, quelle est la tonalité de sa musique intérieure, la singularité de son histoire, ce qui fait battre son coeur. Celui ou celle qui revient se souvient. Un sentiment d’étrangeté domine malgré l’apparente familiarité de certains aspects de la ville. Autrefois, les pieux des chapiteaux des forains s’enfonçaient dans le gravier qui recouvrait la place de l’Hôtel de Ville. Des dalles majestueuses l’ont remplacé, avec un dégradé de marches qui empêche le stationnement des véhicules. La ville se veut pimpante et moderne malgré les nombreux rideaux de fer baissés sur les commerces de jadis, remplacés par des agences bancaires ou de téléphonie. Une petite librairie nichée dans une ruelle portait le nom de « Vraies richesses ». Peintes de la même couleur que la façade, les lettres de ciment n’ont pas été effacées au-dessus de l’ancienne devanture devenue une simple fenêtre de maison, elles se sont seulement enfoncées dans l’anonymat du mur. Impression que la ville voudrait sortir de l’anonymat, qu’il y aurait tout un livre à écrire.

     Il y a des rues claires et festives qui donnent envie de marcher d’un pas allègre, et des rues étroites et sombres dans lesquelles on avance malgré soi entre des murs hostiles, des rues interminables qui se transforment en boyaux dans les cauchemars. La rue, c’est l’accès au monde et sa découverte avant même de savoir qu’il existe. Double expérience, claire et noire, double découverte de ce que la rue-monde propose de bon ou d’inquiétant. La vie sera une suite de rues à enfiler dans les villes, petite commune pendant les premières années de l’enfance, ville moyenne à l’adolescence, grandes villes à l’âge adulte. La ville ne se laisse pas approcher d’emblée dans sa globalité, elle se parcourt rue après rue dans un quartier, au cours d’un trajet, dans une portion de ville incluse dans plusieurs trajets, se révèle au gré de ce qui porte les pas — l’école, le travail, les promenades — suscite des impressions qui se renforcent ou se complètent à chacun des passages réitérés. La pensée globale de la ville a besoin de s’abstraire du fourmillement des rues et de la vie telle qu’elle se déroule au quotidien à l’ombre de ses murs, pour obtenir la vue d’ensemble que les voyageurs recherchent en grimpant au sommet d’une tour, d’un clocher ou d’une colline. La perception devient alors révélation. Le démiurge omniscient qui contemple la ville voit les imbrications, comprend les articulations, saisit la répartition de l’ensemble des quartiers, des lieux publics, des espaces verts ou habités, des zones industrielles et commerciales, des réseaux de circulation, routes, voies ferrées, fleuves. De la vieille ville aux nouveaux quartiers, les différentes strates de construction se distinguent clairement et racontent l’Histoire, tandis que les immeubles récents ou les gratte-ciel dessinent l’avenir. Le moutonnement vert d’un bois ou d’un parc, parfois l’horizon bleu de la mer, souvent ou presque toujours les reflets argentés d’une rivière, inscrivent des repères naturels dans l’univers minéral du bâti qui reflète différemment la lumière selon la nature des matériaux dont il est fait, briques rouges ou de couleur ocre, pierre dorée, surface grumeleuse du béton, façades lisses et miroitantes des hautes tours qui frôlent le ciel… Mais la misère des faubourgs ne se voit pas d’une telle hauteur, et la détresse des sans-domicile est également invisible; elles ne se détectent qu’au ras du sol, en retournant les bidons de la ville, en démystifiant la ville bidon qui étale sa prospérité factice obtenue par le pillage des ressources de la planète et en spoliant les populations les plus pauvres. La vérité de la ville se vit en deçà des rêves d’urbanistes, dans le fourmillement de ses rues, dans les boyaux de son ventre dilaté, dans la ségrégation de ses habitants, dans l’enfer des existences de ceux-celles qu’elle exclut…

     La vitre… la paroi de la vitre… entre le paysage extérieur qui s’éloigne à grande vitesse et les voyageurs assis sur leur siège le nez dans un journal ou les yeux dans le vague… les vitres froides… la condensation de l’haleine sur les vitres froides… la main qui essuie la buée, le front qui se penche, les yeux qui tentent de saisir des fragments de paysage… les pylônes strient l’espace ou l’effacent en brouillant la vue avec des effets stroboscopiques… le temps s’immobilise… plus rien n’a d’importance ou si peu… les gestes sont entravés, les activités du quotidien sont suspendues, les perceptions habituelles n’ont plus cours, l’esprit est vacant… vite, la vie va vite… derrière la vitre, la vie défile… les villes, de l’autre côté de la vitre, défilent… la vie, les vies dans les villes… sensation de vitesse presque imperceptible de ce côté-ci de la vitre, rideau… une main tire un rideau sur le monde extérieur qui disparaît à toute vitesse derrière la paroi de la vitre recouverte du rideau… la passagère du train se sent propulsée comme un projectile dans un espace-temps éternellement fuyant… vertige… images sans cohérence véhiculées par des bouffées de réminiscences… la césure du temps a figé les souvenirs… le voyage de retour se superpose à d’autres voyages et à d’autres retours qui s’inscrivaient, à l’époque, dans une suite d’actions fluides portées par la dynamique de la vie… l’enchaînement des faits s’est disloqué… ils ont sombré dans l’oubli ou se sont fixés de façon aléatoire dans une sorte d’album conservé par la mémoire, feuilleté distraitement et par intermittences…

     Autrefois, le rail caressait la courbure des villes et, même si le train ne s’y arrêtait pas, on avait le temps de lire leur nom affiché sur les quais, Béthune, Albert, Carvin, Cambrai, Douai, Hazebrouck… tout en saisissant du regard la silhouette des voyageurs en attente qui observaient le convoi. On identifiait quelques centaines de mètres avant l’entrée en gare, pendant que le train ralentissait, des éléments d’architecture ou de paysage urbain caractéristiques, vierge dorée sur un clocher, haute tour d’une église ou d’un beffroi, terril, cheminée d’usine, stade, enseigne lumineuse d’un entrepôt industriel, d’un nouveau centre commercial qui faisait penser à l’Amérique… Les trains à grande vitesse ne passent plus par les petites villes. On n’entend plus leur nom cité dans un toussotement de micros pour annoncer le prochain arrêt. Les voyages s’improvisent moins facilement. On n’achète plus son billet au dernier moment, on ne monte plus dans le train d’une grande ligne alors qu’il s’ébranle déjà, on ne peut plus suivre l’impulsion déclenchée par un désir instantané de voyage. La fréquence des trains sur les lignes dites secondaires s’est considérablement réduite, et comme au temps des diligences, avant d’atteindre la destination souhaitée, il arrive de se retrouver bloqué pour la nuit dans un coin de province que la raréfaction des trains a éloigné des grands axes de circulation. Euralille et Lille-Europe, à cette époque, n’existaient pas. De grands espaces inoccupés servaient de parkings aux automobilistes venus des communes voisines pour travailler ou prendre le train dans la métropole. Les façades de verre du nouveau quartier d’affaires défient les souvenirs. L’ancien monde, cependant, n’est pas loin. La gare qui vient d’accueillir l’Eurostar a été aménagée juste derrière la gare d’origine, qui porte désormais le nom de Lille-Flandres et n’accueille que les trains régionaux. Son bâtiment — celui de la première gare du Nord de Paris reconstruit pierre à pierre dans la cité lilloise — n’a pas changé. Le coeur bat un peu plus fort. Il faut contenir l’émotion. Marcher d’un pas tranquille de la rue Faidherbe à la place de la Déesse en passant par l’Opéra et la Vieille Bourse, admirer la splendeur et la richesse ornementale des façades rénovées, s’installer à une terrasse de café, commander une bière comme avant, comme jadis, comme si la vie, ici, n’avait jamais été interrompue et qu’il était possible de reprendre le fil comme si de rien n’était… On remontera ensuite vers la gare de Lille-Flandres par la rue du Molinel, à moins que les pas ne se dirigent plutôt vers la Préfecture pour prendre l’autobus. La navette ferroviaire est plus rapide, mais le bus pénètre dans le coeur des communes qu’il traverse en suivant la ligne de leurs rues. Il faudra faire le trajet plusieurs fois pour réveiller les sensations propres à chaque moyen de locomotion, et se rappeler le nom des villages qui se sont fondus dans l’agglomération. En été, Bois-Grenier était un but de promenade dominicale. On marchait nonchalamment pendant des heures au milieu des champs en s’amusant à reconnaître les clochers aperçus de loin dans un cercle qui allait de Fleurbaix à Frelinghien et de Prémesques à Nieppe, en passant par La Chapelle d’Armentiéres. Les noms de ces villages, hameaux ou lieux-dits apparaîtront sur les panneaux des abribus ou des petites gares qui jalonneront le trajet jusqu’à la destination finale. L’autobus s’arrêtera sur la grand-place de la ville-terminus où s’achèvera le périple, mais il sera possible de descendre un peu avant, dans le quartier Saint-Roch, avant qu’il ne s’engage dans la rue Deceuninck… La fin du voyage fera crisser les émotions… Difficile de ne pas revoir en pensée les proches venus autrefois accompagner ou accueillir celle qui partait ou celle qui revenait… Les souvenirs occultés se rebellent, des flots d’images rompent les digues de la mémoire sans avoir pour autant le pouvoir de ressusciter le passé, ni les personnes disparues… En quittant la terrasse du café, la revenante se dirige vers une librairie pour y acheter un carnet. Elle préfèrera sans doute à la trajectoire directe et plus rapide du train l’itinéraire sinueux et les lenteurs du bus…

     Un jeune homme tout en noir — jean, blouson et sac à dos — arrive en sens inverse sur le même trottoir, sa main droite tient un étui de violon, il se dirige vers le Vieux-Lille. Elle fait demi-tour et le suit, traverse derrière lui la place du Théâtre, s’engage dans la rue de la Clef, imagine la silhouette d’un autre jeune homme à la démarche fiévreuse (ses doigts se crispent sur une poignée de bagage en vieux cuir élimé), sourit en lisant le nom de la rue des Chats bossus, la prend et continue rue de la Monnaie, regarde en passant les vitrines des magasins de musique, reconnaît le Conservatoire (autrefois national, à rayonnement régional aujourd’hui), dont le bâtiment circulaire épouse la forme de la place du Concert, sent son coeur battre la chamade à l’unisson de celui du jeune homme qu’elle voit en pensée à travers le marcheur habillé de vêtements noirs qu’elle s’est mise à suivre depuis la rue des Manneliers… tous deux franchissent le perron de la porte d’entrée principale et disparaissent derrière les battants gris, l’un, fantôme de l’autre, se présente à un jury de concours (mais peut-être est-ce le cas aussi pour le jeune homme réel?)… De l’extérieur, on entend un entremêlement de sons disparates d’instruments désaccordés d’où émergent les notes fluides d’un piano, ambiance de concert ou préambule d’une représentation à l’Opéra, il racontait, elle imaginait… les habitués du poulailler ne se soucient pas de voir distinctement la scène, seules importent les voix qui montent vers eux, ce sont des passionnés… les musiciens déjà en place dans la fosse d’orchestre entendent le brouhaha des spectateurs qui s’installent, le bourdonnement de leurs conversations et le frottement de leurs corps contre les fauteuils… un grand lustre surplombe la salle et des fresques magnifiques décorent le plafond… pendant de longues minutes, une douce cacophonie mêle les bruits de toux et les raclements de gorge aux accords des musiciens qui recherchent le la… il y a toujours des retardataires, des gens qui arrivent au dernier moment et soulèvent les protestations de ceux-celles qui doivent se lever pour les laisser passer… le lourd rideau de velours rouge reste baissé sur la scène tant que le silence n’est pas total… chaque année, les plus grands opéras du répertoire sont chantés par des artistes venus du monde entier, à la notoriété parfois très grande, comme La Callas… les voix sont toujours exceptionnelles mais certaines le sont encore plus… les amateurs avertis reconnaissent les timbres de chacune et viennent spécialement écouter telle voix dans tel rôle, la Tosca, Violetta, Mimi, Madame Butterfly, Faust, Carmen, Rigoletto… la représentation est une sorte de messe qui déroule un rituel, la partition et le jeu des acteurs-chanteurs est connu, et pourtant chacun-e retient son souffle comme s’il allait se produire un événement inattendu… quand le silence est enfin établi dans la salle, les lumières baissent d’intensité et le chef d’orchestre est éclairé par un projecteur… sa position est surélevée par rapport aux musiciens invisibles dans la fosse pour qu’il puisse voir les chanteurs évoluer sur la scène et communiquer avec eux du regard… une salve d’applaudissements le salue pendant qu’il salue… la salle devient alors complètement obscure et le rideau se lève sur un monde clos dans lequel chacun se glisse avec délice… tout au long de la représentation, la légère rumeur qui descend vers la fosse renseigne les musiciens sur la ferveur du public…

     La mort est à chaque coin de rue. Un nom, deux dates, naissance-décès. La Ville balise son territoire en posant des écriteaux sur les murs comme sur une tombe. Les défunt-e-s d’envergure nationale donnent leur nom aux grands axes, les personnalités locales à des rues de moindre importance, et les flâneurs qui ignoraient souvent l’existence de ces notables calculent le nombre d’années qu’il leur resterait à vivre s’ils mouraient au même âge… Les bâtiments publics rendent également hommage à des hommes ou (plus rarement) à des femmes illustres qui ne sont plus de ce monde, en portant leur nom. Ecole Jean Macé, collège Jules Verne, lycée Paul Hazard, centre culturel Malraux, centre social Guynemer, musée Puvis de Chavannes, bibliothèque Marguerite Audoux, gymnase Pierre de Coubertin, aéroport Saint-Exupéry… cette mise en lumière dans l’obscurité de la mort confère à celle-ci une sorte de halo qui la rendrait presque désirable. La vérité de la mort est dans sa dématérialisation. Affaire de mémoire, elle se fréquente dès les premières années d’école dans les cours d’histoire et de littérature, dans les livres des librairies ou des bibliothèques, à la fois omniprésente et invisible. La mort est une idée, une pensée, un tableau, une sculpture, un legs dont se nourrit la mémoire des vivants. En un sens, toute la Ville est un cimetière. Dans les quartiers historiques, ce sont des noms génériques de métiers ou de fonctions de régulation qui tentent de ressusciter les populations anciennes. Rue des Tanneurs, des Tonneliers, des Drapiers, de la Ganterie, de la Verrerie, de l’Abreuvoir, de la Fontaine, du Change, des Enfants Rouges… une foule anonyme bat le pavé depuis les siècles des siècles! Imaginer un observateur installé à la bonne distance dans le cosmos et muni d’un télescope adéquat pour voir d’un seul coup d’œil l’ensemble des passants qui ont arpenté les rues de la Ville depuis son origine!

 Un étrange objet 

     J’ai devant les yeux un objet absent imaginaire de forme rectangulaire… comme si la mémoire, comme si la re-présentation était impossible… et pourtant, dans ce cadre rectangulaire inexistant ou abstrait ou virtuel, scintillent comme des appels d’air, des appels à l’écriture… L’objet absent, ce rectangle… rectangle blanc de la tablette où s’inscrit le noir de l’écriture… mes velléités d’écriture s’inscrivent en négatif dans le cadre rectangulaire d’un objet réel, une tablette numérique, qui me renvoie le souvenir des ardoises disparues de mon enfance, dont le fond noir recevait les signes blancs que je traçais à la craie…

     Le printemps qui revient n’est jamais le même, l’enfance révolue a disparu, les jours anciens ne reviendront pas… mon temps, le temps humain, n’est pas cyclique… sur mon ardoise imaginaire, je vois une flèche blanche… curseur du temps… comme au cinéma, j’aperçois déjà le clap de FIN… Les lignes de l’écriture s’enroulent et se déroulent, s’effacent ou se gravent à l’encre virtuelle sur l’écran blanc de la tablette… tentent de se faufiler entre les fils emmêlés des lourds écheveaux de souvenirs… fragments de mémoire agglutinés dans l’épaisseur du temps… où l’étoupe étouffe les mots avant qu’ils ne parviennent à se former à la surface… De tous les objets anciens que j’ai tenus entre les mains, il ne me reste donc que cette matrice… la forme idéale d’un rectangle, mère des réminiscences venues du plus lointain de mon passé… forme de mes cahiers d’écolière et de mon premier livre de lecture, des premières cartes à jouer, des premières images… forme de la toile cirée qui recouvrait la table familiale… je savais qu’elle était superposée aux plus anciennes et que leur épaisseur retenait dans ses strates la mémoire de notre histoire… plus tard, sous l’effet d’un élargissement sidérant du monde qui s’ouvrait à moi mais que je ne pouvais plus contenir dans l’espace restreint de mes mains écartées, forme de l’écran des trois cinémas de la ville où mes parents m’emmenaient parfois voir des films qui n’étaient pas de mon âge…

     Comme au cinéma, ma tablette, cette ardoise magique, laisse apparaître ou disparaître les mots, les sons et les images… sur l’écran scintillant, je vois ou j’imagine le présent absent et le passé présent… le temps recomposé… ma vie décomposée… Le monde se recréait à la pointe des plumes Sergent-Major crissant sur le papier mat des cahiers de brouillon, ou glissant sur le papier brillant des beaux cahiers du jour qui recevaient nos chefs-d’œuvre… le monde continue de s’écrire à la pointe extrême de l’instant, sous la pression de nos doigts qui tapotent désormais les touches virtuelles de claviers représentés par une image… Imaginer chaque impact de nos stylos sur le papier, chaque point de contact de nos doigts sur les claviers, impulsant un rayonnement électrique qui serait à l’origine d’une formation étoilée, très loin, par-delà les galaxies visibles… penser aux pans de vie engloutis dans les trous noirs de la mémoire… entre les espaces blancs de l’écriture tournoient des univers perdus…

     Plages, pages d’écriture… le cadre reste rectangulaire, mais, aujourd’hui, il n’existe plus de limite au bas de la page… le bord n’est qu’apparent… l’écriture s’enfonce à l’infini vers les abysses… si le fond de la piscine n’est jamais atteint, il est toutefois possible, en cliquant sur la barre qui balise l’espace vertical illimité de la page, de remonter vers les hauteurs… Penchée sur la page  toujours neuve, je passe le plus clair de mon temps à en scruter la surface, guettant les surgissements imprévisibles des lettres… la page est comme le lac dans lequel, enfant, j’ai failli me noyer… sa substance est trompeuse, l’appui n’est pas solide… La page est un étrange objet… l’étrangeté de la page est démultipliée par la tablette numérique… légère, elle ne pèse pas dans le creux de mon corps qui l’accueille… et il est rassurant d’appuyer les doigts au repos sur les bords de son cadre… aussi plate que les ardoises de mon enfance, son format l’apparente aux fins cahiers qui ont reçu mes premiers essais d’écriture… Pouvoir de l’encre sur la page blanche, quand je voyais mes premières phrases avancer sur la page comme des vagues, avec le sentiment quasi religieux d’assister à la création du monde… pouvoir démultiplié de la tablette qui ajoute à l’écriture  les couleurs et les formes des images, leurs mouvements, la musique des sons et des voix… La page promettait déjà l’universel et l’éternel… elle attirait vers elle en les transformant en lignes d’écriture  les ficelles des marionnettes ligotées à l’intérieur de nous, et propulsait nos véritables personnes à la lumière… Les lignes d’écriture se continuent aujourd’hui du même geste, augmenté des pouvoirs de la tablette… les pages virtuelles se déroulent comme un papyrus ou de vieux parchemins dans le cadre rectangulaire de l’écran numérique… le haut et le bas qui autrefois se touchaient dans le rouleau refermé se rejoignent aujourd’hui d’un seul clic sur une commande de permutation qui permet le retour instantané vers le premier ou le dernier mot, l’alpha ou l’oméga… la page virtuelle est un esquif dans l’océan du web… elle est portée par des vagues de liens connectés à l’immense du monde… sa surface est agitée par la houle de ces mêmes liens qu’elle porte autant qu’ils la portent… ma tablette interconnectée fait de moi un être de réseau… dans l’eau glissante que ses bords encadrent…

Le paysage qui se dessine

      Ma table de travail n’est nulle part ou partout… n’importe où… ma table de travail est le plus souvent une tablette, qui a pris le pas sur l’ordinateur portable que déjà je trimballais presque partout… encore plus portable, plus légère, plus discrète, presque transparente, juste ce qu’il faut comme écran réflexif entre le monde et moi… derrière le paravent de cet écran, je rêve, je divague, je ramasse les forces de ma pensée, je fais venir au jour des mots, je forme des phrases, je les efface, je recommence… et je n’écris plus jamais seule… car à tout moment et d’une simple pression de mes doigts sur l’écran tactile, je sors de mon texte et le glisse vers les fenêtres ouvertes de mes ami-e-s présents sur les réseaux du web… ils et elles me liront, je le sais, avec attention et passion, avec le sentiment de vivre une relation intense à l’écriture, la sienne, celle des autres, frères et sœurs reconnaissables entre mille à cette incroyable profondeur de l’être qui les rend étonnamment si légers… Depuis l’invention du web, le lecteur et le scribe tiennent plus que jamais le monde entre les paumes de leurs mains… tels le penseur de Rodin, ils s’abîment dans sa contemplation, courbent le dos devant la monstruosité de ses imperfections, tentent parfois un geste ou un regard pour arrondir quelques angles… l’engagement consiste à suivre une ligne partie de je ne sais où pour une destination hautement improbable ; seul compte le chemin, la ligne… et le paysage qui se dessine, ligne après ligne… Je ne suis pas capable de dessiner sur une tablette… je n’ai pas encore appris… je ne sais d’ailleurs pas très bien dessiner… il m’arrive de manipuler des craies de couleurs, des bâtonnets de pigments friables qui abandonnent leurs poussières colorées sur des supports qui ne sont pas virtuels… je m’installe alors sur un coin de table, n’importe lequel, du moment qu’il est abondamment éclairé, de préférence par la lumière du jour… je malaxe les couleurs, j’obtiens des fondus, il est rare que mes dessins soient précis… je suis devenue myope il y a très longtemps, je suis habituée à cette façon de voir, j’aime que les frontières ne soient pas clairement délimitées… mes dessins ne sont jamais terminés mais, à un moment donné, ils me plaisent assez pour que je décide de les prendre en photo et de les rendre virtuels à leur tour, pour les offrir ainsi en partage, comme les textes que je mets en ligne, à qui veut bien les lire ou les regarder… 

A(e)ncrages

     Il paraît que mon enfance s’est déroulée dans les Hauts de France… mes souvenirs en seraient-ils rehaussés?… Mon Nord n’était ni haut ni grand, je n’ai pas grandi dans le grand Nord, simplement dans le Nord. Mon or était noirci par les fumées d’usine et la poussière de charbon. Les gens ne faisaient pas de tralalas, mais dans la simplicité de leur quotidien, ils avaient plutôt fière allure. C’était d’ailleurs la devise de la ville où je suis née: Pauvre mais fière… La seule montagne un peu haute vue de mes yeux vue dès l’âge de six ans parce que ma grand-mère maternelle y habitait, était le mont Cassel. Il domine la plaine flamande à cent mètres d’altitude. Sinon, le pays était plat. Je l’arpentais à pied de long en large au cours de mes trajets pour aller à l’école ou faire les courses, mes observations étaient toutes concordantes.

     L’été, nous passions une journée à la mer, il fallait se lever très tôt le matin pour rejoindre un point de ralliement où attendait un autocar spécialement affrété pour des familles comme la nôtre. Le car puait le gasoil, les enfants avaient envie de vomir. Mon père nous emmenait aussi parfois à la pêche à dix ou quinze kilomètres de la maison, il nous faisait monter dans un bus normal qui nous déposait en pleine campagne, puis nous parcourions à pied les derniers kilomètres en portant son attirail. Plus tard, en participant à des colonies de vacances, j’ai découvert la Bretagne, la Normandie et le massif central. Comme les marins, je faisais l’expérience de la nostalgie, j’avais hâte de retrouver mon port d’attache… Je pouvais voyager sans le quitter, à l’école, en me laissant guider par les cartes de géographie étalées sur les murs de la classe, mais nous n’avions pas le droit de désigner les lieux par leur position haute ou basse, il fallait dire Nord ou Sud, j’aimais bien dire Nord…

     Le plat pays se reflétait dans l’immensité du ciel, la liberté du regard était sans limites, mes pensées s’étiraient au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, j’avais l’air un peu dans la lune, je ne collais pas bien avec ce que l’on attendait de moi sur la Terre, le Nord me donnait des ailes…

     J’étais à peine sortie de l’enfance, ce jour-là, il n’était pas écrit que je ne reviendrais jamais, la porte que j’ai refermée pour la dernière fois ne se doutait de rien, j’ai perdu le Nord sans m’en rendre compte… Des forces centrifuges ont fait de moi une transfuge involontaire,  des tourbillons cycloniques m’ont précipitée dans un exil définitif, la nostalgie expérimentée pendant mes séjours en colonies de vacances n’était rien à côté de mes futures souffrances… La vie est animée de vents violents qui balayent tout sur leur passage… faut-il qu’il m’en souvienne?… Le deuil de l’enfance est impossible… Comment accepter d’anticiper la mort, de mourir à ses rêves, de renoncer aux grands horizons, de ne plus regarder le ciel?… L’or de mon enfance est là-haut, dans le Nord, au milieu des nuages…

     Avant de les jeter, de les donner ou de les disperser, d’autres que moi avaient trié les objets de la maison où j’avais passé mon enfance… d’autres que moi avaient eu le pouvoir de maintenir ou d’annihiler l’existence matérielle d’une partie de mes souvenirs… pendant un court instant, sans le savoir, d’autres que moi  avaient tenu entre leurs mains la possibilité de ma mémoire… Or, dans le tiroir d’une grosse armoire vermoulue, au grenier, il me semblait bien avoir un jour entreposé deux ou trois albums et autant de livres que j’avais particulièrement aimés. Bien après la césure entre ma vie d’avant et celle d’après les événements douloureux qui m’avaient privée de tout ancrage familial, le désir m’a saisie, devenu impossible à satisfaire, de les palper, de m’abîmer dans la contemplation de leur couverture, de les ouvrir enfin et de les relire dans l’espoir, sans doute, de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en les feuilletant pour la première fois… Il s’agissait de mes premières lectures, des histoires enfantines, des contes… En l’absence de support matériel, ma mémoire ne peut que rassembler ses seules forces pour essayer de ramener à l’air libre les sentiments qui m’animaient alors en tournant les pages! Les émotions refoulées pendant si longtemps semblent étrangement se bousculer dans une sorte de sas qui serait comme un préambule à leur expression?… Mon tout premier livre d’enfant fut un cadeau inestimable, inespéré… Il était composé de grandes illustrations qui montraient des personnages d’une incroyable beauté dans de somptueux châteaux où, malheureusement, dans le tréfonds des salles obscures, se cachaient des gens malfaisants qui fomentaient la perte des princes… Mon regard faisait la navette entre les images colorées et le petit texte austère qui en donnait la clé. La lecture des mots était un dévoilement, le monde sensible venait à moi en m’offrant les armes de sa compréhension, que l’apprentissage des lettres et de leurs combinaisons avait commencé de me rendre accessible!… L’émerveillement ressenti était complexe. Le monde était surprenant, mais son décodage n’était pas moins admirable. S’y mêlaient des sentiments de gratitude pour la personne qui m’avait offert ce premier livre (je ne sais plus qui ni à quelle occasion)… J’ignorais les mystères de ma naissance, je crois que mes premières lectures en étaient l’équivalent. Je garde au fond de moi l’impression indélébile d’avoir vu le jour en déchiffrant les mots que je lisais pour la première fois. Mon ancrage est un encrage. Et la rage de lire puis d’écrire m’a finalement procuré la force de vivre…

     Il y a si longtemps… Aujourd’hui, 27 mai 2016, j’apprends par la radio que le publicitaire Jean-Claude Decaux vient de mourir et, grâce à son hagiographie diffusée sur les ondes, qu’il a révolutionné l’art de l’affichage… Me reviennent en mémoire les inscriptions peintes en lettres immenses sur le mur d’une maison  située en face de celle où habitait ma grand-mère paternelle, morte quand j’avais six ans… DU BO DU BON DUBONNET!… Ces mots sont parmi les tout premiers que j’ai déchiffrés. A leur côté était dessinée une bouteille de vin gigantesque… avait-elle les vertus de la dive bouteille?…

     La maison de ma grand-mère se trouvait dans le quartier Saint-Roch, tout près de la gare d’Armentières, devant les lignes du chemin de fer, cible de bombardements pendant les deux guerres mondiales. L’église de ce quartier, détruite puis reconstruite à deux reprises, n’existe plus, elle a été rasée récemment parce que sa rénovation aurait été inutile (il n’y a plus de fidèles) et trop onéreuse. Que reste-t-il de nos souvenirs?… Quelques images, des mots, une couleur?… Quand il ne reste plus rien, au milieu des feuilles mortes, que le souffle du vent qui les emporte, se fait parfois entendre un petit air résistant et moqueur, qui réveille la sensation bien vivante, quand on a eu cette chance, d’avoir et/ou d’avoir été aimé… illumination soudaine dans la nuit des souvenirs, petite flamme vacillante qui maintient en vie, aimantation d’une boussole orientée vers le Nord…

La possibilité de la mémoire

     Quand j’étais revenue si précipitamment dans la commune de mon enfance, ce jour-là, jour de tristesse et de désolation, je n’étais pas encore devenue une étrangère dans ces lieux parcourus tant de fois. Quand j’avais refermé pour la dernière fois la porte de la maison où j’avais grandi, je ne savais pas que je n’en franchirais plus jamais le seuil, que je ne ferais plus jamais de courses dans le quartier, que je n’aurais plus jamais l’occasion de flâner dans les rues du centre-ville. À aucun moment je n’ai décidé consciemment de ne plus revenir sur les lieux de mes jeunes années, alors qu’ils me paraissaient indissociables de ma vie. Je n’ai rien prémédité. Le fait est que je ne suis jamais retournée  physiquement sur les territoires de mon enfance. Comment l’expliquer autrement que par une sorte de force magnétique qui m’aurait repoussée à l’autre bout du champ de mon vécu, loin, très loin de mes premières expériences?

     En apparence, rien n’avait changé. J’étais repartie avec le souvenir d’une ville intacte, ramassée sur elle-même autour de son centre qui en avait été pour moi le cœur battant. Mais elle m’avait déjà rejetée sans que je puisse m’en rendre compte, puisque je ne lui attribuais pas le pouvoir objectif de m’interdire de séjourner entre ses murs, à l’abri de son beffroi. Je crois même que pour me rassurer, tout au fond de moi, je devais penser qu’elle serait toujours là comme une bonne parente sur laquelle on peut compter, les bras ouverts et le cœur sur la main pour accueillir les oisillons perdus. Comment l’impossibilité du retour s’est-elle peu à peu imposée à moi?

     Les événements récents s’étaient déroulés si rapidement et avec une telle brutalité qu’ils avaient repoussé d’un seul coup tout mon présent dans les zones définitivement révolues du passé, sans que je le sache encore ou que j’en aie véritablement conscience. Tout ce qui constituait ma vie à ce moment-là serait désormais à jamais inaccessible… Comment vivre séparé d’une partie de soi-même?… Vivre sans, ne pas, ne plus y penser, oublier, est-ce possible?…

     Combien de fous, combien de marginaux, combien de personnes en mal de vivre ont simplement raté une marche dans l’escalier de leur existence? Il aurait souvent fallu si peu pour qu’ils se maintiennent dans la trajectoire d’une vie libre !… Les accidents de la vie, perte d’un travail, d’un lieu de vie, séparations familiales, deuils, sont tous associés au phénomène de la disparition, autrement dit à un escamotage, à un vol de ce qui était vécu comme essentiel, comme fondamental, comme fondement de l’existence. D’un seul coup, tout s’écroule… Et ce n’est pas tant le passé frustrant qui est la cause de cet éboulis, que le présent défaillant qui n’offre pas le bouclier de ses anciennes promesses, telles qu’elles apparaissaient à l’horizon de ce futur proche devenu actuel…

     Dans le creuset de la mémoire s’élabore une alchimie complexe dont les drogues diverses apaisent ou réveillent au contraire les douleurs profondes infligées par la morsure de ce qui n’est plus. Le temps se vit dans la durée, les morsures du passé atténuent leurs brûlures si le présent offre des onguents, le bonheur est possible si le passé et le présent s’équilibrent, mais si tel n’est pas le cas, le chaos s’installe…

     Quelles sensations nouvelles ou anciennes ressentirais-je aujourd’hui si la possibilité m’était donnée de revenir et de déambuler sur le territoire géographique et physique de mes souvenirs oubliés? La multitude des fantômes abandonnés là-bas danserait sans doute la sarabande autour de moi à chacun de mes pas…

Fragment de mon ancienne vie

     Irruption d’un si petit fragment de réel passé dans le déroulé tranquille de mes occupations de rangement, petite feuille de papier pliée en quatre, papier chiffonné, usé, doux comme du coton, je range et je trie de vieux cartons qui m’ont été rapportés, ils viennent de mon ancienne vie, je reconnais deux ou trois objets que j’avais complètement oubliés, mais la mémoire, à leur vue, me revient immédiatement, comme c’est étrange, je les saisis entre mes mains comme la première fois, si longtemps après la première fois, face à face incroyable entre deux moi-même à des dizaines d’années de distance, voyage-retour-éclair dans le temps, oui, ce sont bien ces objets et il s’agit bien de moi, moi qui, à cette époque, il y a tellement longtemps… se peut-il?! L’amusement me gagne, je me rappelle les sentiments mêlés que m’inspiraient les personnes qui avaient l’âge que j’ai atteint aujourd’hui, je ne me sens pas si vieille, je pourrais même dire que je n’ai pas changé, je me reconnais même si… chut… ne plus, ne pas y penser, même si… il y a si longtemps, je n’aurais pas imaginé que!… Hélas… si j’avais pu ne pas… Chut! Cet immense territoire sauvage, cette jungle terrifiante dans laquelle je me suis perdue, ont été franchis, je les ai traversés et je suis ici, aujourd’hui précisément, occupée à trier et à ranger de menus objets et quelques feuillets qui me viennent de mon passé lointain avec une indéniable douceur, car… je reviens de si loin et la vie aujourd’hui est si légère, comme elle ne l’avait jamais été depuis, sans doute, les moments les plus privilégiés de mon enfance… d’où émerge soudain ce petit morceau de papier, feuillet sans importance qui, mille fois, aurait pu être froissé, jeté, déchiré, mais qui surgit aujourd’hui, à cet instant, au bout de mes doigts qui l’ont retiré d’une enveloppe où il avait été placé, où je l’avais vraisemblablement placé, jadis, au début de ma vie, pour qu’il traverse sans dommage toute cette épaisseur de temps… pour que je contemple, si longtemps après ta disparition, le tracé de ton écriture que je n’avais plus jamais eu l’occasion de lire et qui se présente à moi, aujourd’hui, comme s’il s’agissait de ta résurrection… mais tu n’es plus de ce monde et la vue de ton écriture que je reconnais entre toutes me procure une fausse joie qui me fait presque pleurer…

La maison démolie

     Les grues s’étaient comportées comme des machines de guerre… Elle avait entendu le bruit mat des boulets qu’elles avaient lancés en balançant leur long cou de girafes… les trous s’élargissaient, des pans entiers de murs tombaient… des rideaux de poussière s’élevaient des gravats en voilant les pièces éventrées… un vide étrange apparaissait dans le sens vertical !… une fenêtre battait des ailes, encore accrochée à son support en chute… elle avait suspendu son souffle, comme pour retenir la vie… La gamine tente de m’expliquer… Nous sommes seuls, je ne sais pas d’où elle vient… Elle est si petite !… Je ne suis qu’un vieux marchand de jouets qui tient une boutique sur la plage au bord de l’océan… Depuis que je me suis retiré de la vie réelle, après de longs voyages, je me suis fabriqué un monde en miniature… Peut-être me fait-elle confiance parce que je la regarde comme une poupée ?… Je me tenais sur le seuil quand, de très loin, sa petite silhouette dansante m’a intrigué, je l’ai rejointe au bord des vagues. À mes premières questions, elle a répondu en faisant des pirouettes sur le sable mouillé, puis elle s’est mise à y tracer des lignes avec un bout de bois, et à décorer son dessin avec les coquillages et les galets ramassés sur la plage… J’ai reconnu sa maison, elle m’a fait entrer dans l’intimité de son logis reconstitué… Derrière cette fenêtre-ci ou cette fenêtre-là, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cône de lumière chaude qui réunissait la famille, les histoires entendues jadis, avant la démolition de la maison, continuent de lui fabriquer un abri de paroles qu’elle me donne en partage… Je fais connaissance avec sa mère, son père, ses frères et ses sœurs… Son oncle, un saltimbanque, jouait de l’harmonica, de l’accordéon et de la grosse caisse. Elle se souvient des coups de cymbale. Assise sur ses épaules, elle agitait des grelots pour ajouter leur son à ceux de l’homme-orchestre. Son père jouait du violon, la musique faisait partie des bagages de la famille. Elle me raconte par bribes son odyssée, je crois comprendre qu’elle a traversé le monde d’Est en Ouest, et je pense à mes propres voyages qui se déroulaient en sens inverse, d’Ouest en Est… nous aurions pu nous croiser… elle est là aujourd’hui devant moi, toute seule, comme une apparition, comme une hallucination…

     J’ai déposé ma veste sur le sol pour en faire un tapis moelleux qui nous isole de l’humidité du sable. Attirée par la chaleur de mon pull, elle se blottit contre moi. Chez elle, autrefois, on s’allongeait sur des coussins pour déguster de délicieux gâteaux… Tandis qu’elle me parle, son logis prend forme… Je l’accompagne d’une pièce à l’autre, j’ouvre puis je referme les portes, monte un escalier, traverse un couloir, entre dans une chambre, ouvre une fenêtre, ferme des volets… un nouvel escalier me conduit au grenier, je redescends jusqu’à la cave, en profite pour remplir un seau de charbon, remonte dans la cuisine… elle me précède en évoquant ou plutôt en invoquant (peut-être même en les convoquant) des personnages-fantômes qui s’installent peu à peu à la place qu’ils occupaient autrefois… La petite entre en imagination dans une maison qui n’existe plus, ses yeux continuent de voir des objets disparus, emportés par les habitants au moment de leur fuite ou broyés en même temps que les murs qui s’écroulaient… sa voix redonne la parole à des personnes absentes ou mortes qui reprennent vie, leur présence à nos côtés est presque palpable, j’esquisse le geste de les interpeller, je perds le sens de la réalité… La plage où nous sommes assis est déserte, la brise du soir nous caresse le visage, l’océan nous offre en fond sonore la pulsation de son ressac… J’écoute l’enfant avec une profonde attention, je laisse sa voix fluette me guider vers des régions inconnues… Mon coeur ne bat plus pour personne depuis si longtemps !… Quand la petite se tait, je la regarde avec inquiétude. Elle se perd dans des pensées tristes que je voudrais pouvoir effacer de la main sur son front… On dirait qu’elle ne trouve plus les mots de son histoire, et je l’appelle ma petite muette… son regard qui suit le vol d’une mouette revient alors vers moi et elle se met à rire… Un jour, son père avait fabriqué pour elle un pantin. Il l’avait accroché au-dessus de son lit. Le soir, avant de s’endormir, elle s’amusait à tirer sur la ficelle qui articulait ses membres. Elle aimait son pantin comme un ami. C’est à lui qu’elle se confiait quand elle avait un souci, comme le jour où elle avait appris que les autorités du pays voulaient démolir leur maison… Elle se tait, ses yeux sont remplis de larmes… j’ai la sensation de voir ses pensées se fracasser contre les murs détruits… elle ne connaissait pas le jour exact, un matin, la famille fut réveillée par de grands coups dans la porte, et l’enfant avait enfilé ses habits à toute vitesse, oubliant de décrocher son ami pour le mettre à l’abri dans le berceau de son sac… elle l’avait vu ensuite gesticuler contre le mur de sa chambre en train de s’effondrer… je voudrais tant l’aider à relever les ombres de sa vie ancienne !… La tristesse de ses souvenirs entre en résonance avec la mienne… de très lointaines réminiscences me reviennent bizarrement d’un passé que je croyais mort ou annulé, complètement annihilé… je comprends aujourd’hui comme jamais pourquoi j’avais désiré tout oublier !… La mémoire est comme une maison qui serait à la fois intacte et démolie. Les objets du souvenir restent à leur place, mais on ne peut plus les toucher… une sorte d’écran nous sépare de nos sensations… sous les coups de boutoir assenés par le temps comme par les véritables machines à détruire, les échafaudages intérieurs se disloquent en tentant de retenir intactes des constructions condamnées…

     L’enfant ne le sait pas encore… elle rassemble ses petites forces pour essayer de recoller les morceaux et de reboucher les trous… elle ne sait pas encore que l’entreprise est vaine, que les murs de la maison démolie ne se relèveront jamais, que son ami le pantin a définitivement disparu au milieu des gravats… En l’écoutant, je me promène au milieu des ruines de ma propre existence… je me souviens d’un pantin ou de son équivalent… je me souviens des guerres que j’ai subies et du désespoir qui en résulte… sa peine m’accable… par un étrange dédoublement, je me sens être cette petite fille mystérieuse venue d’ailleurs qui se blottit contre moi… j’ai le sentiment troublant que ses sentiments sont les miens, que son histoire rejoint la mienne… il y a si longtemps… dans une maison abandonnée dans les dunes… les mouettes rieuses paraissaient se moquer !… je jouais près d’un blockhaus… j’écoutais l’appel narquois des mouettes en rêvant de voyages et de grands horizons… ce qu’il s’est passé ensuite ?… je n’imaginais pas cela possible… ma mémoire à cet endroit est une sorte de trou noir qui a tout englouti…

Eau-forte

     Rue peu fréquentée, les pas résonnent sur le trottoir… Ce jour assez irréel dont on ne se souvient pas vraiment et qui pourtant a fait date, puisque c’est ce jour-là qu’a débuté la longue marche loin d’un lieu de vie alors familier qui s’inscrivait dans l’espace comme une eau-forte gravée pour l’éternité… Sa représentation mentale sous la forme du souvenir en a gardé les contours nets, mais entre les bords coupants s’étale en coulées approximatives un ensemble de réminiscences assez floues qui dessinent un paysage tremblant difficile à reconnaître… Il faudrait pouvoir améliorer la visée, régler la focale, superposer les prises de vues, soupeser les strates de la mémoire, imprimer le palimpseste, le corriger, le retoucher… Travail sans fin d’une tentative de reconstitution d’un temps à jamais perdu que l’on voudrait avoir l’illusion de pouvoir faire revivre mais qui continue de glisser entre les doigts comme le sable… Les pas résonnent sur le trottoir… La rue est déserte, la maigre lumière des réverbères laisse entrevoir au loin une silhouette mystérieuse qui, à tant d’années de distance, m’obsède comme un appel indéfinissable… Le geste d’allumer une cigarette, le rougeoiement de la flamme sur fond d’obscurité profonde, la clarté tutélaire de la lune, le ciel froid très étoilé, les particularités de cette scène me reviennent souvent en mémoire comme les éléments récurrents d’un rêve ou d’un cauchemar… J’essaie tour à tour de noter, sans résultat probant, les souvenirs objectifs que je peux en avoir ou au contraire de m’en détacher pour tenter de retrouver sous des angles différents, à d’autres moments-clés, ce territoire arpenté jadis et qu’une sorte de glissement de terrain a fait disparaître de la surface de ma vie… Mais l’obscurité revient sans cesse obstruer les échappées possibles… une obscurité sonore, qui amplifie des bruits de pas heurtant la chaussée ou le trottoir… il est assez évident que ce sont mes propres pas qui résonnent, mais j’entends aussi comme en contrepoint un choc plus sourd qui semble provenir de l’endroit où marche devant moi la silhouette d’un homme que je ne reconnais pas… Mes efforts de mémoire me ramènent toujours à ce type de scène comme si la lumière du jour n’avait pas existé, je ne me souviens spontanément que des journées écourtées de l’hiver et de l’atmosphère assez inquiétante qui régnait dans cette partie de la ville… Je n’ai aucune raison de retourner là-bas. Le désir de retrouver des sensations premières n’est pas assez fort pour que j’entreprenne le voyage… Un début de curiosité me conduit à tenter avec Google Street une confrontation virtuelle entre mon passé imaginaire et une certaine réalité qui m’aidera peut-être à retrouver des points de repère… La mémoire du coeur reconnaît immédiatement les petites maisons de la rue où j’habitais… elles n’ont pas changé, il y a même encore les jardins ouvriers en face d’elles, la pression foncière de l’agglomération ne les a pas encore fait disparaître… des images fraîches et lumineuses ouvrent une brèche dans le mur de ma cécité… j’aperçois une petite fille brune qui se rend sans hâte de la maison à l’école, et de l’école à la maison, en suivant un mouvement de balancier aussi régulier que celui de la trajectoire des astres… elle marche le plus souvent aux heures sombres du matin et du soir, mais quand il neige, le monde est merveilleusement blanc, et le printemps coloré finit par revenir après l’hiver… Il me souvient que les rues du faubourg ressemblaient à celles d’un village… Plus grande, alors que je n’y habitais plus, je venais parfois me promener dans mon ancien quartier que je trouvais plus accueillant, où l’air semblait plus léger… je rejoignais ainsi la face claire de mon enfance qui s’éloignait déjà, de noirs tourbillons l’emportaient pour toujours loin de moi… La rue était déserte, des bruits de pas résonnaient sur les pavés… il y avait eu ce bruit crissant, ce choc, ce sang… le monde qui bascule, une silhouette qui s’écroule… la vie qui continue sans… plus loin…

Tétanisée

     La peur laboure le ventre, le cœur est en miettes, les voix vocifèrent, un marteau martèle, des clous s’enfoncent, la tête explose, la raison vole en éclats, la maison s’écroule, les puissances tutélaires se fracassent… combat innommable… la respiration s’arrête, le sang se retire, les membres se raidissent, une force inconnue cloue le corps sur place… beauté cruelle d’un bloc de marbre… matière inerte à la merci des coups… un sculpteur malfaisant s’empare des choses et de la vie pour les détruire… faire le mort… les pieds s’enracinent et le corps se recroqueville… survivre ?… espoir fou/foudroyé… la mort, ce visage ?…

Aller simple

     La vitre… la paroi de la vitre… entre le paysage extérieur qui s’éloigne à grande vitesse et les passagers assis sur leur siège le nez sur leur portable ou les yeux dans le vague… Les vitres froides… la condensation de l’haleine sur les vitres froides… la main qui essuie la buée, le front qui se penche, les yeux qui tentent de saisir des fragments de paysage… les pylônes strient l’espace ou l’effacent en brouillant la vue avec des effets stroboscopiques… le temps s’immobilise… plus rien n’a d’importance ou si peu… les gestes sont entravés, les activités du quotidien sont suspendues, les perceptions habituelles n’ont plus cours, l’esprit est en vacance… vite, la vie va vite… derrière la vitre, la vie défile… les villes, de l’autre côté de la vitre, défilent… la vie, les vies dans les villes… sensation de vitesse presque imperceptible de ce côté-ci de la vitre, rideau… une main tire un rideau sur le monde extérieur qui disparaît à grande vitesse derrière la paroi de la vitre recouverte du rideau… l’intérieur du wagon s’éclaire… les passagers propulsés vers la prochaine gare s’ébrouent en agitant des pages de journaux ou se réfugient en fermant les yeux dans un cocon de pensées rêveuses… s’imaginer en projectile jeté dans l’espace… trajectoire aléatoire… les lois de la physique ne justifient rien… la nuit derrière la vitre transforme celle-ci en miroir… les trains de la Nuit ont été des mouroirs… les fantômes des trains de nuit frôlent les vivants dans les reflets des vitres, contre le tain de leur paroi bleuie par la nuit… les fantômes des trains de nuit crient en silence leur souffrance… les vivants restent sans voix… voudraient oublier que les trains sur les rails déraillent… que la vie n’est suspendue qu’à un fil… que la raison déraisonne… que le souffle à l’origine de la buée sur la vitre s’essouffle… que la présence est une absence… que la puissance est une faiblesse, que la vitesse est un leurre… les vivants voudraient oublier les cauchemars et choisir leurs rêves… ils se laissent rattraper par les trains du malheur… se réveillent hagards… à la gare… terminus, l’ordre social reprend ses droits… les voyageurs en sursis vont à la consigne… redeviennent des morts-vivants, des automates, des marionnettes… ils ajustent leurs vêtements, reprennent leurs bagages, font un pas, un autre, puis encore un autre… ils avancent de nouveau dans la direction voulue par une Autorité sans visage… se remettent à creuser le sillon de leur obéissance aveugle… comme si de rien n’était… comme si rien ne s’était passé… comme si le voyage n’avait pas eu lieu… comme s’ils étaient dédouanés… comme s’ils n’avaient rien à déclarer… les voyageurs qui arrivent dans les villes les traversent en suivant des multitudes de trajets dont ils ignorent les véritables points de départ et d’arrivée… rejoignent les foules anonymes qui les parcourent en tous sens dans l’inconscience des forces obscures qui les agitent… ajoutent leur vacuité à celle des autres… les signaux envoyés dans la nuit par les villes-lumière aux passagers des trains témoignent de leur présence sans lendemain… dormez, braves gens… ceux qui savent (?) veillent sur vous… contentez-vous de pourvoir à la vie de la fourmilière…

La maison aux volets clos

     Elle se dresse au bord de l’océan, en haut d’une dune, tout au bout d’un petit chemin qui descend vers le rivage. Elle est entourée d’un jardin couvert d’herbes folles, protégé des grandes marées par un mur de pierres qui se retiennent mécaniquement les unes aux autres. Une porte latérale en bois donne accès au chemin, à quelques mètres seulement de la plage. On croirait entendre des rires d’enfants en maillots de bain courant pieds nus vers les vagues… Bien charpentée, assez grande sans être immense, elle a sans doute été construite une dizaine ou une quinzaine d’années après la seconde guerre mondiale, dont la côte porte ici de si nombreux stigmates… Elle n’est pas délabrée, ses propriétaires ont sans doute le souci d’éviter pour elle l’irréparable, mais aucun panneau ne signale qu’elle est à vendre. Cette éventualité lui ferait perdre le charme que je lui trouve, et le but de mes promenades en serait aussitôt modifié. J’aime cet endroit parce qu’il est désert, je ne supporterais pas que de véritables rires d’enfants en troublent le silence… J’ai fait le vide depuis longtemps, je ne souhaite plus rien, mes rêveries suffisent à combler les esquisses de désirs humains qui subsistent en moi… Inoccupée, cette maison est une source d’inspiration inépuisable, les divagations imaginaires qu’elle suscite m’ouvrent à des possibles de l’espace-temps qui me donnent l’illusion absurde de modifier le cours des choses… Mes pensées s’accrochent à la topographie de mes promenades comme cette maison s’accroche à la dune, l’océan l’avalera un jour, le réchauffement climatique est à l’œuvre, le trait de côte se rapproche dangereusement, le soubassement de sable sur lequel elle s’enfonce la fait inexorablement glisser vers les flots comme le blockhaus voisin à demi englouti et qui disparaît sous les vagues à chaque assaut de la marée… Absurde communauté de destin entre un témoin de la pire des guerres qui ait jamais eu lieu et une habitation qui abrite le souvenir des bonheurs possibles de la vie… Je ne peux m’empêcher de penser à la *main qui a refermé pour la dernière fois les volets de la maison, sans doute à la fin d’un bel été, après toute une saison de baignades et de rires !… Les rêves, comme les cauchemars, chavirent et se disloquent…

     *Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose; quelqu’un gémissait, ou bien riait tout fort comme s’il échangeait une plaisanterie avec le néant… Virginia Woolf, La Promenade au phare.

Entendre des voix

     Silence… absence insoutenable d’une quelconque réminiscence de la matérialité de leurs voix… cinéma muet des séquences de vie dans lesquelles ils apparaissent sur l’écran déficient de ma mémoire aléatoire… je distingue à peine leurs lèvres de fantômes… j’ai perdu le son de leur histoire, et avec leur souffle, un peu du sens de la mienne… que reste-t-il de nos amours?… le temps s’en va et les emporte, nos pas s’effacent à la surface de la terre… eux sont redevenus poussière d’étoiles, l’écran du ciel, la nuit, exalte leur souvenir… et je crois entendre le grelot de leur rire… Les techniques de conservation de la voix n’étaient pas encore banalisées, je n’ai d’eux que quelques photographies, aucune vidéo, pas le moindre document sonore… Je me concentre… j’essaie de faire le vide en moi de toute perception autre que ce qui remonterait du plus profond de mon passé… je les invoque, je fais appel à leurs voix… silence… je suis devenue sourde… le silence de leurs voix est blanc… j’aimais, enfant, que les sons soient amortis par la neige!… j’aime qu’ils n’envahissent pas mes rêveries intérieures… aurais-je chassé leurs voix de mes pensées sans m’en rendre compte?… les sons, dans la vie de tous les jours, m’agressent… je sens au fond de moi une sorte de détresse… entendre leurs voix d’avant déclencherait peut-être une émotion si forte qu’elle me déstabiliserait… comme ce face à face imprévu récent avec quelques mots écrits d’une main qui m’avait été si chère… Leurs voix, et avec elles une somme infinie de perceptions qui avaient constitué nos vies d’alors, sont vraisemblablement gravées avec la précision d’un matériel de très haute qualité sur le disque dur de ma mémoire et me seraient restituées intactes si je n’avais pas perdu le code d’accès… si je n’avais pas jeté la clé de la boîte à musique de leurs voix quelque part, il y a très longtemps, dans les eaux profondes de l’oubli…

Petit voyage dans le temps

     Ce jour-là, le 27 août 2013, il m’est arrivé une chose étrange… Pendant quelques heures, j’ai perdu une partie de ma mémoire. Mais je n’ai aucun souvenir de ces quelques heures. On me l’a raconté. Quand j’ai repris conscience, j’ai douté de la pertinence des témoignages. Pas longtemps. Car les personnes qui avaient été présentes n’avaient pas l’air de rire et la façon dont je me souvenais qu’elles se comportaient dans le continuum espace-temps normal était on ne peut plus sérieuse. J’avais rétrogradé dans le passé au niveau des années 2000/2004. L’année 2013 me paraissait relever de la science-fiction. Les événements de la décennie écoulée s’étaient effacés de ma mémoire. Ce qui m’étonne le plus n’est pas tant leur disparition cognitive que l’effacement total des affects qui leur sont liés. Ainsi donc, ce qui me tient tant à coeur et dont j’ai retrouvé l’importance en même temps que la mémoire n’existait plus dans le champ de mes émotions? Comme si j’avais été égarée dans un couloir du temps sans rapport avec le monde réel qui était pourtant encore le mien au moment de la privation de mémoire. Evidemment, ce genre d’expérience pose la question de l’identité. Qui suis-je s’il peut arriver que je ne sois plus moi? J’étais dans la position d’un-e humain-e victime d’une machine à remonter le temps et coincé-e dans une portion du passé. Les autres me parlaient depuis l’avenir. Ces autres connaissaient avec exactitude la partie de mon passé qui était devenue pour moi un avenir que je pouvais certes m’efforcer d’imaginer en fonction des désirs que je projetais à l’époque où j’avais régressé mais dont j’ignorais totalement la teneur précise. Retour vers le futur? On m’a dit aussi que je posais sans cesse les mêmes questions car j’oubliais instantanément les réponses. Un jour sans fin? L’imagination des cinéastes a peut-être reçu le coup de pouce d’un « ictus amnésique » tel que celui que j’ai subi.

Les noms, les lieux

     Là, oui là, ce lieu inscrit sur les papiers officiels délivrés par l’administration, les fiches d’état civil, cartes d’identité, passeport et autres cartes Vitale-s… c’est là, oui, c’est bien là que ma vie a commencé, par une belle nuit de mai, m’avait-on raconté, il faisait chaud, très chaud, l’été était précoce… la vie m’avait fait une place dans cette ville dont je répète le nom à chaque demande de l’administration ou d’organismes habilités à me le demander, la Sécurité sociale, la banque, Pôle emploi… c’est comme un refrain, une antienne, une chanson douce, tout avait bien commencé, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, dans cette ville au nom composé de trois ou quatre syllabes, trois si on mange la fin [c’est drôle, manger la f(a)i(m)n], quatre, voire cinq si on prononce chacune d’elles distinctement… dans cette ville, les gens ont un accent, pendant longtemps, j’ai parlé avec cet accent, et puis un jour, à l’école, on m’a conseillé de le gommer… de le faire disparaître… car c’était un obstacle… je ne m’en rendais pas vraiment compte, et pourtant si… si je réfléchissais un peu… mon père parlait avec cet accent… et il avait bien du mal à gagner sa vie… alors… alors sans doute… cet accent… c’est comme les noms… il y en a de beaux, de moins beaux, de franchement laids… dites un peu que vous habitez dans une cité, que vous êtes né dans telle banlieue… regardez la tête de votre vis-à-vis pendant l’entretien d’embauche, si vous avez la chance d’en avoir un, parce que… l’obstacle, il est là… vous n’êtes même pas convoqué… le nom de la ville où vous êtes né ne sonne pas bien… et vous, vous le prononcez d’une façon qui plaît encore moins… alors… alors, dans ces cas-là, on fait du surplace… on est parfois convoqué au commissariat de police… celui du quartier où l’on habite… et parfois, on a un petit boulot au supermarché du coin… bien content de l’avoir… mais on ne dépasse pas le coin de la rue… normal avec un accent pareil, on se ferait trop repérer !… Les noms balisent l’espace et indiquent la place à occuper… pas de quartier !… enfin, façon de parler, car le quartier, on ne le quitte plus… avec ses noms de musiciens, de peintres… rue Mozart… rue Ingres… ou d’aviateurs… centre culturel Guynemer… ses noms de poètes aussi… collège Rimbaud… rien que le nom donne envie d’aller voir ailleurs !… seulement voilà, c’est la destinée… on reste… on arpente le territoire du quartier, on le balise, on se met aussi à distribuer des places… un tel a des droits sur telle barre, sur telle entrée… mais pas sur celle d’à côté… et tant pis pour les resquilleurs… pas de pitié… les représailles sont féroces… on est comme des bêtes fauves… comme des lions en cage… dans nos cages d’escaliers…

 La sauvageonne

     Là… chemin de terre aux talus piquetés de petites fleurs sauvages… la sauvageonne… elle habitait avec sa mère dans une masure branlante cachée au fond d’un bois éloigné du village… Les rumeurs et les fables alimentaient les jeux des enfants qui avaient ou faisaient semblant d’avoir peur de s’approcher de ces êtres qui ne paraissaient plus avoir figure humaine aux yeux mêmes des adultes… Les conversations des hommes accoudés au comptoir du café ou des femmes sur la place du marché entretenaient le feuilleton des ignominies auxquelles étaient censées se livrer les deux pauvres femmes… On disait que la mère était une sorcière et que la fille était envoûtée… on disait qu’elles jetaient des sorts à quiconque se trouvait sur leur chemin… on disait qu’elles venaient d’un pays lointain peuplé de romanichels… on disait tant et tant de choses… on chuchotait qu’elles avaient tué un homme et séquestré des enfants… Or, ce jour-là… à cet endroit précis du chemin de terre qui serpentait dans la direction du bois maudit… la vapeur s’élevait de la terre, des rideaux de brume enveloppaient les pensées rêveuses… l’espace traversé n’était plus tout à fait réel… comment démêler le vrai du faux quand le pouvoir de l’imagination produit des sensations aussi intenses?… Elle était là, printemps de Botticelli, parée de colliers de fleurs, penchée sur les talus du chemin pour y cueillir les corolles qu’elle fixait dans sa longue chevelure blonde, nimbée d’or et d’argent sous l’effet de la réfraction de la lumière dans la rosée du matin… et quand elle se relevait, son visage mêlait le rose de son teint au bouquet champêtre qui se déplaçait autour d’elle entre les bords du chemin… Les papillons embrassaient ses cheveux, les oiseaux voletaient à ses côtés, on croyait entendre la musique des anges… comme si la sauvageonne, portée par l’un d’eux, venait de descendre du ciel… Car c’était bien elle. On l’avait vue se diriger vers la masure et offrir une brassée de fleurs à la vieille femme qui lui ouvrait la porte… on avait alors reconnu ses haillons et cru saisir à la volée le regard méchant de la vieille…

Le long silence de la neige

      La terre est rarement très sèche; les véhicules creusent des ornières qui se remplissent d’eau; il faut marcher sur les côtés, poser les pieds sur des touffes d’herbe, s’efforcer de tenir en équilibre de l’une à l’autre en évitant que la boue gluante asperge les habits au moindre faux-pas; le chemin monte  jusqu’aux remparts de l’ancienne forteresse, puis il cède la place à une chaussée étroite faite de gros pavés inégaux sur lesquels rebondissent les carrioles; de toutes petites maisons construites dans le mur d’enceinte encadrent l’entrée du village en forme d’arche; elle habite dans l’une d’elles, désormais vieille et seule; lui… Maurice Leleu… on ne pense pas à un loup en le voyant, plutôt à un ours, un gros ours patibulaire… il continue d’habiter dans la maison isolée desservie par le chemin à l’écart du village; l’hiver, l’endroit est sinistre; quand il gèle et que le chemin est glissant comme une patinoire, impossible de monter au village; les provisions viennent toujours à manquer; il faut parfois se risquer à sortir; on pourrait mourir sans que personne ne s’en rende compte; l’été, on aperçoit dans les prés la silhouette furtive d’un vieux berger à la barbe aussi fleurie que celle de ses moutons; au printemps, la camionnette jaune du facteur recommence à brinquebaler sur les chemins; et le motoculteur rouge du garde-champêtre se déplace le long des haies pour les tailler; la vie reprend quelques couleurs après le long silence de la neige; les abeilles bourdonnent; l’air alentour sent bon; on se couche dans l’herbe au soleil; les yeux sont au niveau des fleurs des champs taquinées par les insectes; on admire le vol d’un papillon; on s’étonne de l’activité fébrile d’une cohorte de fourmis; on les regarde aller et venir dans un mouvement qui semble perpétuel; on se laisse aller à philosopher sur la nature des êtres; à la pointe de l’instant, dans la torpeur de l’été, on croirait volontiers que la vie est paisible; au loin, on entend des flonflons; on se relève pour aller à la fête du village; on secoue ses habits; il en tombe des brindilles et de la terre; le chemin est sec; on a déjà envie de danser; la montée est rude mais on est jeune; on marche sur les traces de tous les jeunes gens et jeunes filles qui se sont rendus sur la grand-place pour s’amuser autour du feu de la Saint-Jean; on ne voit pas leurs fantômes; on ne les voit pas guetter à chaque coin et recoin de chacune des rues; on ne les voit pas dévisager les nouveaux venus avec un mélange effrayant d’envie et de pitié; on n’entend pas leurs lamentations, leurs plaintes, leurs cris et leurs sarcasmes; les flonflons se rapprochent; l’excitation est à son comble; la musique s’unit à la danse; le vin coule à flots; la vie, à cet instant, se confond avec l’ivresse et la danse; les fantômes n’existent pas ou sont insignifiants; la jeunesse est une force qui les tient à l’écart; mais, déjà, la fête se termine; les vieux à leur fenêtre ont convoqué les fantômes pour regarder s’égayer la foule; elle se souvient; tout est allé si vite; le mouvement perpétuel de la vie est implacable; il a tout emporté et tout détruit sur son passage; les fantômes qui l’accompagnent lui apportent un peu de réconfort; son coeur à lui est gelé; l’ours, ou le loup, est devenu lui aussi vieux et malade; pourquoi s’obstiner à vivre comme une bête, là-bas, dans la maison isolée; ceux qui étaient sous sa domination, autrefois, sont en embuscade; on les devine prêts à tirer; on ne sait plus de qui ou de quoi on a le plus peur…

Engrenage

     Elle a essayé de leur expliquer, ils ne l’ont pas écoutée, elle les a suppliés, ils lui ont dit qu’il fallait y penser avant, mais c’était justement ce qu’elle avait essayé de leur faire comprendre, avant, tout ce qui l’avait entraînée dans cette galère, l’enchaînement implacable des circonstances qu’elle aurait voulu pouvoir briser, le sentiment de honte et d’injustice sans nom qu’elle éprouvait à se trouver là, bredouillant, bafouillant comme une enfant, incapable de se faire entendre car ils ne veulent pas l’écouter, leur hostilité est manifeste, leurs regards goguenards ou froidement indifférents la jugent et la jaugent sans aucune bienveillance, elle ne pèse plus rien, elle ne vaut plus rien, elle voudrait disparaître dans un trou de souris mais elle se trouve au milieu de la pièce, au centre de tous les regards, il n’y a aucune échappatoire, pas le moindre pan d’ombre, son visage est nu, ses interlocuteurs pourraient y lire le récit de sa vie s’ils avaient un peu de coeur, et leurs yeux se voileraient de larmes au fur et à mesure qu’ils prendraient connaissance des malheurs inscrits sur ses traits fatigués, leurs paupières se baisseraient pudiquement, ils cesseraient de la dévisager comme un animal de foire, ils lui parleraient doucement, lui demanderaient avec compassion de compléter son récit pour en faire état dans les moindres détails en écrivant leur rapport, prendraient des notes en hochant la tête d’indignation – Comment cela est-il possible! A notre époque! En France! Au pays des droits humains! –  ils déclareraient vouloir alerter les plus hautes Autorités de l’Etat pour que Justice soit faite, et ainsi la vraie justice, celle que laisse espérer la devise de la République au fronton de la mairie ou de l’école des enfants – Liberté, Égalité, Fraternité! – serait rendue avec humanité, non seulement on lui accorderait les circonstances atténuantes, mais on s’excuserait d’avoir pu la croire coupable, car on ne peut pas être coupable, n’est-ce pas, de vouloir nourrir ses enfants, elle n’est pas dans le déni, elle a commis un délit, mais est-il vraiment impossible de se mettre à sa place?… elle n’avait rien prémédité, elle n’avait pas prévu la tournure dramatique des événements, elle n’avait pas imaginé une seule seconde qu’elle vivrait ce cauchemar, elle avait pris son sac comme d’habitude, elle avait dit aux enfants qu’elle partait faire quelques courses et recommandé aux plus grands de faire attention aux petits, mais, juste avant, elle avait ouvert le frigo vide, et juste avant encore, elle avait perdu le tout petit boulot au noir (oui, au noir, encore un délit!) qui lui permettait de joindre les deux bouts… à l’école, on lui avait fait connaître l’histoire de Jean Valjean, de Fantine et de Cosette, elle s’en était souvenue en avançant vers le supermarché… il n’y aurait pas de rentrée d’argent avant le versement des allocations, pas avant une dizaine de jours… les enfants avaient réclamé un bon repas et le frigo était vide… elle avait agi comme une automate, elle n’avait pas réfléchi, elle était comme étrangère à elle-même, elle n’avait pas pensé qu’elle serait considérée comme une criminelle et conduite au poste de police menottes aux poignets…

 Trame d’opéra

     Gestes… Gestes mécaniques, mécanique des gestes, mouvements de bielles, belle machinerie, dans la salle des machines, mécanicien à l’œuvre, vieux chef d’orchestre, le concerto en sol de Ravel, virtuosité d’équilibriste, à la vie à la mort, on retient son souffle, il s’en faut de si peu, une microseconde, un dixième de millimètre, et l’illusion acoustique déraille, le public trébuche, l’acrobate se tue, il travaillait sans filet…

     Le filet de la voix se tend, se tord, se dénoue, se relâche, lâche sa proie, se redéploie, s’élève au plus haut des cieux, retombe au plus bas, se brise dans un éclat, la voix est fêlée, la voie est sans issue…

     Elle cherchait du secours, elle courait dans le tunnel, elle se heurtait à un mur de pierre, puis à un autre, puis à encore un autre, la vie était ainsi faite, il fallait courir, courir, toujours courir, ne jamais s’arrêter, faire semblant de chercher, d’avoir un but, chercher l’issue, chercher, désespérément chercher, ne jamais rien trouver, continuer de chercher, de faire semblant de chercher…

     Qui cherche trouve… des chansons de trouvères… des gestes de troubadours… des exploits de funambules… des histoires d’opérettes… des opéras de quatre sous… des petits rats de l’opéra… des rats d’égouts, des ragoûts, des ragots, des fagots, des bigots, des chapeaux, des gens qui mangent leur chapeau…

     Sur les chapeaux de roue… avancer, reculer, tournoyer, se noyer, surgir des flots… de voitures… sur les routes… qui déroutent… sens interdits, contresens, contraventions, rétention, gesticulation, gestes, gestes… précision du geste…

     La précision d’une horloge… tic tac, tic tac, en avant, marche, une deux, une deux, deux par deux, en rangs, une seule tête, la tête au carré, carré d’as, as de pique, pique-nique, pas de panique, on s’arrête au signal, on signale, on signe, on saigne, on enseigne, on est le maître, on maîtrise, on abuse, on bute, on s’excuse, on remet les pendules à l’heure, on repart, on rattrape le retard, on met les bouchées doubles, on double, on dépasse, on se dépasse, on trépasse… on n’a pas vu le temps passer…

     Réitération, duplication, duplicité, complicité, complexité, tissage, navettes, métissage, métis, mésaventures, vent qui tourne, girouettes, retourner sa veste, d’un même geste, mentir, tricher, rater, jeter, cent fois sur le métier, recommencer l’ouvrage, ouvrager, outrager, prendre de l’âge, agir, agir, agir…

     Agent de police, agent double, vif-argent, poches trouées, puits sans fond, délire, tire-lire, ligne de bus, tirer un trait, se tirer, délirer, lire-lire, pleurer, se leurrer, se mentir, gommer, effacer, perdre la face, jouer une farce, rire, faire rire, rictus, rixe, boxe, box, boss, rentrer dans sa case, retourner à la case départ, jeu de l’oie, jeu de Monopoly, jeux de mains, jeux de vilains…

  Monopoliser la parole, prendre de vitesse, griller la politesse, verbaliser, mettre en mots, émietter, éparpiller, papillonner, vibrionner, histrion, hystérique, neurasthénique, névralgique, stratégique, pas de quartier, à vos ordres mon général, remballez les bastringues, à bas le désordre, on ferme les bazars, on refuse le hasard, on règle, on codifie, on est réglo, la main ne tremble pas, le geste est assuré, le monde marche à la baguette, à la trique, à la matraque… tout est réglé… comme du papier à musique…

     Un ange passe… grâce des mouvements dansés… le cygne meurt… les ailes d’un albatros emportent les pleurs… beauté de l’envol… tristesse du vol… la vie volée s’envole… un vent violent l’emporte… courant d’air, porte claquée, le camélia de la dame perd ses pétales, le compositeur perd les pédales, autant en emporte le vent, et caetera… et caetera…

 Rire d’écrire

     Les lettres, là… L’être là des lettres. L’entrelacs des lettres. Invitation à les mélanger. Écrire pour écrire. Pour être ou n’être pas. Jeu existentiel. Jeu in/essentiel. Moi qui ne suis pas seulement moi. Qui suis plus ou moins que moi. Soustraction-addition. Addiction… X. Y. LSD. CQFD. ABCD. Abécédaire de la Vie. De A à Z. Infinie combinaison de lettres dans un nombre fini. LOGOS! Chose-rien, personne, un masque, une apparence, une illusion, m-o-i, avec des mots, des images et des ombres… Dire, parler avec une bouche d’ombre. Tracer des lettres, des signes légers qui à peine éraflent leur support, tapoter sur un écran tactile, ardoise magique, aimer cette illusion, se vouloir prestidigitateur(trice)… Bonjour, je suis là, c’est moi, ce n’est pas, plus, moi. Au revoir, adieu, comme la vie est courte! Je fais semblant, oui, semblant de maîtriser, je ne maîtrise rien, je, personne… Oui/non, système binaire, non, j’ai besoin de dire non. De me révolter. De virevolter. Je tourne sur moi-même inutilement. Oui à cette lettre, non à celle-là, quelle importance? Oui/non, je ne sais pas. Je voudrais, j’aimerais, je souhaiterais, si je pouvais… Qu’au moins cela, CELA me soit épargné! Refuser d’y penser, oui/mais, les pensées viennent, viennent, les refouler, les fouler aux pieds, les piétiner, les écraser, crois-tu? Tu agites les bras comme un moulin à vent, inutilement. Le vent souffle et les paroles s’envolent. La tour de Babel est une espèce de grande bibliothèque. Un grand moulin à vent (à grains?) qui s’élève dans l’univers au-dessus de la terre. Sa fonction est de mouliner en continu toutes les lettres de chaque alphabet, dessins, idéogrammes inclus. Objets immatériels qui semblent préexister à la matière. Jeu sans fin, jeu qui ne m’a jamais vraiment fait rire. Fou rire… LOGOS! Logarithme, logi-ciel, logique, analyse, dilution, forme de la forme, mes mots, mes formules, mes balbutiements, comme des cailloux, ricochent à la surface, sans la troubler, de l’eau profonde d’un Être qui semble laisser échapper de lui des ondes avec lesquelles mes pensées croient entrer en résonance… Les voyelles se colorent à travers le prisme de la lumière… Les consonnes titubent sur les bateaux de papier… Quel est donc ce voile ineffable et invisible qui se glisse et se plisse dans les interstices de ma conscience?Signes-cristaux qui brillent et fondent comme neige au soleil, douce hypnose de la danse des lettres…

Je suis un personnage de roman

     Je me lève tôt. Je bois du thé. Je regarde souvent le ciel. J’aime sentir la pluie ruisseler sur mon corps. J’aime écouter le ruissellement de l’eau dans les gouttières. J’aime entendre les gouttes de pluie tambouriner contre la fenêtre ou sur les trottoirs. J’aime la pluie. J’aime l’eau. J’aime. J’aime aimer. Je n’aime pas les fortes chaleurs. J’aime sentir le vent dans mes cheveux. J’aime me déplacer à vélo. Je rêve beaucoup. Je rêve éveillée. Je marche beaucoup. Je fais de longues promenades à pied. Je me sens légère. Mon poids sur la terre est léger. Je pourrais m’envoler. Les ailes des oiseaux ont la forme d’un livre ouvert. Je voudrais ressembler à un livre. Je ne vis pas seulement dans ma tête. La vie pourrait ressembler à une fête. Écrire m’est nécessaire. J’écris comme je respire. Le souffle de l’écriture est vital. Vivre ivre. Ivresse des sommets. Planer au-dessus de la vie. Narration-Dieu, tout voir, tout savoir. Je ne sais rien. Je sais que je ne sais rien. Je m’amuse d’un rien comme une enfant. J’ai soixante ou dix ans, peut-être soixante-dix ans. Je n’ai pas d’âge. Je suis une femme sans âge. Je ne suis pas une sage-femme. Je ne suis pas philosophe. Je n’accouche pas les âmes. Je voudrais être sage. Le soir, j’arrose les fleurs du jardin. Avant de m’endormir, je contemple les étoiles, la lune ou le déplacement rapide des nuées dans le ciel. J’apprends à jouer du piano. Parfois, je fais un dessin. J’apprends à m’émerveiller. Les corvées matérielles m’absorbent. Je lave, je frotte, je recommence. La vie est un éternel recommencement. Les tâches du quotidien sont répétitives. Mon corps s’use. Le dos fait mal. Les bras s’ankylosent. Je ne fais pas assez de sport. Je m’occupe mal des autres. Je me fais attendre, rarement prier. Je suis assez désespérée. J’essaie de garder quelques illusions. La vie est un grand écart permanent. Le décalage est un art. Dans une autre vie, j’aurais pu être mathématicienne. J’aime que 2 + 2 fassent 4. Je suis carrée. L’art est exigeant. Mes sentiments me définissent mieux que mes actions. Mes gestes sont lents. Je me fatigue vite. J’ai un gros défaut de vision. J’espère pouvoir écrire et dessiner jusqu’à la fin de mes jours. Je voudrais mourir sans m’en rendre compte. J’ai de moins en moins de mal à m’endormir. J’aime que les oiseaux me réveillent. J’aime me sentir éveillée. Je suis simple. Ma vie ne l’a pas été. Ma vie pourrait faire l’objet d’un roman, elle n’a pas été un long fleuve tranquille. Les relations sociales sont compliquées. Mon caractère n’est pas adapté. Le personnage simple de ma vie romancée serait doublé d’un alter ego complètement décalé…

Une meute

     Je me souviens… Il y a très longtemps, tellement longtemps ! (C’est ridicule, pourquoi remonter aussi loin dans le temps ?) Dans la cour de l’école maternelle… (Non, tu plaisantes ? Tu n’éprouves quand même pas le besoin de faire appel à des souvenirs aussi puérils ?) Je sais, ce n’est pas sérieux. D’autant moins qu’il ne s’agit pas de méchanceté ni de réelle bêtise, mais tout de même, une sorte d’expérience désastreuse qui aurait pu dégénérer en drame… Tous les autres contre moi, ou plus exactement sur moi, entassés au-dessus de moi de tout leur poids, et je ne pouvais plus respirer !… (Ne crois-tu pas que tu t’égares ? Cet accident qui aurait pu mal se terminer n’aurait-il pas été simplement absurde comme tout ce qui touche à la condition humaine ?) Il n’empêche… J’ai le sentiment intime ou l’intuition que ce petit drame vécu dans la cour de l’école maternelle portait en lui tous les attributs de la souffrance sociale… Quelqu’un jetait des bonbons du haut d’une fenêtre ouverte et les enfants se sont rués en meute vers l’endroit où ils tombaient. J’étais sur leur passage. La meute m’a renversée et piétinée. Et je ne pouvais plus respirer. Voilà. Ces enfants ne faisaient aucun mal et la femme qui lançait des bonbons par la fenêtre était bien intentionnée. Quelle idée aussi de se trouver sur le passage d’une meute au galop ! Finalement, l’imbécile, c’était moi. A moins que…

Trajet, petites tragédies

     Marche à petits pas, petites jambes, haute comme trois pommes, marche solitaire, déjà, la route devant soi, une rue démesurément longue avec d’un côté les maisons et de l’autre les jardins, qui donnent envie d’aller jouer dans l’herbe entre les platebandes, interdiction de franchir leurs clôtures, grisaille du ciel, de la route et du coeur en déroute, continuer tout droit sans bien savoir pourquoi, avancer sur le bitume, faire un pas puis encore un autre, prêter attention à de toutes petites choses qui étonnent, amusent et rassurent face à l’immensité inquiétante de l’univers, avoir envie de marcher au milieu de la chaussée parce qu’elle est bombée à cet endroit et que, sur ce petit chemin de crête,  impression de dominer le territoire imparti!… mais soudain, un bruit de fin du monde, un souffle de bête féroce qui fait vaciller le corps, cloue les jambes au sol, la peur au ventre qui glace le sang… la petite personne, comme un petit chat perdu, inattendue et invisible, se trouvait sur le passage d’une grande voiture noire qui la frôle et l’évite de justesse en dérapant sur le gravier crissant!… cris… échange de regards affolés avec l’adulte restée sur le seuil de la porte, visage courroucé de la mère et bras levés vers le ciel en signe de désespoir ou de colère!… sentiment de culpabilité mais puissant désir d’amour, violence du besoin de consolation, incompréhension, angoisse paralysante, que faire?… les petites jambes décident toutes seules… elles se dirigent vers le trottoir, du côté des maisons, pendant que les yeux noyés de larmes jettent un regard furtif vers la mère qui n’a pas changé de posture, le poing levé n’incitant pas à la rejoindre… L’angle de la rue est en vue, et aussi le Chemin Vert qu’il faudra laisser à droite pour tourner à gauche, le coeur encore très lourd, alors qu’il était si léger, ce dimanche après-midi-là, quand le père avait emmené toute la famille essayer le cerf-volant qu’il avait fabriqué avec le frère!… envie de courir comme ce jour-là dans la direction des champs et comme tout à l’heure vers les jardins pour le plaisir de se rouler dans l’herbe et de goûter un brin de liberté!… envie réfrénée, apprentissage précoce de la frustration… plus que quelques mètres avant que ne disparaisse complètement la maison derrière soi et qu’un territoire étrange, aux lois inconnues, non régi par les règles familiales ni par celles de l’école, n’apparaisse bientôt, avec de nouvelles menaces effrayantes dont il faudra essayer de se protéger malgré la petite taille, impossible de courir plus vite que les garnements en embuscade derrière les grilles rongées par la rouille d’un vieil entrepôt désaffecté, prêts à sortir de leur cachette pour lancer en pleine figure des poignées de sable qui brûlent les yeux… alors ruser… ralentir, observer l’obstacle, attendre le moment propice pour le contourner, en prenant le risque d’arriver en retard à l’école, se dépêcher d’avancer, au contraire, si la voie est libre et arriver tout essoufflée à l’autre bout du trottoir, se jeter avec soulagement dans la rue où se dresse les bâtiments scolaires, mais craindre les groupes d’enfants agglutinés, tous plus grands de plusieurs têtes, qui se moquent des petits, rassembler tout son courage, continuer d’avancer entre les aînés, atteindre l’aile qui abrite les classes de l’école maternelle, franchir enfin la porte, respirer plus calmement, se détendre un peu, oublier de se mettre en rang quand la maîtresse l’ordonne, avoir l’air un peu chose, susciter les rires des camarades, être punie…

Dans l’escalier

     Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor… aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre… aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début… mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié,  j’essaie de ne pas avoir peur…  on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger?… la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe… je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte!) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge… La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps!), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur… Je ne me sentirai jamais à la hauteur… J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter…

Double jeu

     La vie comme une longue marche dans un couloir… ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer… constater de menues différences survenues dans l’intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés… ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit… s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je?… et sur l’éternel recommencement… Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais!… Ou, à l’inverse, cet endroit fantasmé pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller… Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses métiers à tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes… l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extérieur dans un quartier éloigné à la périphérie de la ville, mais elle est en réalité au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versé au père et des souffrances qu’il endure… La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sérieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’école, de l’église, de la salle d’attente du médecin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusés dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de légumes chez qui l’on s’enrhume à force d’attendre son tour dans la fraîcheur du magasin, de la boucherie où l’on espère le cadeau réitéré d’une rondelle de saucisson à déguster sur le chemin du retour… et parfois le dimanche avec les parents, moments très attendus, en franchissant les portes d’un cinéma puis d’une brasserie où l’on mange des frites en buvant de la bière pendant que les adultes discutent à voix haute autour des tables et du comptoir… La vie comme une pièce de théâtre… des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolés ou groupés, toute la petite troupe se déplace et s’agite avec une gestuelle prévisible qui dérange ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit… Dans son casier, à l’école, la petite a caché de grandes feuilles que son oncle lui a données, sur la première d’entre elles, tout en haut, elle a écrit Acte I… Son père lui paraît jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’école et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de près et se faire beau pour se rendre à l’Opéra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air très fatigué et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scène pendant qu’il joue de la contrebasse à cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son père ne s’exerce jamais à la maison, il possède seulement un violon. Chaque soir, elle assiste à sa métamorphose. Les préparatifs transforment le vieil homme mal habillé qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’Opéra. Peut-être aura-t-elle la chance un jour de pénétrer au coeur du mystère quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit à toute la famille de gravir les marches monumentales du grand Théâtre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son père qui rajeunit le soir ne soit tombé comme Faust dans un piège redoutable tendu par Méphistophélès… Acte I. Le décor est installé, les personnages sont en place. La petite joue un rôle secondaire qui consiste surtout à observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice née… Elle tient le grand registre du répertoire, y seront consignés tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un démiurge plutôt que les foudres vengeresses du Créateur… Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalité de l’ensemble sera à la fête. Personne ne sera triste, et quand elle écrira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

Le trajet

     Il marche à pas lents et réguliers, il est en avance, il sera sur le quai de la gare plus d’un quart d’heure avant le départ du train pour Lille. Il vient de croiser un copain d’usine qui s’est étonné de le voir en costume-cravate; ses habits matérialisent les deux vies qu’il a l’impression de mener depuis qu’il a quitté l’école, un peu avant l’âge de douze ans, le certificat de fin d’études primaires en poche. Il a aujourd’hui dix-sept ans et n’a pas de temps à perdre! Son avenir est en train de se jouer… Ses doigts serrent nerveusement la poignée de son bagage insolite, au revêtement élimé…

     « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage! », martelait son premier professeur, un vieil homme aux cheveux blancs qui ne l’avait jamais découragé, malgré une apparence sévère. Alors il recommençait, encore et encore, en espérant l’approbation du maître… À l’usine, ce n’est pas pareil, on n’a pas le droit à l’erreur! L’ouvrage, il faut le faire vite et bien, les défauts de la toile constatés par les contrôleurs font l’objet d’une amende, on risque le renvoi! Pourquoi les mêmes mots désignent-ils des réalités aussi différentes? La recherche du geste parfait est-elle comparable à la répétition de mouvements toujours identiques effectués dans le vacarme effroyable des métiers à tisser d’une usine?…

     Il répète mentalement le morceau qu’il jouera tout à l’heure; la position des doigts est d’une extrême précision, leur degré de pression sur les cordes est capital! Il craint le trac, son coeur bat la chamade…

     Sa mère a été ouvrière de filature, et son père transporte sur son dos fatigué des charges trop lourdes à l’arrivée ou au départ des trains. La famille a compté jusqu’à huit ou neuf enfants mais ils ne sont plus que trois, il se souvient d’une petite sœur morte à l’âge de cinq ans… C’est lui, désormais, le plus jeune de la fratrie. Il est devenu tisserand comme ses deux frères aînés, un métier plus noble et moins éreintant que la filature ou la manutention!… L’année du certificat, le directeur de l’école avait proposé de l’inscrire à un concours pour obtenir une bourse qui lui aurait permis d’aller au lycée, mais il aurait eu le sentiment de déroger… Il avait préféré tenir tête à son instituteur et suivre les conseils d’un camarade de son père qui joue du violon le samedi soir dans les bals et dans les salles de cinéma le dimanche; les gains complètent le salaire de la semaine et permettent de voir venir en période de chômage…

     Son violon n’est pas un Stradivarius, mais ce n’est plus le crin-crin qui lui avait été donné à ses débuts! Pour améliorer le son, il s’est offert un archet de grande qualité. Il a l’impression maintenant que ses doigts volent sur les cordes comme ceux des plus grands virtuoses, malgré le sentiment de n’être encore qu’un apprenti trop maladroit quand il joue devant ses maîtres!… La perspective de se trouver dans quelques heures face au jury du Conservatoire national de Lille accélère tellement les battements de son coeur qu’il a de la peine à se concentrer sur les difficultés de la partition au programme… Il craint de perdre ses moyens, trop de pensées lui traversent l’esprit…

     A l’usine, on le traite en adulte et il reçoit la paye d’un ouvrier accompli, mais il envisage maintenant de ne pas rester tisserand. La musique est devenue son horizon, il aimerait pouvoir lui consacrer toute sa vie ! Il s’entraîne le matin de bonne heure avant de partir travailler et n’a (presque) jamais raté les cours du soir de l’école municipale, puis du Conservatoire. Sa condition d’ouvrier lui mange la plus grande partie de son temps mais ne l’a pas empêché, jusqu’à présent, de progresser rapidement. Ce soir, en rentrant de Lille, quelle joie s’il pouvait annoncer à son vieux professeur qu’il avait décroché un premier prix!… Ses maîtres ont toujours manifesté de l’étonnement en prenant connaissance de son parcours… Il se sent à la croisée des chemins… Quand il joue, il ressent un intense besoin de perfection, et il sait bien que pour atteindre le Graal, il faudrait qu’il largue toutes les amarres !…

     Une petite pluie fine et froide lui a fait presser le pas. Derrière les vitres de la salle d’attente de la gare où il s’est mis à l’abri, il la voit tomber, triste et monotone. Chaque goutte lui semble être une note. Un chant d’accompagnement monte en lui, qui lui fait ressentir aussitôt de la joie… Les cours du Conservatoire l’initient aussi à la composition. Souvent, à l’usine, il parvient à faire abstraction du vacarme de l’atelier en se laissant aller à écrire des partitions dans sa tête…

     Il voudrait arriver sur le lieu du concours le plus sereinement possible, et compte sur le trajet pour faire le vide en lui, contrôler ses pensées, maîtriser ses émotions, focaliser son attention sur le morceau qu’il doit jouer, et où va se jouer au moins en partie son destin…

     Un haut-parleur se met à klaxonner pour demander aux voyageurs de s’éloigner du quai. Il sort de la salle d’attente en apercevant au passage dans une vitre sa silhouette de jeune homme qui porte avec précaution contre son cœur l’étui qui contient son violon. Ce soir, au retour, il ne sera peut-être plus tout à fait le même…

     A quelques dizaines de mètres, dans une courbure de la voie ferrée, une locomotive fumante et sifflante étire son convoi de wagons. Elle s’arrête bientôt dans le bruit de percussion strident de ses essieux qui crissent…

     La traque

     Les Allemands le recherchent. Lui, il dit les Boches… Son coeur bat à toute vitesse. Il a une tachycardie. Découverte en 1936 à l’occasion d’une visite médicale parce qu’il avait voulu devancer l’appel pour essayer de se faire engager dans l’orchestre de la Garde républicaine. L’armée l’avait jugé inapte mais n’avait pas hésité à l’envoyer sur le front avec tous les appelés en mai 1940. Il avait fait la guerre comme brancardier, et son coeur avait battu encore plus vite que d’habitude sous les obus et les tirs de mitraillette pendant qu’il ramassait les blessés sur le champ de bataille. Si l’armée avait voulu de lui en 1936, le cours de sa vie n’aurait pas été le même. Les choses étant ce qu’elles sont, il verrait après la guerre, s’il était encore en vie…

     Les Boches ont déjà fait irruption à plusieurs reprises chez ses parents et fouillé la maison de fond en comble. Furieux de ne pas avoir mis la main sur lui, ils étaient repartis en proférant des menaces et après avoir tout saccagé sur leur passage… Il se cache ici ou là chez des amis sûrs ou des membres de la famille, mais il sent bien les réticences ou la peur de certains. Il ne peut pas leur demander l’impossible. Il ne veut pas les mettre en danger. Il a réussi à obtenir de faux papiers, s’il s’en tire aujourd’hui une fois de plus, il quittera la ville pour rejoindre un groupe de clandestins dans la campagne profonde…

     Le vent de la Libération approche. Les regards échangés anticipent la victoire, mais les Boches sont encore là et capables du pire… Son oncle vient de mourir, comment ont-ils su qu’il assisterait aux obsèques? Comment ont-ils eu connaissance de la date et de l’heure ?… Saletés d’indics!… Il en a quelques-uns dans le collimateur mais ceux-là, il croyait avoir réussi à déjouer leur surveillance! Alors, qui donc? Qui d’autre l’avait dénoncé aux Boches?… Cette question le taraude. Il soupçonne une femme qui ne lui revient pas dans la famille par alliance d’un cousin. Il en est malade… Les traîtres le répugnent…

     Des voisins de son oncle sont venus à sa rencontre et se sont adressés à lui en patois pour l’avertir que des soldats allemands patrouillaient autour de l’église. Sans eux, il tombait dans la souricière, il s’en est fallu de si peu, une poignée de secondes!… Il a aussitôt fait demi-tour en faisant semblant de discuter tranquillement, l’air de rien. Il connaît le quartier et toute la ville comme sa poche. Il a déjà parcouru quelques centaines de mètres, tous les sens en alerte. On entend encore sonner les cloches, elles annoncent en sourdine l’imminence de la cérémonie religieuse…

     Son coeur bat un peu moins vite. Il tâte son portefeuille à travers le tissu de la poche poitrine de sa veste, qui contient les faux papiers dont sa vie dépend en cas de contrôle. Il a pris l’habitude de se faufiler dans les ruelles en empruntant les raccourcis qui évitent les endroits où il risque le plus de trouver des Boches en embuscade. Il espère de toutes ses forces qu’il échappera une fois encore à leur contrôle, car il est peu probable que sa carte d’identité falsifiée résiste à un examen approfondi! Son signalement a dû être donné à toutes les patrouilles, on le reconnaîtra forcément sur la photo, malgré ses nom et prénoms d’emprunt!… Le coeur se remet à battre à toute vitesse, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’être, au moins provisoirement, tiré d’affaire…

     Il s’étonne de l’énergie dépensée par les Allemands pour le retrouver. Il ne se croyait pas si important! Pourquoi cette obstination et cette rage contre lui ?… Sa cachette actuelle est sans doute éventée. Il ira plus tôt que prévu rejoindre Rémi, son copain de régiment qui a réussi à s’évader d’un camp de prisonniers…

Fantôme de soi 

     Elle aurait aimé écrire un livre sur lui. Lui! Sans doute à la source de l’effroi! Lui avec lequel elle avait cru ne rien avoir en commun! Lui, le silencieux, le taciturne, le personnage douloureusement effacé dont la silhouette fantomatique avait pourtant saturé ses souvenirs!… Il lui semblait aujourd’hui avoir entendu ce qu’il taisait, comme si elle avait eu l’intuition de ses aspirations cachées. Elle se souvenait que le soir, après l’usine, il plongeait souvent la tête dans un gros livre qu’il avait rapporté de la bibliothèque municipale. La maison devenue silencieuse bruissait des pages tournées. L’enfant ne savait pas encore lire mais souhaitait déjà répondre à cet appel des pages. Quelle était l’origine de la fascination exercée sur l’adulte qui les tenait entre les mains? Mystère aiguillonnant qui deviendrait sans doute une raison de vivre… Lui se consumait jour après jour dans l’espoir toujours repoussé de réaliser ses rêves. Ses yeux dans le vague contemplaient un horizon lointain qui menaçait de rester à jamais inaccessible. Elle devenait triste de la tristesse qu’elle devinait en lui. Comment l’aider?… Peut-être en fronçant les sourcils comme lui dans la posture du lecteur?…

     Ouvrier d’usine pendant la journée, il repartait le soir jouer de la musique dans des endroits aux noms mystérieux dont les sonorités se déployaient en lettres d’or, comme le mot théâtre. Un jour, il avait confié qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre les notes composer des mélodies dans sa tête. Ses paroles rares résonnaient curieusement au milieu d’un silence assourdissant. Car ce musicien étrange ne possédait pas d’instrument dont il aurait pu jouer chez lui. De sa vie nocturne, elle n’avait jamais vu qu’un ou deux archets qu’il enduisait de colophane avant de les ranger dans une sacoche. Le silence avait donc été la première initiation de l’enfant à la musique comme à la lecture, et par voie de conséquence à la littérature… Le silence plantait le décor, ou plutôt l’envers du décor?… Dans le vacarme de l’atelier de l’usine qui le retenait prisonnier pendant le jour, le musicien était réduit au silence. Mais pendant que les navettes des métiers à tisser faisaient entendre leur bruit de fouets, il écoutait malgré tout les notes chanter en lui dans le silence intérieur dont on ne pouvait pas le priver. De lui, elle n’avait hérité que des manques. Celui de ses partitions non écrites dont elle ne pourrait jamais retrouver les notes… et celui de toutes les histoires qu’il avait eues sur le coeur sans pouvoir les partager…

     Vers la fin de son enfance, la littérature avait été une évidence, comme la chaleur du soleil, la clarté de la lune ou le chant d’un oiseau. La beauté sans cesse renouvelée de la nature ne suscite-t-elle pas le chant et tenter de répondre à cet appel n’est-il pas naturel? S’initier au chant des autres et y joindre sa petite voix répondait pour elle à un besoin. Et quand on lui avait demandé à l’école quel métier elle voudrait exercer plus tard, elle avait déclaré spontanément et sans anticiper les rires qui accueilleraient sa réponse, « écrivain ». Découverte de l’étrangeté… A l’innocence de l’enfance avaient succédé une certaine forme de romantisme, le sens du tragique, le sentiment de l’absurde. Mais la vérité se dévoilerait plus tard: en réalité, l’effroi de l’enfant face au monde avait été premier, et son occultation avait provoqué les pires ravages… La suite est difficile à raconter. La vie passe… et parfois (souvent?), on se sent étranger à sa propre vie…

     Il ne resterait d´elle que ces maigres confidences retranscrites juste avant sa mort sur le site d’une petite maison d’édition qui avait publié deux ou trois de ses récits, et de lui une silhouette à peine esquissée d’artiste ou de poète empêché…

Le dialogue impossible

     On marchait. Comme d’habitude, dans les rues de la ville, et puis on s’éloignait, on arrivait dans les faubourgs, au-delà desquels on finissait par atteindre ce qu’il restait de campagne, des morceaux de champs coincés entre des routes et des voies ferrées. Et comme d’habitude, on marchait sans rien dire. Ce qui n’empêchait pas d’essayer d’imaginer ce qu’il se passait dans la tête de l’autre… Lui, soixante ans, usé, plus vieux que son âge. Moi… ? Silence. Il ne m’avait jamais parlé. Je veux dire vraiment parlé. Nous marchions côte à côte comme nous avions vécu. À côté… Et ce silence pesait trois tonnes… Mais ce jour-là?… Ce n’était plus l’été, l’automne à peine installé n’annonçait pas encore l’hiver, l’air était léger, le soleil toujours timide dans ce pays semblait faire sourire la ville et le paysage… D’habitude… il n’y aurait plus jamais d’habitudes… en tout cas, plus celles-là… et l’atmosphère aurait dû en être plus lourde… en tout cas pour lui… vieux, usé, qui arrivait au bout de sa vie… et sans doute se sentait-il ce jour-là encore plus vieux que d’habitude, encore plus disqualifié, fini… définitivement incompris, à jamais hors jeu, anachronique dans les rues de la ville, jeté, exclu du paysage, il en serait bientôt de toute façon effacé, la Faucheuse le guettait, elle l’attraperait au prochain tournant, il le savait, le moment était très proche… Elle aussi, qui marchait à ses côtés ce jour-là, comme autrefois mais pas exactement comme d’habitude, elle le savait… elle, c’est-à-dire moi… mais comment l’expliquer?… en sa présence, elle n’était jamais elle, elle s’objectivait immanquablement sous son regard, se dédoublait sans le vouloir, le moi devenait elle, un sujet de mécontentent ou un objet de reproche, une entité bizarre, un être à mi-chemin entre la première et la troisième personne, elle en soi ou elle pour lui, il fallait qu’elle devienne une partie de lui, qu’elle soit un peu je en lui, qu’elle adopte son point de vue pour essayer de le comprendre, deviner ses questions, imaginer les réponses, se mettre à sa place, faire abstraction de son être à elle, car après tout, pourquoi vouloir rester soi?… Il avait les yeux dans le vague, il avait toujours eu les yeux dans le vague… comme si ce qu’il était au fond de lui ne coïncidait pas avec le film de sa vie, comme s’il y avait une sorte de décalage spatio-temporel entre son vécu et ce qu’il ressentait, comme si la vision était empêchée par un tressautement de la pellicule, un accident ou un incident mystérieux sur lequel il n’avait pas de prise… Elle ne disait rien… qu’aurait-elle pu lui dire?… il aurait pourtant aimé qu’elle lui parle… elle essayait, il s’en rendait compte, elle lui disait exprès des choses insignifiantes sur un ton des plus sérieux et même parfois grondeur quand elle abordait la question de sa santé qu’il n’avait pourtant pas l’impression de négliger… c’était bien qu’elle soit là, à côté de lui, comme avant, comme il y avait très longtemps… la vie passe si vite… on n’a pas le temps de dire ce que l’on voudrait dire… on n’a pas le temps de comprendre les choses de la vie… on n’a pas le temps d’apprendre à se comprendre… on n’a que le temps, parfois, de revivre certaines scènes… comme celle-ci… quand c’était lui qui marchait dans les rues de la ville à côté de son père… ils suivaient le même chemin qu’aujourd’hui… mais les faubourgs s’étendaient beaucoup moins loin, l’autoroute n’existait pas, les champs s’étendaient presque à perte de vue…

Sous la voûte du ciel

     Nuit claire. Quelques nuées seulement entre lesquelles apparaissent les étoiles. Au loin, pointillé orange d’une route ou d’un alignement d’habitations, entre les enseignes lumineuses bleues, rouges ou vertes des zones commerciales éparpillées dans la banlieue proche. Clignotement des feux de position rouges d’un parc d’éoliennes..

    Le CD introduit dans le lecteur semble de mauvaise qualité. Éjection, suivant. Mozart, ou Tchaïkovski?… Les applaudissements crépitent, le concert avait été enregistré le … imaginer, revoir le chef en train de saluer… faire partie de nouveau, ou rétrospectivement, du public admiratif qui anticipe le plaisir que l’orchestre, conduit par… est sur le point de lui procurer!… Silence… Le silence qui s’est instauré après les applaudissements est suspendu à la pointe de la baguette de l’immense chef X vénéré par le public…

     La voiture glisse sur l’asphalte. Peu de véhicules circulent à cette heure tardive. Instants suspendus à une dimension du monde qui semble irréelle… Quelques notes claires brillent comme des étoiles à travers le rideau de silence qui glisse lentement sur ses rails, points d’or ou d’orgue dans l’océan de la nuit… La voiture tangue comme un bateau ivre…

     Un vent de violons secoue les notes solitaires du pianiste. Les voiles claquent et se tendent, la symphonie prend son envol… Le flux sonore emplit l’habitacle, plus rien d’autre n’a d’importance.

     La vue est panoramique, rien n’arrête vraiment le regard hormis les étoiles dans le ciel et les lumières au loin qui traversent la nuit. La voiture semble s’enfoncer dans l’infini comme le son s’élève au plus haut de la plénitude musicale…

     Tout peut s’arrêter, tout s’arrêtera. Pourquoi ce sentiment d’éternité en se laissant emporter par la musique et le roulement de la voiture sous la voûte du ciel à peine obscurci?

     Silence… Les instruments de l’orchestre se sont tus… Léger malaise dans l’attente de la suite… Quelques notes, enfin, s’élèvent à nouveau comme arrachées au vide sidéral, sidérant… Le soliste se bat contre l’inanité sonore du rien. Tente d’arracher au néant une note ultime qui lui serait refusée. Les cordes du violon sollicitées par l’archet frissonnent et tremblent jusqu’à l’épuisement… jusqu’à la dissonance obtenue soudain d’une main devenue plus ferme et qui corrige progressivement le son étrange venu des abysses dans l’espoir d’atteindre le Graal musical…

 

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     A(e)ncrages a été écrit pour les vases communicants du 3 juin 2016 avec Marlen Sauvage, Film interdit, Un étrange objet, Le paysage qui se dessine, La maison démolie, Eau-forte, Tétanisée, Entendre des voix, Les noms, les lieux, La sauvageonne, Le long silence de la neige, Engrenage, Je suis un personnage de roman, Trajet, petites tragédies, Dans l’escalier, Double jeu, Fantôme de soi, Le dialogue impossible, Sous la voûte du ciel, ont été écrits dans le cadre des ateliers d’écriture 2016, 2017 et 2018 de François Bon, La possibilité de la mémoire, Aller simple, La maison aux volets clos, Un jeune homme, La traque ont été publiés par les Cosaques des frontières de Jan Doets et Trame d’opéra par Le Lampadaire, Une meute est extrait d’un échange à quatre mains avec Isabelle Pariente-Butterlin.